Entre Trump et les médias, des tensions à leur paroxysme

Les partisans de Donald Trump s’en sont pris au réseau CNN eux aussi.
Photo: Mark Ralston Agence France-Presse Les partisans de Donald Trump s’en sont pris au réseau CNN eux aussi.

Il a suffi de quelques petites heures pour mesurer encore une fois la grande mutation médiaticopolitique en cours.

Mardi soir, alors que l’exceptionnel tribun Barack Obama livrait son adresse d’adieu à la république sur les ondes de toutes les vieilles chaînes de télé américaines, le média de divertissement et d’information en ligne BuzzFeed faisait éclater une bombe sociopolitique. Une de plus visant le président désigné.

Le site américain, plus habitué aux listes insignifiantes — du genre : les dix plus belles joueuses de ping-pong —, dévoilait un rapport de 35 pages d’un ancien espion britannique sur de supposées liaisons, depuis des années, entre Donald Trump et la Russie de Poutine. Le document ultra-secret évoque aussi une vidéo compromettante avec des prostituées qui pourrait faire chanter le milliardaire à la houppe.

Dès 3 h dans la nuit de mercredi, M. Trump twittait pour accuser « les agences de renseignement » d’avoir coulé l’info déjà portée à sa connaissance lors de breffages. « Un dernier coup sur moi. Vivons-nous dans l’Allemagne nazie ? »

Quelques heures plus tard, il organisait sa première conférence de presse depuis une demi-année. Là encore, rien ne ressemblait à rien. Donald Trump a commencé son interlocution devant une salle bondée de reporters les deux mains posées de chaque côté du podium, en leur lançant : « J’ai un grand respect pour la liberté de la presse et tout ça. »

Il a ensuite dénoncé BuzzFeed comme « un tas d’ordures sur le déclin » tout en rejetant les « fausses informations » du rapport. Il a aussi visé CNN et ses reporters.

Informations non vérifiées

Plusieurs médias ont aussi dénoncé la publication du document qu’eux-mêmes s’étaient refusés à publier, même s’ils l’avaient en main. Son contenu demeure non vérifié, voire non vérifiable. Tous les médias ne se sont tout de même pas privés pour relayer l’information éventée.

« C’était incroyablement irresponsable », a estimé Dan Kennedy, professeur de journalisme à l’Université Northeastern, en entrevue à l’AFP, en parlant de la diffusion initiale qui a fait boule de neige. Pour lui, ce choix pourrait saper encore davantage la confiance du public dans les médias, attaqués très régulièrement durant la campagne.

« Ça ne date pas d’hier le conflit avec certains médias et avec CNN. Ça ne date pas du rapport de BuzzFeed, rappelle Rafaël Jacob, chercheur associé à la Chaire Raoul-Dandurand, spécialiste de la politique américaine. L’animosité, qui est là dans les deux camps, date des primaires, mais on s’en souvient peu. »

Le chercheur évoque un épisode « que Trump n’a pas digéré », au printemps dernier. Il avait déjà l’investiture républicaine en main. Une des dernières primaires se préparait.

« CNN avait fait un panel, et il n’y avait qu’un pro-Trump sur environ huit panélistes, dit M. Jacob. Il y avait par contre quatre anti-Trump farouches. Ça, il ne l’a pas digéré, il a retwitté et a dénoncé ce geste de CNN. […] C’est ce qu’on voit éclater. Ce n’est pas quelque chose qui a commencé hier, il y a beaucoup des ressentiments de part et d’autre. »

Le clan Trump a systématiquement dénigré la presse, accusée de colporter de fausses infos. Durant les rassemblements interminables des partisans, les reporters étaient cantonnés à des espaces délimités et systématiquement insultés pendant les discours.

« Il répétait ad nauseam le mot “scum[saleté] en parlant des journalistes, ce que ceux-ci n’appréciaient pas particulièrement, ajoute M. Jacob. Tout ça pour dire que ça ne date pas d’hier, leur mauvaise relation, et que ça ira en s’empirant. Ça risque de donner une dynamique explosive, mais, admettons-le, divertissante somme toute. »