Un premier débat au coude à coude

Les avions nolisés des candidats des deux principaux partis américains se sont croisés sur le tarmac de l’aéroport Ronald Reagan de Washington D.C., le 16 septembre dernier.
Photo: Brendan Smiallowski Agence France-Presse Les avions nolisés des candidats des deux principaux partis américains se sont croisés sur le tarmac de l’aéroport Ronald Reagan de Washington D.C., le 16 septembre dernier.

À 42 jours du scrutin présidentiel, Hillary Clinton et Donald Trump s’affrontent lundi dans un premier débat télévisé. Bien qu’en campagne depuis le 14 avril et le 16 juin 2015 respectivement, la démocrate et le républicain sont au coude à coude.

Sur la scène de leur premier débat, Hillary Clinton et Donald Trump auront au moins deux points en commun. Ils sont les candidats les moins aimés (gros euphémisme) de toute l’histoire des présidentielles aux États-Unis et ils n’arrivent toujours pas à franchir le seuil symbolique des 50 % d’intentions de vote.

« L’électorat n’est pas très heureux du choix qui s’offre à lui », déclare au Devoir Karlyn Bowman, chercheuse à l’American Enterprise Institute à Washington et l’un des meilleurs spécialistes des sondages politiques.

Selon la moyenne des sondages nationaux publiés depuis le 8 septembre, tenue par Real Clear Politics, Hillary Clinton et Donald Trump se situent dans la marge d’erreur des études d’opinion, la démocrate menant de 3 %.

Quand les sondeurs incluent le libertarien Gary Johnson et Jill Stein, la candidate des verts, l’avance d’Hillary Clinton se réduit à 2,1 %.

Gary Johnson est le candidat alternatif qui obtient le plus d’intentions de vote, soit une moyenne de 8,9 %. Jill Stein n’est, pour sa part, créditée que de 2,9 %. Ni l’un ni l’autre n’est autorisé à participer au débat par la Commission des débats présidentiels, organisme privé et contrôlé par les partis démocrate et républicain.

Dans cette campagne présidentielle, c’est comme si les conventions républicaine et démocrate n’avaient pas eu lieu en juillet. En effet, les coups de pouce que Donald Trump et Hillary Clinton ont reçus de leurs congrès d’investiture se sont évaporés.

Opinions défavorables

Par ailleurs, Hillary Clinton et Donald Trump restent les prétendants à la Maison-Blanche les plus détestés (sans euphémisme). Les opinions défavorables qu’ils recueillent sur le plan personnel battent les records.

En moyenne des sondages effectués depuis le 28 août, Donald Trump emporte le pompon avec un taux d’opinions défavorables de 57,8 %. Hillary Clinton ne saurait se réjouir, car son propre taux d’opinions défavorables est de 54,5 %.

La plupart des Américains voient en Donald Trump un individu qui « incite au racisme » et « n’a pas le tempérament ni les qualifications requises pour être président ». Chez Hillary Clinton, ils voient une personne qui « se croit au-dessus de la loi » et qui n’est « pas assez honnête ni digne de confiance pour être présidente ».

« Nixon était méprisé par beaucoup, les conservateurs détestaient Franklin Roosevelt, mais pour des candidats officiels des deux grands partis, il est inhabituel d’être perçus de manière aussi négative que Clinton et Trump », indique au Devoir H. W Brands, professeur à l’Université du Texas à Austin, qui fait partie du groupe d’historiens de la présidence que Barack Obama réunit pour des dîners privés depuis 2009.

Scrutins locaux

Cependant, une campagne présidentielle américaine est une collection de 51 scrutins locaux (les États plus la ville de Washington) en raison de l’existence d’un collège électoral au sein duquel les grands électeurs sont attribués au prorata de la population et du nombre d’élus au Congrès. C’est pourquoi les sondages conduits dans les États sont primordiaux.

Or, si la course au niveau des États continue de favoriser Hillary Clinton, elle est plus serrée, malgré la meilleure organisation déployée sur le terrain par la démocrate, son tir de barrage de publicités contre Donald Trump et l’antipathie de l’écrasante majorité des Hispaniques et des Noirs vis-à-vis du milliardaire.

Parmi la dizaine d’États généralement indécis qui détermineront le vainqueur du scrutin, Hillary Clinton et Donald Trump sont désormais au coude à coude, et le républicain a inversé la tendance au Nevada, en Floride, en Ohio et en Caroline du Nord. Donald Trump a aussi réduit considérablement l’écart au Colorado, au Wisconsin et dans une moindre mesure au Michigan, en Virginie et en Pennsylvanie.

Sur le papier, Hillary Clinton a presque tous les atouts en main. Une candidature historique puisque, si elle est élue, elle sera la première femme à gouverner les États-Unis. Un curriculum vitae en béton, avec une carrière dans la sphère politique depuis au moins 1972. Un rival controversé qui lui vaut l’appui de nombreux républicains. Beaucoup plus d’argent dans ses coffres de campagne que Donald Trump. Un président sortant issu de son parti dont la cote de popularité est revenue en territoire positif pour la première fois depuis mai 2013. Une société qui vit un bouleversement démographique caractérisé par des flux importants d’immigrés, notamment hispaniques, jusque dans des États traditionnellement républicains, comme l’Iowa ou le New Hampshire.

Fort message de mécontentement

Forte de ces atouts, Hillary Clinton devrait avoir largué Donald Trump depuis longtemps. Or la candidate démocrate chevronnée a du mal à distancer ce novice en politique.

Pour H. W. Brands, « c’est que le message de Trump trouve un écho chez de nombreux Américains. Il y a un courant sous-jacent de mécontentement envers les pouvoirs publics et les élites dans ce pays comme dans d’autres ».

En outre, quelque chose coince toujours chez les Américains quand ils évaluent Hillary Clinton. La démonstration en avait déjà été faite en 2008. Nombre de ses compatriotes voient dans l’ancienne première-dame-sénatrice-ministre une représentante de l’establishment, un exemple de la proximité entre la classe politique et les milieux d’affaires, une politicienne s’entourant de secret et de scandales et qui, mariée à Bill Clinton, ramène vers le passé.

Aujourd’hui, Donald Trump est, à l’instar du Barack Obama de 2008, porté par la soif de changement et la colère des Américains contre les deux partis qui dominent leur vie. Bien que controversé, Donald Trump a aussi le soutien de la majorité des Américains dans les dossiers qui les préoccupent le plus : l’économie, l’emploi et le mécontentement envers le gouvernement et le Congrès.

Du coup, Hillary Clinton ne bénéficie pas d’un bon report des voix des anciens supporteurs de Bernie Sanders. Beaucoup, surtout les jeunes de moins de 35 ans, penchent vers Gary Johnson, Jill Stein ou l’abstention. Certains sont même tentés par Donald Trump.

De plus, Hillary Clinton ne mobilise pas assez les Noirs et les Hispaniques, les deux autres catégories d’électeurs les plus cruciales pour tout candidat démocrate. Dans la communauté noire en particulier, elle a perdu plus de 20 points ces deux dernières semaines.

De son côté, Donald Trump, doté de nouveaux directeurs de campagne depuis août, se montre plus discipliné. Il évite les propos outranciers, il axe son message sur les problèmes de sa rivale, sur l’économie, sur la menace terroriste et la sécurité nationale, deux dossiers qui, pris ensemble, se classent au quatrième rang des préoccupations des électeurs.

Tandis qu’Hillary Clinton démarche ouvertement les électeurs républicains, Donald Trump n’hésite pas non plus à courtiser les Noirs, en essayant d’exploiter le sentiment répandu parmi eux que le Parti démocrate ne s’intéresse à leurs problèmes qu’au moment des élections. « Qu’avez-vous à perdre ? » leur demande Donald Trump en soulignant que la pauvreté et le chômage n’ont pas été réduits dans la communauté pendant les années Obama.

Un changement risqué ?

En 2008, la tension entre changement et expérience s’était résolue au profit du changement et de Barack Obama. Dans la campagne actuelle, Donald Trump, qui se veut le candidat du changement, est tellement problématique qu’il fait figure de planche de salut pour Hillary Clinton.

« L’humeur de l’électorat est au changement lors d’une élection comme celle-ci qui doit désigner le successeur d’un président au pouvoir depuis huit ans. Mais cette fois, les électeurs pourraient renoncer à voter pour le changement parce que Trump est jugé trop risqué, voire franchement inacceptable », explique Karlyn Bowman.

Chacun des deux principaux candidats est donc condamné à faire du scrutin un référendum contre l’autre. Ce qu’ils font assidûment depuis les conventions. Pourtant, Hillary Clinton et Donald Trump n’ont pas encore su consolider ni élargir leurs bases de façon durable.

D’où des appels très insistants à la mobilisation de la base des partis. « Je le prendrai comme une insulte personnelle et comme une insulte à mon bilan si la communauté noire ne s’active pas et si Donald Trump est élu », prévient ainsi le président Obama. Pour sa part, Reince Priebus, directeur du comité national du Parti républicain, avertit Jeb Bush, Ted Cruz et deux autres anciens rivaux de Donald Trump aux primaires qu’ils risquent des « conséquences » s’ils persistent à refuser de soutenir le candidat officiel de leur formation. À la suite des pressions de M. Priebus, M. Cruz a apporté son appui à Donald Trump vendredi après-midi.

Dans un tel contexte, le débat de lundi et ceux prévus les 9 et 19 octobre peuvent-ils changer la dynamique de la campagne ?

Contrairement à l’idée reçue alimentée par la dramatique montée par les chaînes de télévision autour de ces face-à-face, les débats présidentiels « sont rarement décisifs », d’après H. W. Brands. « En 1960, le débat entre Kennedy et Nixon avait semblé sur le coup donné l’avantage à Kennedy, mais juste légèrement, au bout du compte », remarque l’historien de l’Université du Texas.

Karlyn Bowman est du même avis. « Les débats télévisés ne changent pas le cours d’une campagne présidentielle; ils renforcent les opinions déjà faites plutôt qu’ils ne les modifient », indique la chercheuse de l’American Enterprise Institute.

Mais la campagne en cours a défié maintes fois les habitudes et les prédictions en raison du candidat très inhabituel et très imprévisible qu’est Donald Trump, véritable incarnation de l’apogée de la déplorable évolution de la politique américaine des dernières décennies, car à la jonction du politique, de l’argent, du marketing, de la célébrité télévisée, du spectacle et de la polarisation exacerbée.

Par ailleurs, Hillary Clinton a une grande expérience des débats et maîtrise les dossiers alors que Donald Trump n’a jamais débattu en face-à-face et navigue en surface des questions abordées.

« Il est possible que le premier débat change la donne, simplement parce que Trump est l’un des participants », pense Karlyn Bowman. « Je ne m’attends pas à ce que Trump fasse une prestation catastrophique. En fait, je ne sais à quoi m’attendre de sa part, il est si imprévisible. J’imagine qu’il pourrait s’effondrer, mais ce qui est clair après plus d’un an et demi de campagne, c’est qu’il a été sous-estimé », poursuit-elle.

À part les débats, il n’y a « pas grand-chose » qui pourrait faire basculer la balance en faveur de Donald Trump ou d’Hillary Clinton d’ici le scrutin, estime H. W. Brands. Sauf, peut-être, un gros attentat aux États-Unis ou de nouvelles révélations compromettantes pour un candidat, comme celles de WikiLeaks que promet Julian Assange.

Mais pour l’essentiel, dit l’historien de la présidence américaine, « les opinions des électeurs sont déjà faites et la grande question est de savoir qui va se déplacer aux urnes le jour du scrutin ».