Une colère noire chauffée à blanc

Noirs et Blancs se sont enchaînés devant l’hôtel de ville de New York, le 23 août 1963, pour manifester contre la ségrégation encore pratiquée dans certains États américains. De telles manifestations pour les droits civils ont eu lieu dans plusieurs grandes villes des États-Unis, avec pour finale la marche à Washington.
Photo: Agence France-Presse Noirs et Blancs se sont enchaînés devant l’hôtel de ville de New York, le 23 août 1963, pour manifester contre la ségrégation encore pratiquée dans certains États américains. De telles manifestations pour les droits civils ont eu lieu dans plusieurs grandes villes des États-Unis, avec pour finale la marche à Washington.

« Il s’agit d’une histoire très longue dont la suite n’est pas du tout surprenante », estime l’historien Pap Ndiaye devant la suite de drames à trame raciale qui se succèdent aux États-Unis. Professeur d’histoire nord-américaine à l’Institut d’études politiques de Paris, spécialiste de l’histoire sociale des Noirs américains, Pap Ndiaye pense que Barack Obama a négligé une question politique importante et qu’une certaine ségrégation se remet en place aux États-Unis. Entretien.

La mort d’Eric Gardner à New York, puis celle de Michael Brown à Fergusson, tués par la police en 2014, ont soulevé l’indignation populaire. Cette semaine, avant la tuerie de Dallas, un Noir a été abattu à bout portant lors d’un simple contrôle policier. Est-il impossible de casser cette spirale ?

La mort violente de jeunes hommes noirs tués par des policiers, parfois aussi par des forces paramilitaires, est une réalité structurelle des États-Unis. On est dans une réalité structurelle où la police fait usage de moyens disproportionnés dans des situations qui ne l’exigent pas. Les choses ne relèvent pas simplement d’individus qui seraient racistes, mais tiennent à des formes d’entraînement, à des sociabilités policières, à l’usage d’armes à feu de grande puissance qui caractérisent le travail des forces de police.

Est-ce qu’après les gains des luttes civiques des Afro-Américains, dans les années 1950 et 1960, la tendance n’est pas au recul ?

Il y a des changements quand même extrêmement importants depuis 50 ans, depuis la loi qui a donné le droit de vote aux Noirs du Sud en 1965. L’apparition, par exemple, d’une couche de classe moyenne noire qui n’existait auparavant que de manière très réduite. Mais par certains aspects, il y a un recul. La Cour suprême, en 2013, a décidé de supprimer la supervision fédérale des États qui pratiquaient auparavant la ségrégation et qui étaient, depuis 1965, placés sous une surveillance par l’État fédéral pour éviter qu’ils en réintroduisent, de manière subreptice, les pratiques anciennes. Depuis, les États du Sud, les plus conservateurs, par exemple le Texas sous contrôle républicain, s’en donnent à coeur joie pour inventer toutes sortes de dispositifs visant à limiter la participation électorale des Afro-Américains et aussi des Latinos. Le Texas exige une carte d’identité avec photo, ce qui est précisément calculé pour mettre de côté la population la plus pauvre, où les Afro-Américains sont surreprésentés. L’inscription sur les listes électorales a aussi été changée. Il y a des comtés dans le Sud qui ont dit qu’on ne pouvait s’inscrire sur les listes électorales que le cinquième mercredi de chaque mois. Prenez le calendrier annuel pour voir combien il y a de ces mercredis…

Les écoles aussi semblent revenir à une forme de ségrégation.

On assiste depuis une quinzaine d’années à des phénomènes de reségrégation. Évidemment, ce n’est pas officiel. L’arrêt de 1954 de la Cour suprême contre les écoles séparées est toujours en vigueur, mais dans les faits, les enfants noirs et les enfants blancs sont bien séparés. Le transport des enfants d’un quartier à un autre pour pouvoir mélanger les populations scolaires est pratiquement abandonné. La Ville de Boston y a mis fin. On n’a plus ces phénomènes de volontarisme politique. Et la conséquence est une séparation, pour des critères surtout financiers et de quartiers. Au final, ça aboutit quand même à séparer les enfants selon une ligne raciale.

Photo: Mandel Ngan Agence France-Presse On est tout à fait dans la continuité d’un problème historique dont les Américains, y compris d’ailleurs Barack Obama, ne se sont pas saisis suffisamment tôt, rappelle le professeur Ndiaye. On pourrait dire qu’il ne veut pas apparaître comme le président des Noirs.

En 2012 à Cleveland, 13 policiers ont tiré 137 fois contre deux Noirs sans armes. Un des policiers, Michael Brelo, un Blanc, a tiré à lui seul 49 fois. Il a été acquitté lors d’un procès. Mais on trouve aussi des Noirs parmi des policiers qui se comportent de cette façon.

À Baltimore, l’an passé, quelques-uns de ces policiers étaient noirs. On voit bien comment le racisme structurel affecte la police américaine, particulièrement les forces de police d’un certain nombre de villes : Baltimore, La Nouvelle-Orléans, Chicago… On est tout à fait dans la continuité d’un problème historique dont les Américains, y compris d’ailleurs Barack Obama, ne se sont pas saisis suffisamment tôt. Il n’y a pas de raison de penser que cela cessera dans un futur proche.

Si l’on se souvient des grandes émeutes qui ont secoué les villes américaines au siècle dernier, elles commencent généralement à la suite de violences policières contre lesquelles un quartier, voire une ville, se rebelle. Je pense aux grandes émeutes qui ont secoué Detroit en 1967. Il s’agit d’une histoire très longue dont la suite n’est pas du tout surprenante. Ce qui est plus surprenant en revanche, c’est le fait qu’Obama ne se soit pas saisi véritablement de cette question. On pourrait dire qu’il ne veut pas apparaître comme le président des Noirs.

On peut penser que ça pourrait devenir un enjeu dans l’élection présidentielle. Surtout si des drames surviennent d’ici à l’élection, ce qui n’est pas impossible. Pour l’instant, ce n’est pas le cas. Ce qui est très difficile, c’est de voir pour bientôt l’émergence de ce sujet sur la scène politique comme un grand sujet de campagne présidentielle.

Qu’aurait pu faire Obama ?

Le gouvernement fédéral a placé sous surveillance 22 départements de police. Il peut aussi agir à travers le financement qui est donné aux départements de police pour s’équiper en armes. De ce point de vue, les guerres menées en Irak et en Afghanistan ont eu un effet. Les surplus militaires ont été en partie distribués aux forces de police dans les années 2000. Ce qui a accru de manière complètement déraisonnable leur pouvoir de feu à l’intérieur même des États-Unis. Et puis, Obama aurait pu agir politiquement. On aurait pu imaginer qu’il convoque à Washington une grande conférence nationale avec tout l’effet médiatique et politique que cela peut avoir. Il aurait pu parler de ces questions de la sorte et les solenniser, un peu comme le gouvernement américain l’avait fait en 1968 après de graves émeutes.

Mais on ne peut pas reprocher à Obama de ne pas s’être mobilisé sur la question du contrôle des armes. Les élus au Congrès, en particulier les élus républicains, sous l’influence du lobby des armes, ne veulent pas bouger sur la question, alors même qu’il est démontré que le nombre d’armes en circulation aux États-Unis a une incidence directe sur les morts violentes par armes à feu. Mais en l’occurrence, ce dont il s’agit plus précisément ici avec les policiers, ça n’est pas véritablement le nombre d’armes en circulation aux États-Unis : les policiers sont armés, de toute façon. Si le nombre d’armes baisse, cela aura quand même un effet parce que les policiers réagissent à la peur. S’ils estiment que la personne devant eux est en mesure d’utiliser une arme, cela augmente le niveau de violence.

Les armes ne sont pas vraiment à l’ordre du jour de la campagne présidentielle, mais encore moins la question raciale, n’est-ce pas ?

La dimension raciale, c’est-à-dire le racisme structurel, Obama ne l’a pas abordé de manière suffisamment vigoureuse. Il a pensé qu’il n’était pas en mesure politiquement d’appuyer cette question et pensait pouvoir la mettre en quelque sorte au frigidaire pour la transmettre à son successeur. Mais cette question est vive et très aiguë. Et elle reprend, depuis deux ans, une grande vigueur avec le mouvement Black Lives Matters, avec une forme d’organisation qui passe notamment par les réseaux sociaux. Ce qui fait dire à certains que l’on assiste actuellement à une sorte de nouveau mouvement pour les droits civiques.


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2 commentaires
  • Daniel Vézina - Abonné 9 juillet 2016 10 h 20

    Les autorités n'aident pas la cause.

    Quand ces policiers qui selon toute vraisemblance, semble avoir utilisé leur arme sans raison valable, sont acquités pour leur geste, la population ne peut faire autrement que de voir le retour à la ségrégation et crier à l'indignation et au racisme.

    Si au moins, ces policiers avaient étés correctement jugés, peut-être (je dis bien peut-être), la marmite ne serait pas en train de sauter...

  • Carmen Labelle - Abonnée 9 juillet 2016 13 h 17

    Les critères de sélection des policiers américains sont aussi un facteur important.

    Un autre facteur est aussi en jeu dans cette spirale de violence. L'ancien capitaine de police de Philadelphie, Ray Lewis, a affirmé dans une entrevue que lors des évaluations d'admission dans la police aux USA, on choisissait les candidats pour leur agressivité et leur insensibilité. «Cops Are Vetted For Aggression & Insensitivity». La combinaison de ces caractéristiques avec un certain profilage racial et une libre circulation des armes crée une spirale de violence dont toute la société américaine est victime, à commençer par les minorités et le corps policier lui-même.