Chez les démocrates, une bataille pour le vote afro-américain

Les balles ont été retirées, les impacts rebouchés, la salle de prière du sous-sol nettoyée par la police et rendue aux fidèles. Les stigmates du massacre du 17 juin 2015 sont à chercher ailleurs. Neuf Noirs ont péri ce jour-là dans l’enceinte de l’Emanuel African Methodist Episcopal Church de Charleston, sous les coups de feu d’un tueur blanc raciste de 21 ans. Neuf victimes, dont le pasteur Clementa Pinckney, figure démocrate montante, militant pour le contrôle des armes, qui avait ouvert les portes de cette imposante église noire de Caroline du Sud, une des plus anciennes du pays, à son jeune bourreau, Dylann Roof.

La tragédie a provoqué une onde de choc sans précédent. L’éloge funèbre prononcé par le président Barack Obama fut un des discours les plus poignants de ses deux mandats. Le drapeau confédéré — symbole de l’esclavage et de la guerre de Sécession (1861-1865) déclenchée par les États esclavagistes — a été descendu, le 10 juillet, du haut du mât planté dans les jardins du Parlement local, à Columbia, avant d’être relégué à un musée de la capitale.

« Ce n’est qu’une première étape, glisse Frank Taylor, au sortir de la messe dominicale de l’église méthodiste Emanuel. La manière dont le système judiciaire traite les jeunes Noirs, les disparités économiques, l’effroyable marque de la haine raciale, vous n’imaginez pas à quel point on doit se battre chaque seconde quand on est noir. » Cet ancien professeur des écoles, né en 1930, vétéran de la guerre de Corée, pilier de la communauté noire de sa ville natale, est devenu militant démocrate dans les années 1960, au plus fort du mouvement pour les droits civiques.

Depuis cette époque, la communauté noire vote invariablement pour le Parti démocrate à plus de 80 %. En Caroline du Sud peut-être même un peu plus qu’ailleurs. Près de 56 % de l’électorat démocrate y est afro-américain, comme 28 % de la population de l’État. « Notre histoire est chargée et nos mémoires toujours à vif », prévient M. Taylor.

Un « pare-feu »

D’où l’enjeu crucial de la primaire démocrate qui se tiendra ici samedi 27 février, avant les votes des États du sud et du Midwest où les candidats espèrent récupérer une large partie du vote noir. Selon un sondage CBS News/YouGov rendu public début février, Hillary Clinton devancerait, en Caroline du Sud, Bernie Sanders avec 60 % des voix, contre 40 % pour le sénateur du Vermont. Avec une large majorité d’Afro-Américains (73 %) soutenant la candidate, loin devant son rival. Le signe, selon les commentateurs, de la solidité des liens tissés avec les leaders afro-américains par Bill Clinton, « premier président noir » selon la formule de la Prix Nobel de littérature Toni Morrison. Des relations étroites entretenues par les Clinton depuis le départ de Bill de la Maison-Blanche en 2001 et considérées par l’entourage de l’ex- « First Lady » comme un firewall (« pare-feu ») contre les percées de Sanders.

« Attention, la dynamique peut changer », indique Joseph Neal, élu à la Chambre des représentants de l’État. Ce proche du pasteur Pinckney, ancien leader de la NAACP, l’association de défense des Noirs, prêtre baptiste de la banlieue de Columbia, avait, à la demande de la famille du défunt, pris la parole lors de l’hommage aux victimes de la tuerie : « Avec mes mots, j’ai évoqué la situation et les problèmes économiques des Noirs. Certains m’en ont voulu, mais je ne regrette rien, au contraire. » La Caroline du Sud est le huitième État le plus pauvre du pays selon l’US Census Bureau. Et, rappelle Joseph Neal, 38 % des enfants afro-américains y vivent dans le dénuement.

« Obama ? Non, je ne suis pas déçu. Vous n’imaginez pas l’opposition et les blocages systématiques qu’il a dû affronter. Non, je suis même fier. Évidemment que le bilan de ses huit années n’est pas parfait, mais la situation est meilleure qu’avant. » Et de citer pêle-mêle la baisse du chômage dans le pays, la fin de la crise financière, la réforme de la santé… « À nous désormais de prolonger et d’approfondir ce legs en élisant le meilleur candidat pour sa succession. » Le vétéran Frank Taylor hésite encore. Joseph Neal, lui, a choisi Bernie Sanders. « Une évidence, après l’avoir vu en meeting. La question est de savoir si l’on veut avancer sur le même rythme ou avoir le courage d’accélérer et de réduire avec de grandes réformes ces inégalités qui minent notre quotidien. J’ai choisi la seconde option, surtout par rapport à la Caroline du Sud, où nous avons toujours été en première ligne, exposés frontalement à ce Sud ségrégationniste et raciste. »

En décembre 1860, l’tat a été le premier à faire sécession et le dernier, dans les années 1980, à adopter le Martin Luther King Day, jour férié marquant la naissance du pasteur noir. Pendant près d’un demi-siècle, la Caroline du Sud fut représentée au Sénat par Strom Thurmond (1902-2003), un homme qui tenta de se faire élire, en 1948, à la présidence des États-Unis en promettant de rétablir la ségrégation. Et il fallut attendre l’an 2000 avant que l’université Bob Jones, située dans le nord de l’État, autorise les unions interraciales. Après l’arrivée au pouvoir de Barack Obama, le Tea Party y a trouvé une terre d’élection.

Le retour du passé ?

« Les électeurs âgés afro-américains, traditionnels et historiques, continuent de pencher très majoritairement pour Clinton. L’atmosphère dans les campus universitaires, elle, est très différente », affirme Jaime Harrison, président du Parti démocrate de Caroline du Sud, confirmant l’attrait qu’exerce Bernie Sanders sur les jeunes électeurs. De quoi inquiéter les équipes d’Hillary Clinton. Tous ici gardent en mémoire le revers subi par la candidate en janvier 2008. Largement en tête des sondages dans les semaines qui avaient précédé la primaire de Caroline du Sud, face à un Barack Obama encore peu connu parmi l’électorat noir, elle enregistra une cuisante défaite, n’obtenant que 27 % des suffrages contre 55 % pour son rival. Alors cette fois, Hillary Clinton a pris très tôt la route du Sud. Un nombre important d'électeurs noirs avaient modifié leur choix après la victoire surprise d'Obama dans le caucus de l'Iowa.

Alors cette fois, Hillary Clinton a pris très tôt la route du Sud. Dès avril 2015, l'ancienne secrétaire d'Etat sillonne ces terres gorgées d'histoire et de drames : huit voyages au total. Au lendemain du massacre du 17 juin, elle et Bernie Sanders dénoncent, d'une même voix, à quel point le pays est loin d'avoir éradiqué le racisme. Mais passé l'émotion, la machine électorale se remet en branle.

John Lewis, élu au Congrès et figure du mouvement des droits civiques, lâche sur le passé militant de Sanders un cinglant « je ne l’ai jamais vu », après que ce dernier eut affirmé avoir participé à une marche, en 1963, aux côtés de Martin Luther King. Quelques semaines plus tard, les représentants du Congressional Black Caucus (Caucus noir du Congrès), un groupe parlementaire, apportent leur soutien à Hillary Clinton. Une douzaine d’élus annoncent même qu’ils iront faire campagne en Caroline du Sud. Ils joindront leurs voix à celle de James Clyburn, représentant à la Chambre et l’un des dirigeants politiques noirs les plus influents de l’État. Vingt-deux autres élus locaux feront le même choix. Cinq seulement se rangeront du côté de Sanders.

Une mobilisation d’une rare intensité, qui ne masque pas néanmoins les craintes suscitées par la montée en puissance du sénateur du Vermont. « Il y a une réelle inquiétude au sujet de l’écart générationnel des électeurs, et j’espère que très rapidement les responsables de campagne — de Mme Clinton — trouveront une parade », a admis début février le représentant du Mississippi Bennie Thompson. Quelques jours plus tard, la candidate injectait 4,5 millions de dollars (4,1 millions d’euros) de plus dans sa campagne en Caroline du Sud.

Bernie Sanders a commencé la sienne avec retard. Il martèle d’abord ses arguments économiques et sociaux. Ses proches lui enjoignent de cibler plus les minorités, il choisit de faire des meetings dans les universités noires. Devant une salle comble du Benedict College à Columbia, il séduit son auditoire en évoquant ses luttes passées contre le racisme, son programme de justice sociale, d’augmentation des congés payés et des aides familiales. « J’ai longtemps cru qu’Hillary était la meilleure candidate, avec son expérience et son sens politique, mais Sanders, lui, a une véritable vision, il ne louvoiera pas une fois élu », veut croire Tenaia Mick, 20 ans, étudiante en droit et justice criminelle, après l’avoir écouté.

En janvier, le sénateur se fait remarquer en tête de la marche du Martin Luther King Day, à Columbia. Il reçoit le soutien du journaliste Ta-Nehisi Coates, auteur du remarqué Une colère noire. Lettre à mon fils (Autrement, 2016), et celui du rappeur Killer Mike. Il rencontre aussi le révérend Al Sharpton à New York. Un moment fort, illustré par une photo en « une » du New York Times. Sans lui apporter son soutien, le leader des droits civiques se dit impressionné par un candidat qui a choisi Harlem comme première étape après sa « victoire historique » dans le New Hampshire. À trois jours de la primaire, le réalisateur Spike Lee fait une pub radio pour appeler à voter Sanders.

Sur les réseaux sociaux, photos et extraits de films montrent le jeune militant Sanders arrêté par la police lors d’une manifestation pour les droits civiques à Chicago en 1963. L’article du très progressiste magazine The Nation, titré Pourquoi Hillary ne mérite pas le vote noir, est lui aussi très partagé sur le Net. L’auteure, la juriste et militante Michelle Alexander, y pointe notamment la réforme judiciaire adoptée en 1994 par Bill Clinton, imposant un système de peines automatiques qui avait provoqué une vertigineuse augmentation de l’incarcération des jeunes Noirs. « Bernie ne gagnera certainement pas ici, mais il pose les jalons pour les prochains votes. Laissons-lui encore quelques jours, les gens commencent à peine à connaître ce candidat du Vermont, où 95 % de la population est blanche ! » rappelle Joseph Neal.

James Moultrie, lui, a choisi Hillary Clinton. Comme en 2008. « À l’époque, je ne voyais pas un Noir gagner une élection, on était fatigués de voter pour un perdant. Aujourd’hui, elle est la seule capable de l’emporter et de poursuivre l’héritage de Barack Obama », dit ce démocrate convaincu de 72 ans, enseignant d’histoire au lycée public de Dillon — un comté du nord-est de l’État surnommé le « couloir de la honte », avec sa majorité de la population vivant sous le seuil de pauvreté. Il se souvient des deux visites du candidat Obama : « Nous étions tous là et nous avons tous applaudi lorsqu’il a décidé, une fois à la Maison-Blanche, de débloquer les fonds pour construire un nouveau lycée. »

 

À ce jour, aucun des candidats démocrates n’est encore passé par Dillon. Le lycée est flambant neuf, 26 millions de dollars y ont été investis. Mais les résultats ne suivent pas. « On a beau changer les murs, quand on n’a pas de travail… », marmonne M. Moultrie, qui ajoute : « Si Hillary est élue, elle aura moins de problèmes qu’Obama. Elle pourra avancer sur la réforme de la justice et du système carcéral. » Le vieux prof sourit. Il assure que même les jeunes de sa classe pensent comme lui.