L’ère des populistes

Donald Trump dépeint un pays gangrené par la violence, alors que les données du FBI montrent clairement que la criminalité chute depuis le début des années 1990.
Photo: John Locher Associated Press Donald Trump dépeint un pays gangrené par la violence, alors que les données du FBI montrent clairement que la criminalité chute depuis le début des années 1990.

Le populisme a le vent dans les voiles en Occident, de l’extrême droite française (Front national) à la gauche radicale grecque (Syriza), en passant par la droite et la gauche américaine (Donald Trump et Bernie Sanders). Pourquoi cette poussée de fièvre populiste ? Réponses d’Éric Montpetit, professeur de science politique affilié au CERIUM et auteur de In Defense of Pluralism, Policy Disagreement and its Media Coverage (Cambridge University Press, 2016).

Le populisme a souvent une connotation négative et peut ainsi servir à discréditer une figure ou un courant politiques. Mais au-delà de l’étiquette, qu’est-ce que le populisme ?

Il y a deux éléments fondamentaux à ce phénomène. Le populiste prétend d’abord parler au nom du « vrai » peuple, par opposition à un peuple réel, complexe et pluraliste. C’est une abstraction qui ne s’embarrasse pas des faits, par exemple des sondages qui viendraient contredire un supposé mouvement de masse.

L’autre caractéristique propre au populisme est l’opposition du « vrai » peuple à une élite, qui n’est pas, elle non plus, bien définie. C’est, par exemple, le « Washington corrompu » de Donald Trump.

Des partis populistes que l’on situe à gauche ou à droite empruntent des éléments de programme qui appartiennent aux deux catégories, estompant ainsi les démarcations idéologiques habituelles. Que peuvent bien avoir en commun un Bernie Sanders ou un Jean-Luc Mélenchon (du Parti de gauche français) avec un Donald Trump ou une Marine Le Pen ?

J’hésite à mettre Sanders et Mélenchon dans le même camp que les autres. C’est vrai qu’ils s’opposent à l’élite économique, mais ils ne prétendent pas parler au nom d’un peuple homogène qui exclurait bien des gens. Je pense que les deux reconnaissent que leur société est pluraliste et que s’y côtoient plusieurs points de vue légitimes.

Surtout, ils ne présentent pas une menace pour les institutions démocratiques. Sanders a accepté la défaite. Il milite maintenant pour Clinton. Trump n’aurait jamais fait cela pour l’un de ses adversaires lors de la primaire républicaine.

J’ai tendance à réserver l’étiquette de populiste aux leaders dont le discours remet en question des principes de base de la démocratie libérale. En parlant au nom du peuple, les leaders populistes se présentent en grands démocrates. Mais leur conception de la démocratie autorise la transgression des limites qu’imposent les constitutions libérales aux élus… si ce sont eux qui sont élus, bien sûr.

Qu’est-ce qui explique l’émergence des partis populistes ?

Le terrain est fertile lorsqu’une part considérable de la population est en colère et vit une grande désillusion. Cela peut être justifié. On pense notamment à l’ouvrier du secteur manufacturier aux États-Unis ou en Europe qui voit les usines fermer les unes après les autres pour rouvrir au Mexique ou en Chine.

Or, le soutien aux partis populistes ne vient pas que des couches pauvres et peu éduquées de la population. Bien qu’il y ait peu de gens très riches et très éduqués dans ces rangs, on y retrouve aussi des gens de la classe moyenne qui ont fréquenté l’université.

Le sentiment de dépossession peut donc aussi reposer sur une crainte plus ou moins fondée. Aux États-Unis, Donald Trump dépeint un pays gangrené par la violence, alors que les données du FBI montrent clairement que la criminalité chute depuis le début des années 1990.

Que peut-il y avoir d’autre ? Cette colère et cette désillusion doivent bien s’enraciner dans quelque réalité ?

Le traitement médiatique des enjeux politiques joue un rôle à cet égard. Ce n’est pas ici un procès d’intention ou une critique de la neutralité des journalistes. Mais rapporter des phrases spectaculaires et provocantes lancées par les politiciens alimente la désillusion à l’égard de la classe politique.

Bien sûr, ces phrases sont d’abord prononcées par les politiciens. Les médias ne font que les rapporter. Mais ces politiciens les lancent aussi parce qu’ils savent que les médias les rapporteront avant bien d’autres choses ! Cette façon de faire encourage donc ces acteurs du débat public qui savent se mettre en scène et laisse dans l’ombre ceux qui ont des mots plus nuancés. Donald Trump est le meilleur exemple : depuis les primaires, il reçoit une attention médiatique démesurée en comparaison de ses opposants, dont plusieurs ont des idées politiques beaucoup plus développées.

Un média ne devrait pas rapporter si promptement ces « attaques ». Il devrait plutôt laisser les acteurs parler de leurs positions sur les politiques publiques et les critiques qu’ils s’échangent sur celles-ci. La politique aurait alors l’air plus respectable.

Vous dites que les médias jouent un rôle dans la montée du populisme. Mais les journalistes sont dans le paysage depuis longtemps, alors que le populisme, lui, connaît une forte poussée depuis quelques années seulement…

Avec les chaînes d’information continue, qui sont arrivées dans les années 1990, les médias ont besoin de plus de contenu. Ils doivent captiver, divertir davantage. On présente la politique comme une confrontation. On décrit plus volontiers les faits et les paroles rapportés comme des « menaces » et des « dangers ». Et cela suscite de l’inquiétude et de la colère, précisément ce dont se nourrissent les leaders populistes.

Paradoxalement, quand les médias s’intéressaient moins à l’actualité brûlante et continue, on la traitait plus en profondeur.

3 commentaires
  • Patrick Daganaud - Abonné 2 novembre 2016 08 h 43

    BAS INSTINCTS

    Il campe la problématique ancestrale des sociétés fondées sur la prédation où la richesse et le pouvoir se concentrent entre un nombre de moins en moins élevé de mains.

    Sa particularité est d'être conduit par une bourgeoisie qui fait elle-même partie de la prédation de haut rang dans la chaîne alimentaire du cannibalisme humain.

    Il fabrique du faux avec du vrai et attise la violence et la haine de telle sorte que les proies, costumées en prédateurs, aient l'illusion qu'elles vont à leur tour se mettre à table.

  • Pierre Bernier - Abonné 2 novembre 2016 11 h 33

    Idéologie ou recette adaptée ?

    Le "populisme" est-il présent ailleurs que dans les sociétés démocratiques ?

  • Nicole D. Sévigny - Abonnée 2 novembre 2016 12 h 29

    Le populisme...et ses bavures

    "Phrases lapidaires et "spectacles" d'un dirigeant rapportées immédiatement par les journalistes...

    Mais ces dirigeants lancent ces phrases spectacles parce qu'ils savent que les journalistes les rapporteront avant bien d'autres choses".

    Le populisme ne date pas d'hier...poser la question comme le fait le meneur de jeu dans la courte vidéo...c'est jouer de l'angélisme.

    Il y a le populisme de gauche...celui de droite ... celui des "quétaines"...en fait il y a autant de populismes qu'il y a de... raisons de.