Les jeux sont-ils faits?

Donald Trump était triomphant après sa victoire en Floride.
Photo: Rhona Wise Agence France-Presse Donald Trump était triomphant après sa victoire en Floride.

La campagne présidentielle américaine a marqué un tournant décisif mardi. Hillary Clinton et Donald Trump ont dominé dans les primaires qui se déroulaient dans cinq grands États de la fédération. Mais bien que victorieux, ils font face à une longue campagne avant la convention d’investiture de leurs partis respectifs.

La campagne en vue de l’investiture du Parti démocrate et du Parti républicain ne se joue pas seulement en suffrages exprimés et en États remportés, mais aussi et surtout en délégués attribués aux candidats en fonction de leurs victoires pour les conventions d’investiture qui se tiendront en juillet.

En gagnant les primaires de mardi, notamment en Floride, en Caroline du Nord et Illinois, Hillary Clinton et Donald Trump ont tellement consolidé leur avance en nombre de délégués aux conventions qu’ils l’ont rendue quasiment insurmontable pour leurs rivaux.

Mais les trois candidats encore en lice promettent de rester dans la course jusqu’aux conventions de juillet.

Dernier candidat de l’establishment républicain à tomber, Marco Rubio, le jeune sénateur longtemps promis au plus bel avenir par l’élite du parti, s’est retiré après avoir perdu son fief de Floride. Ted Cruz et John Kasich sont donc les deux rivaux de Donald Trump encore debout sur les 16 qui s’étaient alignés sur la ligne de départ l’an passé.

Dans le camp démocrate, Bernie Sanders est seul face à l’ex-première dame et ancienne ministre des Affaires étrangères.

Photo: Rhona Wise Agence France-Presse Donald Trump était triomphant après sa victoire en Floride.

Fragilité

Des trois prétendants au titre, John Kasich, le gouverneur de l’Ohio, est le plus fragile. Il n’a remporté qu’une seule primaire, celle qui avait lieu dans son bastion mardi. Il n’a aucune chance de trouver dans les prochaines primaires les victoires nécessaires pour combler son retard en délégués sur Donald Trump. Par ailleurs, ses finances sont dans le rouge. Selon le site OpenSecrets du Center for Responsive Politics, il avait, au 7 mars, dépensé près de 3 millions de dollars de plus qu’il avait réunis. Sa victoire dans l’État indécis crucial qu’est l’Ohio lors d’une présidentielle et le désir du Parti républicain de trouver un adversaire à Donald Trump pourraient lui permettre de relancer son financement, mais il aura besoin d’une véritable manne pour tenir jusqu’en juillet.

Ted Cruz et Bernie Sanders sont plus viables. Le sénateur du Texas et celui du Vermont donnent du fil à retordre à Donald Trump et Hillary Clinton depuis le début des primaires. Ted Cruz l’a emporté sur Donald Trump dans son fief texan et dans six autres États, et parfois très largement comme au Kansas et en Idaho. Bernie Sanders a battu Hillary Clinton dans neuf États aussi divers sur le plan géographique et démographique que le New Hampshire ou le Michigan, souvent avec des marges écrasantes comme dans le Kansas, le Minnesota et le Maine.

Ces deux candidats ont aussi les fonds nécessaires pour appuyer une longue campagne dans les États qui tiendront des primaires d’ici juin. Bernie Sanders, qui veut susciter « une révolution politique », a déjà révolutionné la manière dont les campagnes présidentielles sont financées. En particulier, le sénateur du Vermont a sidéré le monde politico-médiatique américain en collectant plus de 96 millions depuis janvier 2015, et ce, exclusivement auprès de donateurs individuels et pour une moyenne d’environ 30 dollars par personne. Rien qu’en février de cette année, les caisses du candidat ont reçu 42 millions. C’est 12 millions de plus qu’Hillary Clinton et plus que n’importe lequel des huit républicains en lice en février.

Néanmoins, l’appareil du Parti démocrate a commencé à presser Bernie Sanders d’abandonner afin de se rassembler autour d’Hillary Clinton qui, pour le moment, ne parle qu’obliquement de son souhait de voir son adversaire jeter l’éponge. « Plus tôt je pourrai devenir la candidate investie du parti, plus tôt je pourrai tourner mon attention vers les républicains », twittait-elle ainsi en début de mois.

Faire barrage

De son côté, après les altercations observées récemment lors de réunions électorales de Donald Trump, le Parti républicain cherche désespérément à faire barrage au candidat le mieux placé pour obtenir son investiture.

Donald Trump n’est pas seulement un Narcisse vulgaire n’ayant qu’une esquisse de programme et tenant des propos outranciers, voire racistes, voire incitateurs à la violence. Il est aussi un candidat qui rompt avec l’orthodoxie républicaine, car il est notamment favorable à l’avortement et opposé à la réforme du système universel de retraite. Ses rivaux pour l’investiture estiment d’ailleurs que Donald Trump n’est pas un vrai républicain, ni même un vrai conservateur. Ils soulignent que le milliardaire n’a la carte du Parti républicain que depuis 2015 et qu’il a financé les campagnes d’Hillary Clinton pour le siège de sénateur de l’État de New York en 2000 et pour la présidence en 2008.

Jusqu’à présent, les patrons du parti comptaient sur Marco Rubio pour arrêter Donald Trump. Ayant d’emblée rejeté Ted Cruz comme trop conservateur et trop rebelle, ils placent leurs espoirs ailleurs et tous azimuts. Le centriste John Kasich ? Des candidatures de dernière minute, comme celle de Paul Ryan, le colistier de Mitt Romney en 2012 qui est président de la Chambre des députés et qui doit présider la convention ? Le désarroi est tel que certains évoquent le lancement d’un candidat républicain sous l’étiquette d’un parti tiers.

Mais pour le moment, républicains et démocrates demeurent aux prises avec des candidats présumés de leurs partis qui sont à la fois paradoxaux et vulnérables.

Donald Trump et Hillary Clinton sont tous deux paradoxaux en cette année de révolte contre les élites ici aux États-Unis. Donald Trump est un superriche qui exprime les frustrations des salariés déclassés par la mondialisation dont ses entreprises ont bénéficié. Quant à Hillary Clinton, elle incarne l’establishment et les relations incestueuses entre les milieux politiques et les milieux d’affaires.

Hillary Clinton et Donald Trump sont aussi des chefs de file vulnérables au scrutin présidentiel du 8 novembre. En effet, ils ne sont pas les meilleurs candidats pour vaincre. Hillary Clinton fait moins bien que Bernie Sanders face à Donald Trump et Ted Cruz. Donald Trump fait nettement moins bien que Ted Cruz et John Kasich face à Hillary Clinton.

Dans la moyenne des sondages organisant des face-à-face hypothétiques entre candidats démocrates et républicains, Donald Trump est battu tant par Hillary Clinton que par Bernie Sanders, mais écrasé par le sénateur du Vermont (de 10 points). Hillary Clinton est, elle, battue par Ted Cruz, mais beaucoup plus rondement par John Kasich (plus de 7 points).

Hillary Clinton a deux vulnérabilités supplémentaires. D’abord, elle ne fait pas bouger les foules. Ses rassemblements sont moins fréquentés que ceux de Bernie Sanders et Donald Trump. En Ohio mardi, elle a reçu moins de suffrages que le milliardaire qui, pourtant, n’a pas remporté cet État. Malgré le phénomène Sanders qui attire de nouveaux électeurs, jeunes ou indépendants, le taux de participation aux primaires démocrates est en chute par rapport à 2008 et 2012 et inférieur à celui des primaires républicaines. Selon l’US Elections Project, la participation aux primaires républicaines est même plus élevée qu’aux primaires démocrates historiques de 2008.

Ensuite, madame Clinton est la première candidate à la Maison-Blanche à faire l’objet d’une enquête du FBI. Cette enquête, relative à son usage exclusif d’une adresse de courriel et d’un serveur privés quand elle dirigeait la politique étrangère des États-Unis, pourrait notamment déboucher sur un interrogatoire de l’intéressée par la police fédérale. Si c’était le cas, le Parti démocrate serait, comme le Parti républicain, pris dans la tourmente d’une crise sans précédent.