Un recomptage financé par des électeurs déçus

Jill Stein, candidate du Parti vert, a sollicité les Américains mercredi afin de financer un recomptage dans les États clés du Wisconsin, du Michigan et de la Pennsylvanie.
Photo: Ringo Chiu Agence France-Presse Jill Stein, candidate du Parti vert, a sollicité les Américains mercredi afin de financer un recomptage dans les États clés du Wisconsin, du Michigan et de la Pennsylvanie.

C’est bien le président désigné Donald Trump qui a répété pendant toute la campagne électorale américaine que l’élection était truquée. Mais voilà que la candidate du Parti vert américain Jill Stein demande un recomptage dans trois États, en évoquant exactement la même fraude, qui aurait pu être défavorable à la démocrate Hillary Clinton.

Le discours a changé de camp : Jill Stein a sollicité les Américains mercredi afin de financer un recomptage dans les États clés du Wisconsin, du Michigan et de la Pennsylvanie. Dans un communiqué qui s’appuyait sur les soupçons de piratage du vote électronique évoqués la veille par des experts informatiques, l’écologiste a déclaré que les Américains avaient « droit à des élections dignes de confiance ».

Encore une théorie du complot ? Pas pour ceux qui ont participé à l’effort financier, qui a atteint 5,4 millions de dollars vendredi. C’est suffisant pour exiger un recomptage au Wisconsin, en Pennsylvanie et au Michigan. Et c’est tout près du nouvel objectif de « six ou sept millions », qui devrait couvrir les frais associés à l’ensemble de l’exercice, selon le camp Stein.

« C’est de l’opportunisme, et l’opportunité lui est offerte », résume Yves Plourde, d’Entrepreneuriat Laval. La méthode de Jill Stein, qui s’apparente à du sociofinancement, ne l’étonne pas. « Il y a suffisamment de gens qui sont insatisfaits de Trump [pour donner de l’argent] », croit-il. Le vidéaste spécialisé en sociofinancement et médias sociaux Mathieu Chevalier est d’accord. « Elle [Jill Stein] tape dans quelque chose qui est très émotif. Sur le Web et les réseaux sociaux, on suit souvent notre première émotion. On n’a pas trop de filtre, on ne réfléchit pas trop, on ne sort pas [directement] l’argent de nos poches », remarque-t-il.

Reste qu’à son avis, la campagne de Jill Stein n’en est pas une de sociofinancement, car ce type d’exercice prévoit que la liste des contributeurs soit connue et que ceux-ci reçoivent quelque chose en échange de leur don. « Ce n’est pas impossible que de grandes compagnies aient donné », souligne-t-il aussi.

Les démocrates muets

L’initiative a donc peut-être titillé de grands donateurs. Elle a mené à la création du mot-clic #AuditTheElection (auditez l’élection). Mais elle n’a toujours pas amené le Parti démocrate à réagir. C’est que dans ses rangs, « on est résignés, et on ne veut pas subir non plus l’humiliation », croit Vincent Boucher, chercheur en résidence à la Chaire Raoul-Dandurand. « Les démocrates avaient jusqu’à 17 h [vendredi] pour demander un recomptage au Wisconsin et ils ne l’ont pas fait », souligne-t-il.

On est peut-être plus pragmatique dans le parti d’Hillary Clinton, aussi. « Pour l’emporter, Mme Clinton a besoin des grands électeurs dans ces trois États-là », dit-il à propos du Wisconsin, de la Pennsylvanie et du Michigan. « [Chez les démocrates], on doute fort qu’il y ait des chances de renverser le résultat. S’il y a eu fraude, ce n’est pas à grande échelle. »

En clair, on ne retrouve pas la fébrilité du recomptage de l’an 2000, en Floride.Et puis, de toute façon, Jill Stein ne cherche peut-être pas nécessairement à plaire au clan Clinton, qu’elle a ouvertement critiqué pendant la campagne électorale. Si les donateurs semblent motivés par la possibilité d’un renversement du résultat de l’élection, la candidate verte met plutôt en avant un processus visant à rétablir la confiance du public envers le système démocratique. Et puis, « c’est aussi bon pour son image, pour la faire connaître », indique Mathieu Chevalier. « Elle a tout à gagner à avoir une visibilité et à devenir le dernier rempart contre la présidence Trump. Elle pourra dire : on a essayé par tous les moyens de bloquer ce président », avance aussi Vincent Boucher. Du processus, ce sera donc peut-être Jill Stein, et non Hillary Clinton, qui sortira gagnante.

Petit guide des recomptages

Même si l’élection présidentielle est nationale, les processus de recomptage, eux, sont des affaires d’État. Seule constante : la démarche coûte cher. Et tous les États ne se basent pas sur les mêmes critères pour déterminer qui doit payer pour un recomptage. Dans les 43 États qui permettent aux citoyens ou aux candidats de demander un recomptage, l’exercice se fait le plus souvent aux frais de ceux qui contestent le vote. Pour que l’État paye, les résultats de l’élection doivent correspondre à des critères bien précis. Au Wisconsin, les frais du recomptage sont donc assumés par l’État si la différence entre les votes accordés au gagnant de l’élection et à son rival ne dépasse pas 0,5 % et si plus de 1000 votes ont été enregistrés. En Pennsylvanie et au Michigan, le recomptage est automatique si la différence de votes est de 0,5 % ou moins, dans le premier cas, et si elle est de 2000 votes ou moins, dans le second cas. À l’élection de 2016, aucun de ces États n’a connu d’élection aussi serrée. C’est pourquoi le recomptage est financé par la population, par l’intermédiaire de la campagne de Jill Stein.