Marcher contre la brutalité et la voir se déployer

Les organisateurs de la marche de jeudi ont dénoncé la violence fulgurante de la fusillade, qui visait les policiers.
Photo: Ron Jenkins Agence France-Presse Les organisateurs de la marche de jeudi ont dénoncé la violence fulgurante de la fusillade, qui visait les policiers.

Ils voulaient dénoncer l’injustice et le profilage racial des policiers américains ; aujourd’hui, les organisateurs et participants de la marche Black Lives Matter à Dallas envoient leurs prières aux familles de ces mêmes policiers, décédés sous les balles d’un tireur. Mais ils n’entendent pas baisser les bras, poursuivant leur combat pour donner une voix aux oppressés et mettre un terme à la violence.

Lorsqu’elle a entendu les coups de feu, Olinka Green a d’abord cru qu’on s’en prenait aux manifestants. « Jamais, au grand jamais, je n’aurais cru que c’étaient les policiers qui étaient visés », raconte cette activiste bien connue à Dallas, en entrevue au Devoir. Comme bien d’autres manifestants, elle a couru pour sa vie, se cachant dans un autobus, puis dans un hôtel à proximité. « Il y avait des vieux, des femmes enceintes, des enfants. Les gens étaient terrifiés. C’était le chaos. On ne savait pas d’où ça venait ou combien de tireurs il y avait, mais ça sonnait comme des tirs militaires. »

Ce genre d’événement vise justement à canaliser la rage et la colère, à aider les gens à l’évacuer en marchant

 

Encore sous le choc, bien des heures après la tragédie, l’activiste tente de mettre de l’ordre dans ses sentiments. Car si elle était à cette manifestation, au Belo Garden, c’était pour s’élever contre la violence policière. Mais aujourd’hui, ce sont ces mêmes policiers qui sont les victimes. « Je n’ai pas eu le temps de réfléchir à mes sentiments pour les policiers qui sont morts. Je suis encore sur le mode de la survie. Je me sens triste pour les victimes, mais je suis triste aussi pour Alton Sterling et Philando Castile, qui ont été tués par des policiers. Je ne suis pas capable de choisir. Je suis trop bouleversée. »

Tragique ironie

« C’est une bien tragique ironie », soupire John Fullinwider à l’autre bout du fil. Le cofondateur du groupe Mothers Againts Police Brutality (« mères contre la brutalité policière ») à Dallas est, lui aussi, encore secoué par les événements de jeudi. Mais pour lui, nul besoin de choisir un camp : une victime est une victime, quels que soit sa couleur et son statut. « Notre mouvement est contre la violence, qu’elle soit commise par un policier sur un jeune Noir innocent ou par un sniper qui tue des policiers. Ce qui est arrivé hier [jeudi], c’est horrible. »

Il dénonce et condamne cette attaque contre des policiers, affirmant que ce n’est pas ainsi que les choses vont changer. « Demander des changements à la façon dont la police opère, ça ne veut pas dire qu’il faut haïr la police. Nous pleurons ces morts, nos coeurs sont avec les familles. »

Organisateurs sous le choc

Les organisateurs de la manifestation sont également sous le choc. « Je suis vivant, mais je ne suis pas OK », a de son côté écrit le révérend Jeff Hood sur sa page Facebook en plein milieu de la nuit. Ce dernier ne s’explique pas ce qui s’est passé : « Il y avait beaucoup de rage et de colère, on ne s’en cachera pas, a raconté M. Hood en entrevue au Dallas Morning News. Ce genre d’événement vise justement à canaliser la rage et la colère, à aider les gens à l’évacuer en marchant, en étant en contact les uns avec les autres, pour que ces émotions prennent une direction opposée. »

Puis, il y a eu les tirs. La panique. Des policiers qui sont tombés sous les balles. L’incrédulité. « Durant tout ce temps, je me demandais : mais pourquoi ? Pourquoi est-ce que ceci arrive ? La seule réponse que je connaisse, c’est de se tourner vers l’amour. Il faut qu’on arrête de se tirer dessus. »

À un moment de la soirée, le frère d’un autre organisateur s’est retrouvé parmi les suspects de la fusillade.

Cory Hughes marchait aux côtés de son frère Mark. Lorsqu’il a entendu les coups de feu, il a immédiatement suggéré à ce dernier de remettre son arme aux policiers pour éviter des dérapages. Peu de temps après, la police a publié la photo de Mark, vêtu d’un chandail de camouflage et portant un fusil d’assaut en bandoulière, affirmant qu’il était un suspect recherché. Mark Hugues s’est rendu aux policiers, qui l’ont interrogé pendant une trentaine de minutes avant de le libérer.

Les deux frères ont dénoncé la publication hâtive de la photo, qu’ils jugent « irresponsable » de la part de la police. « Ma photo a fait le tour du monde, on a dit que j’étais l’homme le plus recherché en Amérique. […] J’étais là, sur les lieux, j’aurais pu me faire tuer », a affirmé Mark Hugues sur les ondes de CBS.

« Je reste fort pour ma famille, mais je pleure de l’intérieur parce qu’on voulait être une voix pour ceux qui n’en ont pas et nous devenons soudainement des suspects, des méchants », raconte Cory, qui craint pour sa vie et celle de son frère.

« Il y a des gens comme cet idiot qui est monté sur le toit [selon la thèse initiale] pour tuer des policiers, il y a des extrémistes comme ça qui se promènent un peu partout. Alors, on ne sait pas ce qui va nous arriver. »

Attention médiatique

Seule consolation pour les défenseurs des droits des Noirs, cette escalade de violence aura permis d’attirer l’attention du monde entier sur le problème de violence vécu par leur communauté aux États-Unis.

« Les gens réalisent que c’est vrai, qu’il y a un réel problème et qu’il faut qu’on se parle. Les politiciens ne nous écoutaient pas hier, mais ils nous écoutent aujourd’hui, conclut l’activiste Olinka Green. Mais il ne faut pas baisser les bras, il faut continuer de se battre pour que justice soit faite. »


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1 commentaire
  • Madeleine Provencher - Inscrite 9 juillet 2016 17 h 58

    Nous sommes tous sujets autant au bien qu'au mal...

    "Peu à peu, j'ai découvert que la ligne de partage entre le bien et le mal ne sépare ni les États ni les classes ni les partis, mais qu'elle traverse le cœur de chaque homme et de toute l'humanité."

    L'Archipel du Goulag 1918 - 1956, essai d'investigation littéraire, Alexandre Soljenitsyne, éd. Fayard, Œuvres complètes 5, T2, 3ème et 4ème parties, 2011, traduction Geneviève Johannet, p. 510

    Une pensée à méditer devant tous ces conflits et... leurs retournements?