Le Mexique attend Trump avec vigilance

Depuis la signature de l’Accord de libre-échange nord-américain en 1994, des milliers d’usines de multinationales — lesmaquiladoras — ont été construites au Mexique. Plusieurs analystes estiment que les politiques de Trump pourraient pousser celles-ci à mettre la clé sous la porte. En effet, le futur président a promis de réviser, voire d’abroger, l’ALENA.
Photo: Yuri Cortez Agence France-Presse Depuis la signature de l’Accord de libre-échange nord-américain en 1994, des milliers d’usines de multinationales — lesmaquiladoras — ont été construites au Mexique. Plusieurs analystes estiment que les politiques de Trump pourraient pousser celles-ci à mettre la clé sous la porte. En effet, le futur président a promis de réviser, voire d’abroger, l’ALENA.

« Depuis l’élection de Trump, mes espoirs de me réunir avec ma famille aux États-Unis se sont écroulés. » Logée chez une nonne de Ciudad Juárez, à quelques kilomètres de la frontière du Texas qu’elle souhaite franchir à tout prix, Rosa raconte un épineux et tortueux récit. La mère de 34 ans a vécu six ans aux États-Unis, avant de rentrer au Mexique en 2008 avec son mari et leurs trois enfants. Puis elle a dû se résoudre à renvoyer sa fille chez l’oncle Sam, sans elle.

« En 2012, les médecins ont diagnostiqué une maladie dégénérative chez ma fille de 12 ans, Emily. Les médicaments coûtent 60 000 pesos [4227 $] par mois au Mexique. Nous n’avions pas le choix : il fallait retourner aux États-Unis. Emily est Américaine et bénéficie de Medicare [le système public de santé] », raconte-t-elle.

Après s’être vu refuser le visa de tourisme américain, Emilio, le mari de Rosa, traverse à nouveau illégalement aux États-Unis, direction Chicago, où Emily va le rejoindre pour y être traitée. Lettre des médecins à la main, Rosa tente à quatre reprises d’obtenir un permis humanitaire. Rien n’y fait. Désespérée, elle traverse à trois reprises la frontière clandestinement et est expulsée autant de fois.

« Ma fille a une espérance de vie de cinq ou six ans. Elle menace maintenant de s’ôter la vie », dit-elle en pleurant , désemparée.

Selon le Pew Research Center, les États-Unis comptent 5,8 millions de clandestins mexicains sur son territoire, des migrants que Donald Trump a traités de « violeurs » et de « criminels » durant sa campagne.

Des migrants comme Claudia, 23 ans, qui est ce qu’on appelle aux États-Unis une « dreamer », une sans-papiers arrivée aux États-Unis durant son enfance. « Je suis fière d’être Mexicaine, mais je suis avant tout Américaine. Je ne connais que les États-Unis », résume celle qui est arrivée au Texas à l’âge de six ans.

Comme quelque 800 000 autres dreamers, Claudia possède un DACA — acronyme anglais d’Action différée pour les personnes arrivées dans l’enfance. Ce visa promulgué par Barack Obama en 2012 protège de l’expulsion les migrants arrivés aux États-Unis avant l’âge de 16 ans.

« J’ai vraiment peur que Trump nous retire le DACA. Je n’ai pas décidé d’entrer illégalement aux États-Unis, je n’étais qu’une enfant ! » dit-elle, en sanglots. « Trump a sûrement un coeur. J’aimerais qu’il se touche le coeur en pensant à nous », lance-t-elle, en ajoutant avoir pensé, comme plusieurs de ses amis dreamers, à immigrer au Canada après l’élection de Trump.

En plus des expulsions et de la possible érection d’un mur à la frontière, les organisations de défense des droits de la personne du Mexique craignent que les abus contre les migrants augmentent lorsque Trump arrivera au pouvoir. « Mercredi, des agents de migration ont refusé à une migrante son droit à un appel. Ils lui ont dit : “Ce n’est rien par rapport à ce qui t’attend lorsque Trump sera au pouvoir.”C’est très préoccupant », explique Rocío Melendez, une avocate qui vient en aide aux migrants à Ciudad Juárez.

Le spectre du chômage

Donald Trump a aussi promis de réviser, voire d’abroger, l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA). « Ce traité a beaucoup plus bénéficié au Mexique qu’aux États-Unis », a martelé Trump durant sa campagne. Il a promis d’imposer des droits de douane de 35 % au Mexique après son élection.

Cette annonce a été reçue avec certaines craintes au sud du Rio Grande : 80 % des exportations mexicaines sont destinées aux États-Unis. La banque centrale du pays affirme avoir « un plan d’urgence » prêt à être déployé une fois que Trump fera connaître ses politiques.

Depuis la signature de l’ALENA en 1994, des milliers d’usines de multinationales — les maquiladoras — ont été construites au Mexique. Plusieurs analystes estiment que les politiques de Trump pourraient pousser celles-ci à mettre la clé sous la porte.

Elsa Patricia Corchado, une employée d’une maquiladora américaine d’appareils électroniques, n’est pas du même avis. « J’ai discuté avec des travailleurs de plusieurs usines et personne n’a vraiment peur de perdre son emploi, assure-t-elle. Ce qui préoccupe les Mexicains, c’est le peso, qui est très faible par rapport au dollar. Mais les entrepreneurs, eux, en profitent, car la production coûte moins cher. Vous croyez que Trump va réussir à les convaincre de démanteler leurs usines alors que c’est bénéfique pour eux d’être ici, avec de la main-d’oeuvre bon marché ? » Elle souligne du même souffle que le nouveau président ne disposera que de quatre ans pour démanteler des usines « cimentées » au Mexique depuis plus de 20 ans.

Nationalisme contre nationalisme

Selon Manuel Lira, un artiste audiovisuel de Mexico, la faiblesse du peso et toutes les « promesses racistes » de Trump constituent de parfaits prétextes à l’émancipation du Mexique. « Le moment est venu de se rendre compte que le système oppresseur américain qui se trouve au-dessus de nos têtes ne fonctionne pas », lance-t-il au milieu d’une poignée de manifestants rassemblés au centre-ville de Mexico pour dénoncer l’élection de Trump.

Cent ans après l’établissement de la Constitution mexicaine, Manuel Lira estime que le temps est venu pour les Mexicains d’entreprendre une nouvelle bataille. « Je pense que les Mexicains intelligents sont prêts pour une révolution. Tout comme Trump, notre président, Enrique Peña Nieto, provient du monde de la télévision et des médias. Ce type de présidents nous a nui. Nous avons manifesté, mais il se trouve toujours au pouvoir », constate-t-il.

Les Mexicains ont qualifié d’« erreur historique » la visite de Donald Trump au Mexique en septembre. Enrique Peña Nieto, dont la popularité ployait déjà sous le poids de nombreux scandales de corruption et d’histoires d’enlèvements et d’exécutions irrésolues, a été accusé d’avoir participé à la victoire de Trump.

« La majorité des Mexicains ne sont pas fiers d’être Mexicains. Il faut reprendre notre nationalisme et montrer que nous sommes indépendants, que nous n’avons pas besoin des États-Unis », affirme Manuel Lira, qui espère que la présidentielle mexicaine de 2018 portera au pouvoir un candidat « prêt à se battre pour les Mexicains » plutôt que de chercher de fourbes façons de s’enrichir.

 

Ce texte fait partie de notre section Perspectives.
1 commentaire
  • Denis Larose - Inscrit 12 novembre 2016 07 h 53

    Que les riches Mexicains s'occupent de leur propre misère

    Les riches Mexicains exploitent, maltraitent, utilisent, tuent les pauvres en gardant parfois la moitié des fonds de l'Etat pour eux-mêmes dans des paradis fiscaux étrangers (eg le gouverneur de l'Etat de Véracruz disparu avec sa fortune). Et les pauvres n'ont pas le choix que de migrer aux EU. Et le PRI et le PAN, les deux partis qui se partagent le pouvoir, ne font qu'enrichir la minorité au pouvoir. Plusieurs gouverneurs d'Etat, surtout du parti fédéral au pouvoir, ont été accusés de coopération avec le crime organisé. Trump a raison en ce sens. Que les Mexicains se reveillent et cessent d'élir ces criminels avant de blâmer toujours les autres.