Dallas expose la fracture raciale

Une citoyenne enlace une policière de Dallas après le choc encaissé par le corps policier, jeudi.
Photo: Eric Gay Associated Press Une citoyenne enlace une policière de Dallas après le choc encaissé par le corps policier, jeudi.

Les événements de Dallas, pendant lesquels cinq policiers ont été abattus jeudi par un franc-tireur, auront peut-être marqué la fin du déni aux États-Unis. Les institutions — à commencer par les Nations unies et la Maison-Blanche — ont condamné vendredi le geste du tireur fou, mais elles ont aussi fait écho, enfin, aux cris des citoyens américains noirs, qui prennent les rues depuis des années pour dénoncer la violence policière dont ils font les frais, toujours dans une plus grande proportion que leurs concitoyens blancs.

Micah Xavier Johnson, un vétéran de l’armée âgé de 25 ans, a été identifié comme le seul auteur du massacre qui a mis fin à une manifestation pacifique dans les rues de Dallas, à la mémoire d’Alton Sterling et de Philando Castile, tués par des policiers mardi et jeudi, en Louisiane et au Minnesota. En plus des cinq policiers morts, l’événement a fait neuf blessés, dont sept chez les forces de l’ordre.
 

Le tireur lui-même a été tué par la police tôt vendredi après plusieurs heures de vaines négociations, alors qu’il était retranché dans un garage sur le parcours de la manifestation. Après la rupture des négociations et des échanges de coups de feu, la police a décidé de faire exploser une bombe à l’aide d’un robot télécommandé.  
 

Les organisations de défense des droits des Noirs ont condamné le geste du jeune homme, qui a confié aux policiers en service à Dallas qu’il voulait tuer des Blancs, et particulièrement des policiers blancs. « C’est mal que cinq policiers aient perdu la vie en raison des motivations racistes d’un assassin », a lâché Cornell William Brooks, président de l’Association nationale pour la promotion des gens de couleur, une organisation qu’a menée dans les années 50 Rosa Parks, celle qu’on a baptisée la mère du mouvement des droits civiques aux États-Unis.

Le temps que ça change

Photo: Ron Jenkins Agence France-Presse Les organisateurs de la marche de jeudi ont dénoncé la violence fulgurante de la fusillade, qui visait les policiers.

À travers la tristesse et la colère, les militants pour les droits des Noirs ont choisi d’adopter le mot-clic #Time4Change (« le temps que ça change »). Leur appel, celui de regarder en face le problème qui déchire leur pays, a été repris dans les déclarations officielles.

Aux Nations unies, le secrétaire général Ban Ki-moon a réclamé des enquêtes « approfondies et impartiales » sur les meurtres d’Alton Sterling et de Philando Castille. « Rien ne justifie une telle violence. Les responsables ont aggravé la souffrance que beaucoup aux États-Unis ressentaient déjà après le meurtre de deux hommes afro-américains [cette semaine] », a-t-il aussi déclaré.

De la Pologne, où il participe au sommet des leaders des 28 pays composant l’OTAN, le président américain Barack Obama a annoncé son intention d’écourter son voyage pour se rendre à Dallas en début de semaine prochaine. « Nous pouvons faire mieux. Nous sommes meilleurs que cela, a-t-il déclaré. Le changement a pris trop de temps. Nous devons développer un sentiment d’urgence par rapport à ceci. »

L’urgence, le professeur d’origine américaine Greg Robinson la ressentait dans son bureau montréalais. « Je pense : qu’est-ce que je ferais à leur place ? Je me trouve tellement bloqué, frustré [et je me demande] comment expliquer à la grande communauté américaine qu’en ciblant les Noirs, ils vont faire des dommages à la démocratie américaine », a déclaré le professeur du Département d’histoire de l’UQAM, en admettant qu’il n’est « pas trop optimiste » pour la suite des choses.

C’est que les événements de Dallas — comme ceux de Saint Paul au Minnesota et de Baton Rouge en Louisiane — ont des précédents qui laissent des traces, qui portent des noms, qui ont des visages. Ils s’appellent Michael Brown, Tamir Rice ou Trayvon Martin. Ils avaient 18, 12 et 17 ans. Ils sont tous morts sous les balles de policiers qui ont ensuite été blanchis par la justice. À elle seule, la couleur de leur peau augmentait de neuf fois, en 2015, leur risque de se faire tuer par un policier, selon une étude du quotidien The Guardian. « On ne les punit pas, on ne les met pas en prison. Les institutions doivent donner des leçons aux policiers et leur dire qu’ils ne peuvent pas utiliser leur pouvoir n’importe comment face à des êtres humains qu’ils considèrent comme des animaux », a carrément exigé Yao Assogba, sociologue et professeur retraité de l’Université du Québec en Outaouais.

Point de bascule

Si les institutions doivent s’approprier la lutte des citoyens noirs, c’est parce que malgré les chiffres et les statistiques, plusieurs Américains blancs croient encore que les réclamations des Noirs sont injustes, observe Greg Robinson. « Si vous habitez dans une banlieue où les policiers sont là pour vous protéger, vous ne vous ferez jamais arrêter pour un problème avec les lumières de votre voiture, on ne vous demandera pas de fouille à nu pour n’importe quelle raison, a-t-il illustré. Vous allez imaginer que les policiers sont là pour vous protéger. »

La candidate démocrate Hillary Clinton l’a d’ailleurs affirmé sans détour : il y a un « problème » avec les États-Unis. « Il y a trop de violence, trop de meurtres insensés, trop de personnes mortes qui ne devraient pas l’être », a-t-elle dénoncé, appelant les Blancs à écouter ce que la communauté noire martèle. La ministre de la Justice, Loretta Lynch, a quant à elle imploré les Américains de laisser une chance à leur pays et de ne pas laisser les États-Unis « basculer » à la faveur de ce qui s’est produit cette semaine.

Yao Assogba y est allé d’un tout autre conseil : celui de ne pas oublier les problèmes qui sont à la base des événements qu’a connus Dallas jeudi. « Les manifestations vont dénoncer l’acte de violence du tireur [de Dallas] et ça va reléguer au dernier plan le fait que c’est le comportement de policiers blancs à l’endroit des Noirs qui a causé ça. Malheureusement, la mort des Noirs ne vaut rien », s’est-il désolé, en espérant voir ses prédictions infirmées.
 

Vendredi, des milliers de personnes ont manifesté dans plusieurs villes américaines pour protester contre la violence et la discrimination, notamment à Atlanta, à Houston, à San Francisco et devant la Maison-Blanche à Washington. 
 

Avec l’Associated Press


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Micah Johnson, un militant solitaire et radical

Désireux de venger les homicides de Noirs par les forces de l’ordre, le tueur présumé de cinq policiers à Dallas est un ancien soldat américain qui a agi seul et soutenait des organisations de défense des Noirs, dont certaines prônant la haine. Spécialiste de la maçonnerie et de l’ébénisterie, Micah Johnson a servi en Afghanistan entre les mois de novembre 2013 et juillet 2014. Mais cela n’explique en rien les gestes qu’il a pu poser jeudi, avertit François Lafond, un psychologue spécialisé en stress post-traumatique qui travaille auprès des militaires canadiens. « Il y a beaucoup de gens qui reviennent [de missions militaires] avec un choc post-traumatique et il y en a très peu qui posent des gestes de la sorte », a-t-il souligné. Surtout, les militaires souffrant de chocs post-traumatiques sont dans une posture de crainte, et non d’attaque, a-t-il remarqué. « On aurait tort de penser qu’ils sont plus dangereux. Ils sont plus dans la peur que dans la colère. Il n’est pas vraiment typique des personnes en choc post-traumatique de cultiver ce genre de fantaisie de faire un show, de faire des massacres », a-t-il ajouté. Souvent, c’est un trouble de la personnalité qui permet d’expliquer le genre de gestes qu’a commis Micah Johnson. Sur la photo qu’il a publiée sur Facebook, le jeune Noir de 25 ans apparaît vêtu d’une tunique colorée de style africain, poing serré en l’air, rappelant le geste devenu symbole des luttes d’émancipation des Noirs aux États-Unis dans la seconde moitié du dernier siècle et popularisé par Nelson Mandela. La photo est prise devant le drapeau panafricain rouge, noir et vert, souvent porté comme symbole de ces mouvements dans les années 60 en Amérique. Selon le ministre américain de la Sécurité intérieure Jeh Johnson, il aurait agi seul. Le tireur n’a pas non plus de « lien connu » ni été inspiré par un groupe terroriste international, a déclaré Jeh Johnson. Mais la police a découvert à son domicile un véritable arsenal : du matériel servant à fabriquer des bombes, des gilets pare-balles, des fusils, des munitions et un journal personnel de tactiques de combat.
«Les Américains blancs doivent faire mieux et écouter quand les Afro-Américains parlent des barrières, visibles et invisibles, auxquelles vous faites face tous les jours»

— Hillary Clinton, candidate démocrate

«C’est avec le cœur lourd que les membres de la NRA honorent l’héroïsme [des policiers] et offrent leurs condoléances à leurs familles»

— Wayne Lapierre, chef de la direction de la National Rifle Association

«Les Canadiens sont bouleversés par les attaques contre les policiers à Dallas. Nous sommes solidaires des victimes en cette triste semaine.»

— Justin Trudeau, premier ministre du Canada

«Trop d’Américains se sentent comme s’ils avaient perdu tout espoir. Les tensions raciales se sont empirées. Ceci n’est pas le rêve américain que nous voulons tous pour nos enfants.»

— Donald Trump, candidat républicain
2 commentaires
  • Marc Tremblay - Abonné 9 juillet 2016 01 h 12

    Policiers blanchis

    Le problème, c'est qu'aux É-U, au Canada et aussi au Québec, il est rare que des policiers soient condamnés pour des actes meurtriers commis contre des Noirs.

  • Pierre Cloutier - Abonné 9 juillet 2016 12 h 49

    Les fruits amers du recours à l'esclavage

    Pendant un siècle, la société américaine a cru qu'elle pourrait avoir impunément recours à la main-d'oeuvre servile. L'économie du Sud était fondée sur un esclavagisme concentrationnaire. Voilà la cause première, le crime historique, originel, qui a fait déferler l'océan de misères et de douleurs dont l'Amérique a été histroriquement affligée et dont elle pâtit aujourd'hui encore. Ce sont les conséquences de ses actes qui appliquent cette terrible pédagogie. Elles se déploieront jusqu'à ce que que soient épuisés tous les contrecoups du mal commis, le seul antidote étant l'équité et la justice sans lesquelles il ne peut y avoir de paix véritable.