L’État qui boude Donald Trump

Les affiches favorables au candidat républicain se retrouvent surtout au nord de l’État.
Photo: Jean-François Nadeau Les affiches favorables au candidat républicain se retrouvent surtout au nord de l’État.

« Donald Trump n’a pas payé ses factures à la ville de Burlington », explique l’adjointe du maire, Katie Vane, en me remettant à ma demande copie des factures qui lui ont été adressées à son bureau de campagne à New York.

En janvier dernier, dans un geste de bravade dont il a le secret, le candidat des Républicains a décidé d’envahir cette ville de 42 000 habitants, la plus grande du Vermont, afin d’y tenir un grand rassemblement dans ce château fort de son opposant Bernie Sanders.

À Burlington, l’équipe de Trump a réservé à cette fin un des principaux auditoriums de Burlington, le Flynn Center for the Performing Arts. Cet auditorium art déco compte 1400 places assises. « Mais l’organisation Trump a imprimé 20 000 billets gratuits ! explique l’adjointe du maire. Il y a eu un énorme débordement dans la rue. La police a dû intervenir. Les pompiers aussi. Heureusement, il n’y a pas eu de problème, même s’il y avait en plus une contre-manifestation. » Les frais : 8460 $. Soit 7200 $ pour 32 policiers supplémentaires et 1260 $ pour les pompiers.

Malgré des relances, Burlington n’a reçu aucune réponse de la part des bureaux de campagne de Trump.

Un bastion

Né en 1970, Miro Weinberger occupe les fonctions de maire de Burlington depuis 2012. Son bureau de fonction est installé dans le calme feutré de murs lambrissés de bois sombres. Le maire travaille au quotidien sur une magnifique table d’architecte très ancienne qui lui vient de sa famille. C’est sur ce plan incliné qu’il a envisagé un moment de poursuivre en justice l’équipe Trump. Mais le maire a jeté l’éponge pour ne pas avoir à payer en vain des frais d’avocats. « M. Weinberger a déjà dit qu’il n’irait pas plus loin », dit son adjointe, excusant son absence du bureau à cause d’une fête juive.

L’hôtel de ville de Burlington, autrefois dirigé par Bernie Sanders, véritable icône locale, est situé rue Church, la jolie artère commerciale et piétonnière de la cité. Au CEDO, le bureau du développement économique et communautaire de la ville, Stephen Marshall est venu à mon secours de lui-même pour m’aider à orienter mes recherches. « Je travaille à ce bureau depuis le temps où Bernie Sanders l’a créé », dit-il. Chemise à carreaux, cheveux longs desquels sortent deux plumes saillantes à la façon d’un Amérindien caricatural, il apparaît d’emblée à des années-lumière du partisan républicain . Ce n’est un secret pour personne, le Vermont est un État très sûr pour les démocrates, bien que très particulier. À l’élection de 2012, 65 % des électeurs inscrits ont voté, soit 10 % de plus que la moyenne américaine.

Mais où sont les partisans de Trump à Burlington ? On n’en trouve guère de traces visibles. Pas la moindre maison qui pavoise en sa faveur. Rien non plus en faveur d’Hillary Clinton, il est vrai. Que se passe-t-il chez ces voisins du Québec à la veille d’une élection présidentielle ?

Liberté

Au Vermont, les troupes Trump sont structurées depuis Montpelier. Avec ses 7700 habitants, Montpelier est la plus petite capitale d’un État américain, lequel est le deuxième le moins peuplé de tout le pays.

C’est Darcie L. Johnston, consultante en communication, spécialiste des collectes de fonds, qui oeuvre à titre de stratège en chef de la campagne de Trump au Vermont.

Depuis plusieurs années, elle s’oppose à toute réforme du système de santé américain qui irait dans le sens d’une prise en charge de l’État. Elle est à cet égard une militante ardente du groupe de pression Vermonters for Health Care Freedom, une organisation d’individus et d’entreprises qui s’opposent à la régulation de l’État en santé au nom de la liberté du marché.

« Les gens ont le droit de choisir », me dit-elle, d’emblée sur la défensive. L’action de l’État en matière de santé ne fait qu’augmenter les taxes et a des effets désastreux sur l’économie, explique Mme Johnston. « Je pense que ce n’est vraiment pas à l’État de déterminer la relation entre un médecin et le malade. » Est-il possible de parler avec vous de la direction de la campagne de Donald Trump au Vermont ? La réponse est sèche, bien claire : « Non. » Et pourquoi donc ? « Nous avons autre chose à faire que de parler à des journalistes. Et d’ailleurs, il faudrait que vous demandiez l’autorisation à la direction de la campagne à New York. Et ils vont vous la refuser. » Est-il possible alors de parler à Pam Ackerson ou à Rachel Stringer, les porte-parole de Women for Trump au Vermont ? « Pas plus. » Et pourquoi ? « Parce qu’on a mieux à faire que de vous parler. On est à faire une campagne. On n’a pas de temps à perdre avec les médias. » Fin de la conversation.

Au bureau de campagne des démocrates à Burlington, la scène apparaît toute différente. On y entre comme un couteau dans du beurre, sans que personne ne se soucie vraiment de votre présence. « Les partisans de Trump se trouvent plutôt au nord de l’État, près de la frontière », explique Christina Amestoy, la responsable des communications pour le Vermont Democratic Party. « Je regrette de le dire ainsi, mais c’est un fait : c’est la partie la plus pauvre du Vermont, la moins éduquée aussi. » C’est bien là en effet qu’on trouve le plus d’affiches soutenant l’élection de Trump, tout le long de la frontière avec le Canada, surtout au sud-ouest, du côté de Holland ou de Cannaan, à la limite du New Hampshire, là où rien n’est acquis d’avance à un camp politique ou l’autre. Dimanche dernier, Trump s’est rendu pour la sixième fois de la campagne au New Hampshire. Il n’est pas revenu au Vermont.

Le village frontalier de Richford fut longtemps considéré comme le nord lointain des États-Unis, du moins avant qu’une ligne de chemin de fer permette même aux cirques de s’y rendre. On raconte que les éléphants de ces cirques très populaires ne s’engageaient pas sans méfiance sur le pont réputé fragile qui franchit la rivière Missisquoi. En politique, Richford est encore prudente comme les éléphants, un animal qui, depuis les caricatures de Thomas Nast, est considéré comme le symbole des républicains. On y cherche en vain des positions tranchées. « Je pense qu’il faut donner une chance à Trump », m’y dit Anna, sans vouloir donner son nom de famille.

« Traditionnellement, les Vermontois sont d’abord des gens prudents », explique l’essayiste et photographe Peter Miller. Installé à Waterbury depuis des décennies, Miller a été, au temps de sa jeunesse, un assistant du grand portraitiste canadien Yousuf Karsh. « Les Vermontois sont au fond des conservateurs libéraux. Ils ne veulent pas vraiment savoir ce que fait le voisin, pourvu que cela ne change rien à leur liberté. Mais le Vermont a beaucoup changé. Même ses symboles de bonheur et de prudence ont pris le bord à mesure que des gens du sud sont venus s’y installer. » Miller cite en riant le cas de son célèbre voisin, le glacier Ben Jerry. « Ce fut pendant longtemps un symbole fort du Vermont, mais les gens ignorent que ça a été vendu à la multinationale Unilever en 2001. Et l’année d’avant, Unilever avait acheté SlimFast !, dit-il en riant de plus belle. Il y a des gens qui regrettent le temps de l’indépendance du Vermont quand on constate aujourd’hui ce que l’Amérique devient. »

Non loin du bureau de campagne des démocrate à Burlington, un militant, Earl Wright, discute avec moi. « J’ai travaillé pour Sanders et pour les démocrates de façon générale aussi par le passé. Je ne suis pas un doctrinaire. Mais j’essaye d’aller dans le sens du progrès social et de l’indépendance du Vermont. Trump, c’est le prince des ténèbres. Peut-être que ce sont mes origines du Texas qui me font penser comme ça. En tout cas, des fois j’ai l’impression que le Vermont est en quelque sorte resté en dehors du délire de cette campagne, de Trump, de tout ça. Peut-être que le Vermont devrait juste se sortir vraiment de tout ça et redevenir indépendant. Cette campagne tient du délire, vous savez. »

Population du Vermont: 626 000 habitants 

Capitale: Montpelier, 7800 habitants Le deuxième État le moins peuplé de l’union, avec 25 habitants par kilomètre carré

Gouverneur: le démocrate Peter Shumlin 

Sénateurs: Bernie Sanders (indépendant), Patrick Leahy (démocrate)


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