Le candidat républicain au seuil du pouvoir

Donald Trump a trouvé des réserves de suffrages parmi ceux qui ne voulaient pas avouer leur préférence aux sondeurs.
Photo: Mark Lennihan Agence France-Presse Donald Trump a trouvé des réserves de suffrages parmi ceux qui ne voulaient pas avouer leur préférence aux sondeurs.

Entré en politique en briguant directement la Maison-Blanche il y a un an et demi seulement, Donald Trump succédera à Barack Obama comme 45e président des États-Unis. D’ici la cérémonie d’investiture du 20 janvier, la priorité du président désigné est de déterminer comment il pourra gouverner.

La victoire de Donald Trump provoque un séisme dans le monde politique, économique et médiatique américain, qui n’a pas su la voir venir. C’est pourtant dans ce monde que cet anti-politicien doit désormais évoluer. Lui qui a promis à ses supporteurs d’« assécher le marécage » que serait Washington va bientôt devoir y vivre et y travailler.

« L’élection de Donald Trump est une protestation contre les élites », déclare au Devoir H. W. Brands, professeur à l’Université du Texas, qui fait partie du groupe d’historiens de la présidence que Barack Obama réunit pour des dîners privés depuis 2009.

Donald Trump a trouvé des réserves de suffrages parmi ceux qui ne voulaient pas avouer leur préférence aux sondeurs, parmi les « indécis », les indépendants et les républicains initialement réticents à sa personnalité et à ses idées, parmi des électeurs qui n’avaient jamais voté et parmi d’autres qui n’avaient pas voté depuis longtemps.

La victoire de Donald Trump s’est étendue à des fiefs démocrates comme le Michigan ou la Pennsylvanie. Elle s’est étendue à des catégories d’électeurs démocrates telles que les Hispaniques, les Noirs et les ouvriers syndiqués qui, même s’ils ont voté pour Hillary Clinton à une écrasante majorité, ont soutenu Donald Trump plus que Mitt Romney en 2012.

Au bout du compte, Donald Trump sera le premier président républicain à disposer d’une majorité à la Chambre, au Sénat et aux postes de gouverneurs des États depuis au moins 1928.

Donald Trump ne s’est pas targué d’avoir reçu un « mandat » des urnes et il serait bien avisé de s’en tenir à cette humilité nouvelle.

En effet, s’il a gagné le scrutin présidentiel parce qu’il a remporté le collège électoral, sa marge de victoire au collège n’est que de 51 sièges. Surtout, il a perdu — de peu, mais perdu quand même — le vote populaire.

En outre, la majorité républicaine au Sénat, déjà mince avant les législatives qui se déroulaient le même jour que la présidentielle, s’est réduite de deux sièges. Du coup, les démocrates pourront bloquer plus facilement des textes et des nominations de Donald Trump à des postes requérant l’approbation sénatoriale.

Donald Trump se trouve donc devant un dilemme. « S’il gouverne comme un modéré, il pourra rallier certains démocrates, mais il perdra le soutien de républicains de droite », explique H. W. Brands. « Je ne m’attends donc pas à une présidence Trump qui puisse unir le pays », poursuit l’historien.

Depuis son élection, Donald Trump, qui a attisé les divisions dans son pays, prône l’unité nationale. « Il est temps de nous rassembler et de panser les blessures de la discorde », a-t-il déclaré dans son discours de victoire.

Sa rivale elle-même a demandé à ses électeurs d’accepter le verdict des urnes. « Nous devons à Donald Trump de garder un esprit ouvert envers lui et de lui donner une chance de diriger », a souligné Hillary Clinton.

Un appel difficile à suivre

Mais pour nombre d’Américains, la déception et la peur sont trop profondes pour suivre immédiatement l’appel d’Hillary Clinton. « Les insultes de Trump pendant sa campagne présidentielle résonneront dans mes oreilles pendant encore longtemps », confie au Devoir Camille Grosdidier, une féministe ayant voté pour madame Clinton. « Le monde tel que je le connaissais est complètement bouleversé. J’ai peur, je suis en colère et déprimé », lance le grand peintre Eric Fischl. Certains manifestent à Washington, à Seattle ou à Los Angeles. Des Californiens prônent une sécession. D’autres parlent de partir au Canada.

Donald Trump ne saurait s’étonner de ces réactions. Après la réélection de Barack Obama, il avait en effet lâché ceci : « Nous devrions marcher sur Washington et arrêter ce simulacre. »

Cependant, Donald Trump, ancien démocrate et indépendant qui n’est membre du Parti républicain que depuis l’an dernier, n’est pas totalement synchrone avec une formation qui, même avant lui, était très divisée.

Sa promesse de renégocier ou de dénoncer l’ALENA et d’autres accords de libre-échange pour arrêter l’hémorragie de délocalisations, voire rapatrier des emplois, déplaît aux républicains néolibéraux. Mais elle le rapproche de Bernie Sanders, le sénateur socialiste qui nargua Hillary Clinton durant les primaires en puisant, comme Donald Trump, au mécontentement du peuple contre les élites.

Pour Donald Trump, la voie la plus sûre vers un bilan positif de sa présidence semble être celle du pragmatisme.

« Si Donald Trump veut être un président efficace, il va lui falloir gouverner d’une manière non idéologique, indique au Devoir Antoine Yoshinaka, politologue à l’Université de Buffalo. C’est d’ailleurs probablement ce qu’il va faire, car le candidat Trump ne s’est pas montré homme à avoir des positions philosophiques profondément ancrées. »

S’il veut réviser la politique de libre-échange, il pourrait trouver des alliés en Bernie Sanders et Elizabeth Warren, les dirigeants de la mouvance progressiste qui se disent prêts à « collaborer avec Donald Trump autour de mesures qui reconstruisent notre économie pour qu’elle bénéficie aux travailleurs et à leurs familles ».

S’il veut vite parvenir à un résultat concret qui réponde, à la fois, à ses objectifs de création d’emplois, de modernisation du pays et de croissance économique, il devra se focaliser sur son plan de rénovation des infrastructures, l’un des rares terrains d’entente potentiels entre républicains et démocrates.

S’il veut pouvoir installer un magistrat à la Cour suprême pour succéder à feu Antonin Scalia, il devra choisir quelqu’un qui n’est pas un idéologue ultraconservateur et qui ne risque pas le rejet des démocrates et des quelques républicains modérés restant au Sénat.

« Si Trump agissait rationnellement et constitutionnellement, il pourrait probablement faire passer beaucoup de choses au Congrès, notamment l’abolition de l’Obamacare, une diminution des impôts, une réduction du rôle du gouvernement fédéral dans l’éducation, une élimination importante de réglementations et son mur frontalier sous une forme ou une autre », estime James Ceaser, politologue à l’Université de Virginie et à la Hoover Institution.

Mais dans l’immédiat, ce sont les choix de Donald Trump dans la formation de son gouvernement et de son équipe de conseillers qui signaleront comment il entend gouverner.

À cet égard, les noms qui circulent (Rudy Giuliani, Newt Gingrich, son beau-fils Jared Kushner, un gestionnaire de hedge funds, voire l’un de ses fils) laissent présager un président Trump plus idéologique que pragmatique, plus népotiste que réformiste, plus « establishment » que pro-changement, plus droitiste qu’indépendant.

« Trump avec un Congrès républicain, nous avons là vraiment quelque chose qui se rapproche du fascisme », lance au Devoir Harvey Feigenbaum, politologue à l’Université George Washington dans la capitale.

Harvey Feigenbaum précise que « Donald Trump n’est pas lui-même un fasciste, mais un populiste de droite aux tendances autoritaires ». Il explique en particulier que le président élu « n’est pas militariste, ni favorable à une politique étrangère expansionniste ».

Le professeur Feigenbaum souligne que Donald Trump n’en est pas moins « dangereux », car « tous les populistes de droite proposent des panacées simplistes qui ont peu de chances d’améliorer les choses et ont tendance à exploiter ceux qui votent pour eux ».

Les électeurs qui ont voté pour Donald Trump et pour l’autre candidat hors norme qu’était Bernie Sanders font mentir les catégorisations politiques simplistes.

« La course à la Maison-Blanche a révélé et exprimé un grand mécontentement populaire, et cela a éclairé de nombreux politiciens sur l’existence de courants d’opinion qu’ils n’avaient pas évalués de manière adéquate », observe James Ceaser, le politologue de l’Université de Virginie.

Le président élu a une occasion historique d’apporter un changement positif en défiant, comme les électeurs, les catégorisations politiques simplistes et en s’alliant avec Bernie Sanders pour améliorer la vie des Américains dont Bruce Springsteen parle dans des chansons comme Youngstown.

Le plus tragique, peut-être, serait de voir Donald Trump trahir ceux qui ont voté pour lui, notamment les Américains déclassés par la mondialisation, et, au-delà, la majorité qui ne se reconnaît plus dans les deux partis politiques dominants.

 

Ce texte fait partie de notre section Perspectives.

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