Hillary Clinton devant le tribunal de l’opinion publique

Hillary Clinton a été la cible de nombreuses attaques dans la foulée des conclusions du FBI.
Photo: Alex Wong Agence France-Presse Hillary Clinton a été la cible de nombreuses attaques dans la foulée des conclusions du FBI.

La candidate démocrate à la succession de Barack Obama ne sera pas inculpée dans l’affaire de son usage exclusif d’une messagerie personnelle pour remplir ses fonctions de ministre des Affaires étrangères. Mais devant le tribunal de l’opinion publique américaine, le rapport d’enquête du FBI est si accablant pour Hillary Clinton qu’il est presque aussi dommageable qu’une inculpation.

« La pire bonne nouvelle pour Hillary Clinton ». C’est ainsi que le New York Times, pourtant très favorable à l’ancienne première dame-sénatrice-ministre, qualifie le rapport du FBI tel que présenté mardi par le patron de la police fédérale.

Au cours d’une longue déclaration à l’issue d’une enquête d’un an menée par ses agents, James Comey recommandait à la ministre de la Justice de ne pas inculper Hillary Clinton, conseil que madame Lynch a suivi mercredi. Le patron du FBI a expliqué que ses enquêteurs n’ont pas trouvé d’indices suffisants pour qu’un procureur puisse établir au-delà de tout doute raisonnable une intention de violer la loi, notamment une intention criminelle.

Énorme soulagement d’Hillary Clinton, dont une inculpation aurait pu faire dérailler la candidature à la présidence. « Je suis contente que cette affaire soit résolue », a-t-elle vite fait savoir.

Si l’affaire est résolue sur le plan judiciaire pour le moment, elle ne l’est pas sur le plan politique. Le rapport du FBI est en effet accablant pour Hillary Clinton. Dans son discours, James Comey, directeur de l’organisme, a ainsi conclu à « l’extrême négligence » de l’ex-ministre.

Le patron de la police fédérale a souligné en particulier que, contrairement aux assurances fournies par madame Clinton au peuple américain et au Congrès, les courriels de la ministre contenaient des informations secrètes au moment où ils ont été échangés, et cette messagerie a été « piratée » par des entités étrangères.

James Comey a ajouté que, contrairement aux explications données par Hillary Clinton, celle-ci a utilisé, non pas un seul ordinateur et un seul serveur privés gardés par des membres du Secret Service, mais plusieurs serveurs et ordinateurs personnels non sécurisés pour conduire sa correspondance officielle en tant que chef de la diplomatie américaine.

Hillary Clinton et ses collaborateurs « ont fait preuve d’une négligence extrême dans leur gestion d’informations classées secrètes », a déclaré James Comey mardi, puis jeudi au cours d’une déposition sous serment faite devant la commission de supervision et de réforme du gouvernement fédéral de la Chambre des députés.

«Deux poids, deux mesures »

Le républicain Jason Chaffetz, qui préside cette commission, avait convoqué James Comey. Les républicains espèrent tirer profit des aspects accablants du rapport du FBI, notamment en ce qui concerne la compromission de la sécurité nationale par ce que James Comey a aussi appelé le « manque de soin et de rigueur » d’Hillary Clinton.

Ils ont tenté de dégommer l’argument du patron du FBI selon lequel la loi de 1917 retenue dans cette enquête exigerait une « intention », et non pas seulement une « grande négligence », pour prononcer une inculpation.

Jason Chaffetz et les autres députés républicains de la commission ont plus ou moins ouvertement accusé le patron de la police fédérale de ne pas avoir vraiment cherché à prouver l’intention criminelle en raison de la personnalité au centre de l’enquête et d’avoir appliqué le « deux poids, deux mesures » en faveur de la candidate démocrate à la succession du président Obama. Ils ont aussi affirmé que des fonctionnaires du gouvernement fédéral ont été sanctionnés par la justice et par leur employeur dans des affaires semblables et sur la seule base de leur négligence.

« Si un Américain moyen avait fait ce que vous avez découvert, on lui passerait les menottes et il irait probablement en prison. Je crois qu’il y a un souci légitime, celui de deux poids, deux mesures ; le sentiment est que, si votre nom n’est pas Clinton ou si vous n’êtes pas membre de l’élite, la justice agit de façon différente », a déclaré M. Chaffetz.

Lors de sa déposition sous serment qui a duré près de cinq heures, James Comey, un ancien républicain nommé par Barack Obama en 2013, a maintenu que l’enquête de la police fédérale sur Hillary Clinton avait été menée « comme n’importe quelle autre enquête » du FBI, de manière indépendante et dénuée de considérations ou de pressions politiques.

Cependant, James Comey a reconnu que ses enquêteurs n’ont pas posé certaines questions à Hillary Clinton qui auraient pu établir son intention. Il a aussi révélé qu’elle n’était pas sous serment lors de son interrogatoire de trois heures et demie par le FBI et que le contenu de cet interrogatoire est classé secret.

Les républicains passent à l’attaque

Bien qu’il n’ait pas préconisé d’inculpation pour Hillary Clinton, le rapport du FBI, accompagné de la déposition sous serment de James Comey devant la Chambre, donne d’amples munitions aux républicains et à Donald Trump contre la candidate démocrate.

Mais les républicains ont souvent tendance à en rajouter et à se tromper de cible. « James Comey n’est pas le problème, Hillary Clinton est le problème », a lancé à ses collègues Jeff Sessions, sénateur de l’Alabama, qui fut l’un des premiers membres de l’establishment à soutenir Donald Trump.

Pour leur part, le candidat républicain à la Maison-Blanche et Paul Ryan, le président de la Chambre, se focalisent sur Hillary Clinton.

Paul Ryan a demandé à James Clapper, le directeur national du renseignement, de révoquer les rapports quotidiens qu’elle devrait normalement recevoir dès qu’elle recevra l’investiture du Parti démocrate. Quant à Donald Trump, il réclame le retrait des autorisations d’accès aux informations sensibles (« security clearances ») que peuvent encore avoir les plus proches collaborateurs d’Hillary Clinton qui l’avaient suivie au département d’État, lesquels jouent un rôle crucial dans sa campagne présidentielle et qui devraient se retrouver à des postes gouvernementaux très élevés si l’ancienne première dame est élue.

Ces pressions politiques ainsi que le rapport du FBI et la déposition de M. Comey semblent avoir persuadé le département d’État lui-même d’annoncer jeudi soir qu’il reprend son enquête sur les courriels d’Hillary Clinton et de ses collaborateurs. Cette enquête pourrait déboucher sur des sanctions administratives telles que le retrait des autorisations d’accès aux informations sensibles ou l’interdiction de travailler au ministère ou ailleurs au sein du gouvernement fédéral.

Image ternie

Selon un sondage effectué après la décision du directeur du FBI et avant sa déposition devant la Chambre, 54 % des électeurs les plus susceptibles de voter au scrutin présidentiel du 8 novembre, y compris 25 % de démocrates, estiment qu’Hillary Clinton devrait être inculpée. La proportion est plus élevée (63 %) chez les électeurs indépendants, cheville ouvrière de toute victoire aux présidentielles. Par ailleurs, 81 % des personnes sondées pensent que les puissants, tels que madame Clinton, bénéficient d’un traitement de faveur quand ils violent la loi.

Le flot d’informations sur le comportement d’Hillary Clinton pendant ses quatre années à la tête du département d’État et la stigmatisation de ce comportement par le patron du FBI sont très dommageables pour l’image de la candidate à la présidence, dont la cote de popularité était déjà au plus bas depuis 2010 et à un niveau comparable à celle de M. Trump. Ils renforcent en effet le sentiment, depuis longtemps ancré chez les Américains, qu’Hillary Clinton ment, évolue dans un climat d’intrigue et se considère et agit comme si elle était au-dessus de la loi. En outre, ils risquent de saper l’axe majeur de sa candidature, c’est-à-dire l’image d’une personne au jugement sûr fondé sur la compétence, le sérieux et l’expérience.

 

Ce texte fait partie de notre section Perspectives.