L’art de la fausseté selon Donald Trump

Depuis le début de la campagne, les déclarations-chocs de M. Trump ont fait sa renommée. Mais une grande proportion de ses dires s’est révélée fausse ou encore teintée de désinformation.
Photo: Mandel Ngan Agence France-Presse Depuis le début de la campagne, les déclarations-chocs de M. Trump ont fait sa renommée. Mais une grande proportion de ses dires s’est révélée fausse ou encore teintée de désinformation.

Deux pages pleines. C’était la compilation, réalisée par le New York Times le 23 octobre dernier, des centaines de tweets agressifs et mensongers proférés par Donald Trump depuis le début de la campagne électorale américaine, auprès de 282 personnes et institutions différentes.

Pour tenter de comprendre le phénomène Trump les médias sortent leur calculette. En octobre, le site PolitiFact avait calculé que 71 % de 300 déclarations dites « d’importance » étaient complètement ou à peu près fausses, et 14 % « à moitié vraies ». La liste inclut les mensonges évidents, les statistiques erronées, les attaques biaisées contre des opposants et les exagérations de ses propres réussites.

Daniel Dale, lui, est encore plus minutieux. Correspondant du Toronto Star à Washington, il publie une compilation quotidienne de tous les mensonges proférés par Donald Trump.

« Je me suis lancé là-dedans tout simplement parce que personne ne le faisait systématiquement, raconte-t-il au Devoir. Il y a d’excellents “fact checkers” aux États-Unis, mais ils se concentraient sur quelques affirmations mensongères, en ignorant d’autres. Je crois que si un candidat raconte 15 mensonges par jour, la fréquence des mensonges est, en soi, une histoire journalistique ».

Selon Daniel Dale, Donald Trump a atteint un sommet le 24 octobre, avec 37 mensonges différents dans la même journée… À titre d’exemple, pour fustiger les positions de Hillary Clinton sur l’avortement il a soutenu ce jour-là qu’on pouvait retirer le bébé la veille de la naissance (aucun médecin ne ferait ça), et il a déclaré que les États-Unis connaissaient le plus haut taux de meurtre depuis 45 ans (ce qui est faux selon toutes les statistiques officielles).

Daniel Dale précise qu’il a aussi relevé des mensonges chez Hillary Clinton, mais à un niveau beaucoup moins élevé.

Comment peut-on mentir autant et atteindre quand même les plus hauts sommets ?

Le politologue français, chroniqueur et essayiste Thomas Guénolé avait publié en 2014 Petit guide du mensonge en politique.

Bien sûr, les politiciens mentent souvent, dit-il. « Comme l’ont relevé de nombreux médias de fact checking, Nicolas Sarkozy exprime très abondamment des constats parfaitement faux sur l’état du pays, sur le bilan de ses adversaires, ou encore sur le sien. Cependant, les proportions sont très éloignées de celles prises par les mensonges de Donald Trump. Trump a atteint un tel niveau de déclarations fausses qu’il ne reste que deux hypothèses possibles : soit c’est un démagogue d’un cynisme terrifiant, soit c’est un mythomane. »

Angoisse et peur

En octobre, un rapport du Southern Powery Law Center soutenait que la campagne de Trump « provoquait un niveau alarmant d’angoisse et de peur chez les enfants d’immigrés et de couleur, et rallume les tensions raciales dans les classes ».

Donc, Trump aurait libéré une parole taboue ?

Frédérick Gagnon, directeur de l’Observatoire des États-Unis à l’UQAM, remarque que « Trump autorise des groupes à faire entendre des propos qu’on n’entendait pas. Ses partisans savent qu’il exagère, mais ils en ont tellement contre la classe politique que ça passe. On a rarement vu ça ».

« Je ne pense pas que Donald Trump ait libéré une parole qui aurait été jusque-là taboue, nuance Thomas Guénolé. Les discours de haine envers les minorités existaient déjà dans tout un pan de la droite états-unienne depuis des décennies. Ce qu’il a fait, c’est plutôt la débrider, c’est-à-dire exprimer cette haine des minorités dans toute sa brutalité, sans les habituelles périphrases de la droite dure “bon teint”. Il existe aux États-Unis une composante de l’électorat qui éprouve de la haine, il n’y a pas d’autre mot, envers les minorités : les Afro-américains, les Latinos, les Américains de confession musulmane, les LGBT, et ainsi de suite ».

Plusieurs médias font du fact checking (vérification des faits) systématique des propos prononcés autant par Trump que par Clinton. Mais ce travail journalistique ne semble pas émouvoir leurs partisans respectifs. Est-ce un signe de la perte de confiance envers les médias ? À la fin octobre, un sondage Gallup révélait que jamais la confiance des Américains envers leurs médias n’avait été aussi basse — seulement 32 % des personnes sondées disaient avoir grandement ou assez confiance en leurs médias.

« Il y a un dialogue de sourds aux États-Unis, une polarisation importante, explique Frédérick Gagnon. Les gens se limitent à lire et regarder les médias qui leur ressemblent. À gauche, on a accusé les médias de jouer le jeu de l’establishment en n’accordant pas assez d’importance à Bernie Sanders. De l’autre côté, les partisans de Trump sont convaincus que les médias sont de connivence avec les démocrates ».

« C’est un problème de croyance, ajoute Thomas Guénolé. Le plus souvent, lorsque vous êtes partisan d’une offre politique, que ce soit un parti ou un candidat, vous avez la foi. Donc, quand quelqu’un essaye de convaincre un partisan de Donald Trump que son champion dit des choses factuellement fausses 7 fois sur 10, l’exercice est aussi vain que d’essayer de convaincre un catholique ardent qu’en fait Dieu n’existerait pas. »

Donc, on pourrait mentir sans problème dans cette campagne ?

« Le succès de Donald Trump est une conséquence, un symptôme, de la dérive hystérique et sensationnaliste du système médiatique des États-Unis, fait valoir Thomas Guénolé. Lorsque, pendant des années, vous cherchez à maximiser votre auditoire avec du trash, du gore, des débats qui tournent au ring de catch entre des intervenants caricaturaux, du buzz sur la moindre provocation d’untel ou untel, et une absence globale de fact checking sur le vif quand un politicien dit quelque chose de complètement faux, cela donne, au bout du compte, Donald Trump vainqueur des primaires du Parti républicain. »

« Les vrais partisans ne veulent pas entendre dire que leur favori ment, conclut Daniel Dale. Mais cette élection est très serrée, alors si la vérification des faits peut influencer 5 % de la population, ça peut faire une différence… »

 

3 commentaires
  • Hélèyne D'Aigle - Inscrite 5 novembre 2016 10 h 48

    Il y a carence dans les ' croyances ' !


    Ce n'est pas seulement les politicologues qu'il faut lire/écouter ,
    mais aussi les sociologues , anthropologues , historiens , philosophes ,
    chefs spirituels , psychiatres (et j'en passe ) pour tenter de comprendre
    les multifacettes de ce mystéRieux phénomène qu'est le Donald Trump !

  • François Dugal - Inscrit 5 novembre 2016 23 h 38

    "I'm rich, I'm really rich"

    "Démagogue d'un cynisme terrifiant"?
    "Mythomane"?
    Il est tout simplement inculte, voilà pourquoi une bonne partie des américains s'identifient à lui. Ce que ses partisans admirent le plus chez le candidat républicain, c'est que, quand on est riche, on peut dire n'importe quoi sans se faire suer.
    Ses premières paroles, au début de sa campagne électorale, ont été :"I'm rich, I'm really rich"; et tiens-toi!

  • Vincent Guidry - Inscrit 6 novembre 2016 18 h 55

    La biais connu de PolitiFact.

    Trump s'est mélangé entre le nom d'une entreprise de patisseries (Eat n'park) et l'une de leurs créations (le Smiley Cookie). Cela lui a value une instance de "mostly false".

    Quelle farce.

    http://www.politifact.com/pennsylvania/statements/