Le camp Clinton devient fébrile face à Sanders

Hillary Clinton et son équipe souhaiteraient unifier le camp démocrate pour se concentrer sur Donald Trump.
Photo: Jewel Samad Agence France-Presse Hillary Clinton et son équipe souhaiteraient unifier le camp démocrate pour se concentrer sur Donald Trump.

Hillary Clinton en a marre. Et a de plus en plus de mal à le cacher. Marre de ces primaires démocrates qui s’éternisent. Marre des attaques incessantes — et parfois exagérées — de Bernie Sanders. Marre, surtout, de ne pas pouvoir répliquer pleinement, au risque de s’aliéner les partisans de son rival socialiste, dont elle aura cruellement besoin si elle remporte l’investiture démocrate.

Animal politique à sang froid, Hillary Clinton maîtrise à la perfection les codes de la vie publique, au sein de laquelle elle évolue depuis plus de trois décennies. Première dame de l’Arkansas, puis des États-Unis, sénatrice de New York puis secrétaire d’État, la native de Chicago a appris depuis longtemps à dominer ses nerfs. À répondre calmement, voire avec le sourire, aux critiques, en particulier lorsqu’elles émanent d’électeurs de son propre parti.

J'en ai tellement marre que la campagne de Sanders mente à mon sujet. J'en ai marre!

 

Mais parfois, la machine s’enraye, comme jeudi dernier en marge d’une réunion de campagne à Purchase, au nord de New York. Dans ce hameau parmi les plus aisés du pays, situé à moins de 15 kilomètres de Chappaqua, où le couple Clinton possède une maison, la favorite démocrate s’imagine en terrain conquis. Comme souvent, elle se prête, souriante, aux poignées de mains et aux autoportraits avec ses supporters. Soudain, une jeune activiste de Greenpeace l’interpelle : « Merci d’avoir parlé du changement climatique. Allez-vous traduire vos paroles en actes et rejeter à l’avenir l’argent des énergies fossiles dans votre campagne ? »

L’armure fragile

Ni agressive, ni déstabilisante, la question fendille toutefois l’armure d’Hillary Clinton, laissant apparaître la froideur que la candidate cherche désespérément à camoufler depuis le début de sa campagne. Regard noir, index pointé vers son interlocutrice, elle réplique sèchement : « J’en ai tellement marre que la campagne de Sanders mente à mon sujet. J’en ai marre ! »

La scène de quelques secondes, filmée par un téléphone portable, s’est aussitôt retrouvée sur YouTube et les télévisions américaines. L’activiste de Greenpeace a démenti tout lien avec la campagne de Sanders. Laquelle s’est aussitôt emparée de l’affaire, réclamant des excuses à Hillary Clinton pour les accusations de mensonge. S’en est suivi une bagarre par courriels interposés, le camp de Sanders accusant l’ex-secrétaire d’État d’être à la solde de l’industrie pétrolière, celui de Clinton rejetant des allégations grossières et infondées.

Frustration croissante

Le Washington Post et le New York Times se sont penchés sur la question. Ils ont conclu que les affirmations de Bernie Sanders étaient « exagérées » et « trompeuses ». D’après le Center for Responsive Politics, qui traque les financements de campagne, Hillary Clinton a reçu plus de 330 000 dollars de la part de donateurs privés liés aux énergies fossiles, les dons d’entreprises étant interdits. La somme ne représente que 0,2 % de l’ensemble des contributions. Bernie Sanders — qui a lui-même reçu plus de 53 000 dollars de dons liés aux énergies fossiles — ajoute que l’industrie gazière et pétrolière finance également des groupes de soutien (Super-PAC) à Hillary Clinton.

Au-delà du débat sur l’influence supposée du lobby des hydrocarbures, cet épisode illustre surtout la frustration croissante d’Hillary Clinton. Largement en avance en termes de délégués, convaincue qu’elle remportera l’investiture démocrate, elle souhaiterait unifier le camp démocrate pour focaliser ses attaques contre Donald Trump. Au lieu de ça, elle reste engluée dans une pénible bataille interne avec Bernie Sanders, dont le ton ne cesse de se durcir.

À boulets rouges

Le sénateur du Vermont, qui avait promis de mener une campagne sur le fond et de ne pas s’adonner aux attaques personnelles ou aux publicités négatives, a visiblement changé de stratégie. À chacune de ses apparitions, il tire désormais à boulets rouges sur Hillary Clinton. Avec des angles d’attaques bien connus : l’ancienne secrétaire d’État serait trop proche de Wall Street, elle a retourné sa veste sur les accords de libre-échange et s’est trompée en votant pour la guerre en Irak. En attaquant ouvertement son intégrité, Bernie Sanders prend le risque d’affaiblir durablement la probable candidate du camp démocrate.

Pour l’heure, sort de ses récentes victoires, Bernie Sanders continue de séduire les petits donateurs. En mars, sa campagne a levé 44 millions de dollars, un record. Ce trésor de guerre va lui permettre de financer des publicités télévisées sur le coûteux marché de l’État de New York, qui vote le 19 avril.

Né et élevé à Brooklyn, Bernie Sanders espère priver l’ancienne sénatrice de New York d’une victoire annoncée dans son État d’adoption. Dans les derniers sondages, Hillary Clinton conserve une confortable avance (54 % contre 42 %), mais l’écart s’est nettement réduit ces dernières semaines. Dans la capitale de la finance, des millionnaires et des inégalités, la révolution sociale et politique prônée par Bernie Sanders résonne fortement. Jeudi, 18 000 personnes sont venues écouter l’apôtre du « socialisme démocratique » dans le quartier déshérité du Bronx. À chacune de ses attaques contre Hillary Clinton, le public a hué l’ancienne secrétaire d’État. Une pratique que Bernie Sanders critiquait encore il y a quelques semaines. Désormais, il laisse faire. La bataille de New York s’annonce sans merci.

1 commentaire
  • Jocelyne Doray - Abonnée 6 avril 2016 08 h 50

    Le chiffre de 330 000 $ (de dons à la campagne de Clinton) représente, selon la candidate elle-même, les dons des "employés" de l'industrie du charbon, du pétrole et du gaz.
    Sur Democracy now, Eva Resnick-Day (la personne qui aurait interpellé Clinton et suscité de la part de celle-ci la réponse "I am fed up..." etc.) indique qu'au-delà des "employés", 57 lobbyistes inscrits du secteur du charbon, du pétrole et du gaz ont donné (directement ou non) 1,3 million de dollars à la campagne de Clinton. Qui doit-on croire?
    Dans cette affaire, très médiatisée, Clinton aurait habilement fait dévier le tir vers Sanders, son rival dans la course, en esquivant la question de Resnick-Day sur les lobbyistes.