Le succès historique des indépendants

La réussite de la campagne de Donald Trump marque l’apogée de l’évolution de la politique américaine.
Photo: Mark Lyons Agence France-Presse La réussite de la campagne de Donald Trump marque l’apogée de l’évolution de la politique américaine.

Donald Trump est devenu, de l’aveu même du président du Comité national du Parti républicain, Reince Priebus, le « candidat officiel présumé » de cette formation. L’accès de Donald Trump à l’investiture républicaine est un moment historique à plus d’un titre.

C’est la première fois depuis 1940 qu’un chef d’entreprise dépourvu d’expérience politique est en passe d’obtenir l’investiture de l’un des deux partis qui alternent au pouvoir aux États-Unis. En 1940, Wendell Willkie, patron d’une compagnie d’électricité, avait brigué et remporté l’investiture républicaine à la convention même. Donald Trump est aussi le premier novice en politique tout court à obtenir l’investiture d’un des deux partis depuis Dwight Eisenhower en 1952.

Plus largement, la réussite de la campagne de Donald Trump, homme d’affaires et star de téléréalité, marque l’apogée de l’évolution de la politique américaine, à la conjonction de la célébrité, du spectacle et de l’argent.

Paradoxalement, le moment est également historique au regard du rôle de l’argent. Donald Trump, comme Bernie Sanders, est arrivé aussi loin dans la campagne sans solliciter d’argent auprès des gros donateurs et des structures utilisés par les deux partis.

Frugalité

Il a jusqu’à présent mené une campagne quasi frugale. 49 millions de dollars collectés au 31 mars, dont 75 % venant du candidat et 19 % de petits dons individuels, selon le Center for Responsive Politics. C’est très peu à ce stade d’une campagne présidentielle américaine. Par comparaison, Hillary Clinton a levé plus de 180 millions, 74 % chez de gros donateurs (superriches et grandes entreprises).

Bernie Sanders a lui aussi changé le financement des campagnes présidentielles. Il a réuni plus d’argent qu’Hillary Clinton et bien plus que Donald Trump, mais 99 % de ses fonds émanent d’individus, dont 65 % sont de petits donateurs.

Le sénateur a grand besoin de ce trésor. « La campagne n’est pas finie dans le camp démocrate », déclare Bernie Sanders qui entend s’accrocher jusqu’à la dernière primaire démocrate, prévue le 14 juin. Après avoir fait mentir les sondages en battant Hillary Clinton mardi en Indiana, il affirme qu’il « peut causer la plus grande surprise de l’Histoire, obtenir l’investiture démocrate et vaincre Donald Trump, et largement », tout en reconnaissant que cela sera « difficile ».

Le sénateur a raison de s’accrocher. Hillary Clinton est en effet vulnérable. Elle est toujours sous le coup d’une enquête du FBI pour son usage exclusif d’une adresse de courriel et d’un serveur privés quand elle était ministre. Elle perd dans des États indécis, comme l’Indiana, qui seront cruciaux lors du scrutin présidentiel du 8 novembre. Elle détient avec Donald Trump le record d’opinions défavorables parmi tous les candidats à la présidence des trois dernières décennies. En outre, elle gagne moins facilement que Bernie Sanders dans des face-à-face hypothétiques avec Donald Trump.

Secouer le cocotier

Au-delà, Bernie Sanders, comme Donald Trump, est engagé dans une campagne historique qui ferait la une des journaux si le milliardaire controversé ne s’était pas présenté et n’avait su fasciner les médias grand public. Les deux hommes secouent le cocotier de la cime aux racines en cela qu’ils bouleversent le bipartisme rigide qui a permis aux partis démocrate et républicain de monopoliser le pouvoir, deux formations et un système bipartite qui sont rejetés, respectivement, par 74 % et 60 % des Américains, dont la plupart se définissent comme indépendants.

Fort des enseignements de l’échec de candidats hors parti tels que Ross Perot, Pat Buchanan ou Ralph Nader et du succès qu’a rencontré la mouvance du Tea Party en changeant le Parti républicain de l’intérieur, Bernie Sanders et Donald Trump sont des indépendants qui briguent l’investiture d’un de ces partis, car c’est le seul moyen d’être élu. Ils sont portés par des électeurs qui ne supportent plus la classe politique établie dont la prétendue expertise leur a donné les délocalisations d’emplois de l’ALENA, la guerre d’Irak, la Grande Dépression de 2008-2010 et l’émergence de l’organisation dite État islamique.

« Trump prend les rênes du Grand Old Party », a titré le Washington Post. Pas vraiment. Ce parti est désormais si éclaté qu’une seule paire de rênes ne suffit plus. Devant l’espèce d’offre publique d’achat hostile que Donald Trump fait, les républicains vont dans tous les sens.

Frayeur

Si le président du comité national appelle le parti à se rassembler derrière le milliardaire, la moitié des républicains ont voté pour un autre candidat et un quart est « effrayé » à l’idée d’une présidence Trump. Quant aux grandes figures du parti, elles rejettent M. Trump : le président de la Chambre, Paul Ryan, n’est « pas encore prêt à le soutenir », les deux anciens présidents Bush indiquent pour la première fois qu’ils n’appuieront pas le candidat officiel de leur parti, Jeb Bush et Mitt Romney ne pensent même pas que M. Trump soit un vrai républicain, toutes ces personnalités ainsi que John MCain éviteront la convention, le plus proche conseiller du sénateur McCain votera Clinton. Quant aux républicains façon Tea Party, ils accusent M. Trump d’être plus proche de l’establishment qu’il n’y paraît.

Si le Parti républicain est le plus secoué, l’extraordinaire succès des candidatures de Trump et de Sanders reflète la faillite de toutes les élites politiques qui n’ont pas su empêcher, anticiper et répondre à ces deux phénomènes, ni, surtout, au mécontentement et aux problèmes de leurs concitoyens, notamment les déclassements dus à la mondialisation et le creusement du fossé entre les riches et les autres.

À cet égard, il n’est pas étonnant que M. Sanders attire la grande majorité des moins de 45 ans et que lui et M. Trump mobilisent les Américains qui n’ont pas voté depuis longtemps ou qui n’ont jamais voté. Ces électeurs sont en effet ceux qui ont vécu, vivent et vivront de plein fouet les retombées des accords de commerce tels que l’ALENA et de la razzia perpétrée par les intérêts d’argent sur la santé et l’éducation.

2 commentaires
  • Raymond Chalifoux - Abonné 7 mai 2016 08 h 15

    Merci!

    Intéressant et éclairant.

  • Jacques Morissette - Abonné 7 mai 2016 08 h 58

    Des indépendants et des coalitions à la carte, ou comment les citoyens voient le monde, au cas où ça ne fait pas leur affaire.

    Quand les intérêts qui prédominent ne font pas l'affaire de tout le monde, on finit par tourner le dos à ce que les podiums offrent de pas toujours alléchants.