Étoiles montantes et pâlissantes

Les équipes républicaines s’activent en Caroline du Sud.
Photo: Chip Somodevilla Agence France-Presse Les équipes républicaines s’activent en Caroline du Sud.

Autres États, autres réalités… autres résultats ? Après les terres « blanches » et homogènes de l’Iowa et du New Hampshire, les candidats républicains et démocrates franchissent ce samedi la troisième étape du long processus d’investiture en vue de la présidentielle : les uns dans les terres conservatrices du « Deep South », les autres dans l’Ouest culturellement diversifié.

En Caroline du Sud, où Donald Trump domine confortablement les sondages, le véritable combat est pour la deuxième place, entre le pieux Ted Cruz et l’étoile montante du parti républicain, Marco Rubio. Et au Nevada, Hillary Clinton bataille ferme contre un Bernie Sanders en pleine ascension pour remporter un État qu’elle croyait pourtant acquis. État des lieux à quelques heures du verdict.

Côté républicain

Contrairement aux démocrates, où seuls Hillary Clinton et Bernie Sanders sont en lice, le champ républicain reste balkanisé : Donald Trump, Ted Cruz, Marco Rubio, Jeb Bush, John Kasich et Ben Carson ont sillonné sans relâche la Caroline du Sud au cours des derniers jours pour convaincre les partisans. Entre la plupart d’entre eux, les écarts dans les sondages ne dépassent pas quelques points de pourcentage. À l’exception de Donald Trump, qui trône en altitude.

Ici, pas de « mystère Caroline du Sud », indique Robert Oldendick, politologue à l’Université de Caroline du Sud. « Donald Trump fait ici ce qui lui a valu du succès à l’échelle nationale : le plein d’appuis auprès des personnes désenchantées par la situation économique et par le gouvernement. Il rejoint surtout les Blancs des classes moyenne et ouvrière », explique-t-il. Le milliardaire ne pâtit-il pas de ne pas rejoindre les Afro-Américains, qui représentent tout près de 30 % de l’électorat du Palmetto State ? Pas du tout, rétorque le politologue, puisque ceux-ci ne formeront que 5 % des électeurs républicains ce samedi. De fait, le GOP n’a jamais eu la cote auprès de l’électorat noir. (En revanche, les Afro-Américains formeront 55 % de l’électorat démocrate qui votera dans cet État dans une semaine.)

Selon les derniers sondages, Trump mène dans toutes les tranches d’électeurs : jeunes, vieux, hommes, femmes, vétérans, non-vétérans… Il parvient même à obtenir la faveur des chrétiens évangéliques, qui représentent pas moins de 60 % des électeurs républicains dans cet État particulièrement conservateur. De quoi inquiéter Ted Cruz, pour qui cet électorat pieux est le terrain de chasse de prédilection. « Ted Cruz est très en phase avec les valeurs et les opinions d’un large pan de la population de la Caroline du Sud, affirme Robert Oldendick. Plusieurs citoyens ici sont très conservateurs sur les enjeux sociaux comme le mariage gai, l’avortement et les armes à feu. »

S’il ne parvient pas à faire le plein de votes dans un tel État, cela augurera bien mal pour la suite dans les autres États conservateurs du Sud, relevait vendredi l’analyste politique du New York Times Nate Cohn. Surtout que dans la bataille pour la deuxième place en Caroline du Sud, le Texan né au Canada est talonné sur sa gauche par Marco Rubio, qui a le vent dans les voiles après une calamiteuse cinquième place au New Hampshire. Le jeune sénateur de la Floride reçoit de plus en plus d’appuis de l’establishment du parti, dont la gouverneure de la Caroline du Sud, Nikki Haley.

L’appui de taille n’a d’ailleurs pas manqué de décevoir Jeb Bush, qui avait sorti son ex-président de frère de la retraite, George W. Bush, pour faire campagne avec lui dans cet État. « La campagne de Bush ne lève pas. Ni en Caroline du Sud, ni ailleurs au pays. Miser sur l’héritage [en appelant l’ex-président en renfort] n’était assurément pas une bonne stratégie, alors que les électeurs disent qu’ils ne veulent plus de la “politics as usual” », explique M. Oldendick.

Or le temps commence à sérieusement presser pour les candidats modérés Marco Rubio, Jeb Bush et même John Kasich afin qu’ils se démarquent. Autrement, les règles électorales, qui changent d’État en État, s’en chargeront. Lors du Super Tuesday du 1er mars, lorsque 13 États voteront simultanément, plusieurs d’entre eux prévoient un seuil de 15 ou 20 % des voix que les candidats devront franchir s’ils ne veulent pas voir leurs votes redistribués aux vainqueurs. Un Jeb Bush obtenant un honorable 14 % pourrait ainsi voir toutes ses voix transférées à un Donald Trump ou un Ted Cruz…

Côté démocrate

Hillary Clinton voudrait bien voir l’élan que Bernie Sanders a pris au New Hampshire s’enfoncer dans les sables du Nevada. Il y a quelques semaines, alors qu’elle y menait dans les intentions de vote avec une avance dépassant les 20 %, c’était un « done deal ». Aujourd’hui, ce ne l’est plus, estime Jon Ralston, observateur de longue date de la politique dans cet État de l’Ouest. À preuve, la « panique » dans le camp Clinton : « Un discours erroné sur la démographie de l’État [qui surestime les Blancs, afin de minimiser une éventuelle défaite], l’annulation d’événements en Floride pour rester au Nevada et des alliés qui affluent pour prêter main-forte », donne en exemples au Devoir M. Ralston. Selon les sondages, les candidats sont pratiquement au coude-à-coude.

C’est qu’en plus de tester la durabilité du momentum gagné par le sénateur du Vermont lors de sa victoire du New Hampshire, les caucus du Nevada permettront surtout de voir s’il peut l’emporter dans des États plus diversifiés sur le plan culturel, poursuit Jon Ralston. Le camp Clinton mise en effet sur les électorats latino et afro-américain, qu’il lui croit acquis, pour renverser la vapeur après l’Iowa et le New Hampshire, deux États très « blancs », et ainsi écarter son rival pour de bon.

Dans l’État de Las Vegas, où l’électorat général est à 28 % hispanique, Hillary Clinton a donc parié gros sur ce que son équipe appelle le « pare-feu latino ». Or il semble que Bernie Sanders a fait des gains notoires dans cette tranche de l’électorat. « Son discours sur les inégalités sociales semble avoir collé », estime Jon Ralston, dans un État où le taux de chômage (7,1 %) dépasse la moyenne nationale (4,9 %).

Pour le candidat de 74 ans, il s’agit ni plus ni moins d’un tour de force, car il y a à peine deux mois, son organisation politique était virtuellement absente sur le terrain. Aujourd’hui, elle compte plus de bureaux de campagne à travers le Nevada que n’importe quel autre candidat et a dépensé deux fois plus d’argent que la « machine Clinton » en publicités, relève encore Jon Ralston sur son site Web.

Après les caucus ce samedi, les candidats démocrates déménageront leurs pénates en Caroline du Sud, où plus de la moitié des électeurs sont afro-américains. Hillary Clinton pourra-t-elle alors miser sur un « pare-feu afro-américain » ? Robert Oldendick le croit. « Elle l’emportera samedi prochain. Et ce ne sera pas si serré ! » se risque-t-il à prédire.

N’empêche, Bernie Sanders a jusqu’ici réussi à confondre bien des sceptiques. Voyons voir ce soir.