L’imprévisible spectacle

Réglées comme du papier à musique, les conventions nationales des grands partis américains sont depuis les années 1980 des événements prévisibles. Chez les républicains, 2016 souffre une exception.

« Showtime. » Cleveland sera dès lundi l’hôte de l’un des plus grands spectacles politiques de la planète. Des milliers de républicains — dont les paroles et les gestes seront épiés par quelque 15 000 membres des médias — convergent pour élire leur candidat à la présidentielle du 8 novembre : Donald Trump.

Or, justement, tous ne convergent pas, tant le flamboyant milliardaire divise son parti. Le scénario cataclysmique d’un putsch contre le vainqueur des primaires est très peu probable, estiment pratiquement tous les observateurs. Mais, à l’image du candidat, la convention s’annonce des plus imprévisibles et les risques que le chaos s’installe dans l’enceinte du Quicken Loans Arena — ou dans les rues de Cleveland — sont bien réels.

« Il est plus probable que jamais [dans l’histoire récente des conventions] que celle-ci se déroulera dans la désunion. C’est un événement risqué pour le parti et pour les personnes qui y participent », estime Christopher Wleizen, professeur de sciences politiques à l’Université du Texas, à Austin.

Ce n’est pas un mince problème. Car les conventions nationales servent avant tout à projeter une image d’unité au sein du parti auprès de l’électorat américain, rappelle Rafael Jacob, chercheur à l’Observatoire sur les États-Unis de la Chaire Raoul-Dandurand à l’UQAM. Ces grand-messes, où les primaires basculent vers la campagne présidentielle, sont l’occasion de passer l’éponge sur les rivalités entre les aspirants candidats présidentiels pour se retrouver dans le consensus autour du vainqueur.

« Toxic Trump »

Or, à la veille de la convention, les fractures sont nombreuses dans la maison républicaine, à commencer par la liste des… absents. Des personnalités républicaines de premier plan ont certes accepté de monter sur scène — tels Paul Ryan et Mitch McConnell, tous deux leaders au Congrès —, mais elles se font plus rares que jamais.

Pêcher à la mouche, tondre le gazon, visiter le Grand Canyon… Voilà quelques-unes des raisons invoquées par des sénateurs pour justifier leur absence à Cleveland. Plusieurs des ex-rivaux de Trump lors des primaires — Marco Rubio, Jeb Bush et Lindsey Graham — ont aussi annoncé qu’ils feraient faux bond. Véritable camouflet pour Trump, même John Kasich, gouverneur de l’État dans lequel se déroulera la convention, doit briller par son absence. Parmi les anciens candidats républicains à la Maison-Blanche, seul Bob Dole (1996) a annoncé sa présence. Enfin, les anciens présidents George Bush (1989-1993) et son fils, W. Bush (2001-2009), seront également absents.

Bush fils, jadis surnommé le « toxic Texan », est maintes fois resté dans l’ombre pour ne pas « contaminer » la réputation des autres personnalités politiques. Or, cette fois, c’est le phénomène inverse qui se produit. « Ce sont les autres personnalités politiques qui ne veulent pas être vues en présence du candidat présidentiel, de peur que sa mauvaise réputation déteigne sur elles, fait remarquer Rafael Jacob. Je n’ai jamais vu autant de politiciens de premier plan être absents d’une convention ! »

Les mutins

Aussi embêtante pour Donald Trump — et pour le Grand Old Party — est la présence de mutins parmi les délégués, ceux-là mêmes qui doivent formellement voter pour le candidat présidentiel. Depuis 40 ans, les délégués votent sans regimber pour le candidat qui a remporté l’État qu’ils représentent. Mais pas cette fois, même si Trump a ravi 1447 délégués pendant les primaires et dépasse donc allègrement le seuil des 1237 délégués nécessaires pour obtenir l’investiture. Bien que minoritaires, les groupuscules anti-Trump se font bruyants et bataillent ferme pour obtenir le droit de ne pas voter pour le milliardaire.

En face d’eux, l’establishment du parti et les conseillers du candidat travaillent d’arrache-pied pour tuer dans l’oeuf toute forme de rébellion. Ils respirent d’ailleurs un peu mieux depuis jeudi soir, alors qu’ils sont parvenus, lors d’un vote en comité réglementaire, à contraindre les délégués de voter en fonction des résultats électoraux. C’est donc organisateurs : 1, mutins : 0. Mais, dans la défaite, l’un des délégués récalcitrants a indiqué qu’il ne baisserait pas pavillon. « La bataille est loin d’être terminée à Cleveland », a-t-il fait savoir.

La menace extérieure

Si bataille il y a, elle risque d’avoir lieu aussi dans les rues de Cleveland. Les nombreuses escarmouches qui ont marqué les activités de campagne de Trump pendant les primaires et, plus récemment, les fusillades dans un club gai d’Orlando et contre des policiers à Dallas, de même que l’attentat de jeudi à Nice ont mis les forces de sécurité sur un pied d’alerte à Cleveland, où la moitié du centre-ville a été bouclé.

Selon un sondage interne mené par le média en ligne Politico, tout près de la moitié des républicains interrogés s’attendent à ce que la violence éclate et qu’elle soit surtout le fait de groupes progressistes. « Je le dis sans joie aucune, mais à côté de ce que feront les agitateurs d’extrême gauche à Cleveland, la convention démocrate de 1968 à Chicago [entachée par de violentes manifestations contre la guerre du Vietnam] aura l’air d’une bataille de cour d’école », a confié un républicain de l’Ohio.

La menace intérieure

Alors que les organisateurs font tout pour protéger Donald Trump des périls qui guettent son investiture, l’un des plus menaçants est toutefois intérieur : le candidat lui-même. Plusieurs redoutent en effet que le candidat joue l’agitateur en chef, celui qui jette de l’huile plutôt que de l’eau sur les feux naissants. Provoquer les délégués récalcitrants, invectiver les manifestants, envoyer paître des collègues républicains… Tous ces scénarios ont été évoqués.

« Trump doit faire un équilibre entre ce qui a fait son succès durant les primaires — sa manière improvisée et sans vernis de communiquer — et la prévoyance et le comportement auxquels les gens s’attendent d’un aspirant président, a confié au New York Times l’ancien gouverneur républicain du Minnesota Tim Pawlenty. Mais s’il ne se contrôle pas, ça pourrait très mal se passer à la convention. »

Le joker de la politique-spectacle

N’empêche. Se pourrait-il qu’en dépit des menaces sérieuses qui planent, l’événement s’avère un improbable succès ? Après tout, les conventions sont des spectacles et l’ancien animateur de téléréalité est un maître du divertissement. Donald Trump a d’ailleurs déjà affirmé qu’il était « important de mettre du showbiz dans une convention, sans quoi les gens tombent endormis ».

C’est, peut-être, sa planche de salut, que les nombreuses heures de couverture médiatique exclusive et sans filtre pourraient rendre possible, estime Rafael Jacob. « Organiser une convention typique, c’est braquer les projecteurs sur le caractère polarisant de Trump. Ce n’est pas à son avantage. Mais ça le devient peut-être s’il joue à fond la carte du populisme et du divertissement, avec moins de politiciens sur scène et plus d’Américains ordinaires et de vedettes. Bref, de la politique-spectacle. »

Une liste d’invités et de thèmes souvent non orthodoxes a filtré dans les médias. Elle n’est ni complète ni figée dans le béton — une autre source d’anxiété pour le parti. Mais outre les personnalités politiques, la famille Trump — qui compte mannequins et actrice — doit occuper une place de choix, de même que le président de l’Ultimate Fighting Championship (UFC) et des survivants de l’attaque du consulat américain de Benghazi, un événement qui a mis Hillary Clinton, alors secrétaire d’État, dans l’eau chaude. Il est aussi question d’aborder le thème des frasques sexuelles de Bill Clinton…

Trump a surpris à peu près tout le monde en réinventant la façon de remporter les primaires. Peut-il faire de même avec une convention ?

Une convention, quossa donne ? En règle générale : la victoire.

Les conventions nationales ne sont pas que des spectacles. Ou s’ils le sont, ils sont en tout cas cruciaux. Les recherches en sciences politiques démontrent en effet que, dans le (très) long processus électoral qui va des primaires jusqu’au jour de la présidentielle, les conventions sont les moments les plus déterminants. « Le parti qui mène dans les sondages à la fin des deux conventions a d’excellentes chances de remporter l’élection », affirme au Devoir Christopher Wleizen, professeur de sciences politiques et coauteur de The Timeline of Presidential Elections (University of Chicago Press, 2012). « L’impact des conventions sur les intentions de vote est très grand. Beaucoup plus que celui de tous les autres événements de campagne qui suivent. Leur effet est donc durable. » Si l’histoire est garante de l’avenir, Donald Trump et Hillary Clinton joueraient donc déjà leur va-tout au cours des deux prochaines semaines. D’autant que les plus récents sondages mettent les deux candidats à égalité.
 

Ce texte fait partie de notre section Perspectives.

 

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