L’année de la révolte contre l’«establishment»

Donald Trump
Photo: Jim Watson Agence France-Presse Donald Trump

Un milliardaire et un socialiste, l’un briguant l’investiture du Parti républicain et l’autre celle du Parti démocrate, bouleversent la politique américaine en s’en prenant à l’establishment. Après leurs victoires écrasantes dans le New Hampshire, Donald Trump mène en Caroline du Sud, qui tient sa primaire républicaine ce samedi, et Bernie Sanders talonne maintenant Hillary Clinton dans le Nevada, qui vote en même temps.

Après une ascension fulgurante et durable dans les sondages en 2015, Donald Trump et Bernie Sanders ont désormais cumulé le plus de suffrages en Iowa et dans le New Hampshire.

« Notre victoire envoie un message à l’establishment politique, économique et médiatique. […] C’est que le gouvernement de notre grand pays doit appartenir à l’ensemble du peuple, pas à une poignée de riches qui donnent de l’argent à des candidats », a lancé Bernie Sanders le soir de la défaite qu’il a infligée à Hillary Clinton dans le New Hampshire. « C’est le début d’une révolution politique », a ajouté le sénateur.

S’il emploie plus rarement le mot establishment, Donald Trump se veut « le contraire d’un politicien ». « Les politiciens ne font que parler et n’agissent pas », aime-t-il dire. La vedette de téléréalité se campe à travers le prisme de son ego : « C’est l’establishment qui est contre moi », assure-t-il.

Le dictionnaire Le Robert définit establishment, terme issu de l’ancien français establissement signifiant situation, comme « l’ensemble des gens en place attachés à l’ordre établi ; par extension : l’ordre établi ». Le Larousse précise la définition ainsi : « L’ensemble des gens qui contrôlent l’ordre établi et cherchent à se maintenir. »

Bien que très différents dans leurs prescriptions pour résoudre les problèmes du pays, Bernie Sanders et Donald Trump fustigent tous deux la classe politique établie et ses relations incestueuses avec les milieux d’affaires et les médias grand public. Ils financent leurs campagnes hors des structures établies (PAC ou comités d’action politique, SuperPAC, etc.), Bernie Sanders collectant ses fonds auprès d’Américains moyens et Donald Trump s’autofinançant en partie. Ils affirment n’être ainsi « redevables devant personne ». Ils peuvent se targuer d’« amener de nouveaux électeurs dans le processus politique » et stigmatisent les errances des partis dont ils briguent l’investiture. À l’origine, ils n’appartiennent même pas à ces deux partis.

Frustrations

« Trump et Sanders se rejoignent, chacun reprenant, à sa façon, les frustrations croissantes des citoyens vis-à-vis des partis : les républicains, trahis par les deux Bush, et les démocrates, déçus par Bill Clinton et Barack Obama », déclare au Devoir Simon Serfaty, politologue au Centre d’études stratégiques et internationales à Washington.

« Trump et Sanders incarnent le mécontentement, le sentiment que le statu quo ne marche plus et doit être réformé », renchérit H.W. Brands, professeur à l’Université du Texas à Austin qui fait partie du groupe d’historiens de la présidence que Barack Obama invite pour des dîners privés depuis 2009.

Donald Trump et Bernie Sanders, et dans une moindre mesure Ted Cruz, puisent à ce mécontentement lisible depuis longtemps dans l’opinion et dirigé contre certains piliers de l’establishment : les deux partis qui monopolisent le pouvoir, les milieux financiers et les médias. Selon l’institut Gallup, en 2013, seulement 26 % des Américains (un record) pensent que les partis démocrate et républicain représentent le peuple de manière adéquate et 60 % réclament un troisième parti (autre record). En 2015, Gallup a aussi trouvé que 73 % veulent que les banques et Wall Street soient plus réglementés et 58 % prônent le démantèlement des grandes banques. Quant aux médias, 40 % seulement des Américains leur font confiance, au lieu de 55 % en 1998.

Mais après les échecs de Ross Perot et Ralph Nader, Donald Trump et Bernie Sanders savent que leurs candidatures, pour pouvoir atteindre la Maison-Blanche, doivent évoluer au sein des partis. « Au fond, l’attitude de Trump et de Sanders consiste à ne pas tenir compte du tout des partis tout en faisant campagne à l’intérieur de l’un d’entre eux », observe James Ceaser, politologue à l’Université de Virginie et à la Hoover Institution.

Le Tea Party

Ce fut la stratégie du Tea Party, cheval de Troie entré dans l’enceinte du Parti républicain en 2010. Cette année-là, James Ceaser analysait ainsi la dichotomie grandissante entre élus et gouvernés lors d’une conférence au Kenyon College. « Nous avons une classe politique qui fonctionne selon un certain mode et une population qui ne reconnaît pas la légitimité de ce mode de fonctionnement. C’est peut-être le meilleur moyen d’arriver à l’instabilité. » Interrogé aujourd’hui, le professeur « maintient cette déclaration ».

Cette dichotomie avérée et cette instabilité potentielle sont largement à imputer aux deux partis dominants qui n’ont pas su mobiliser les Américains autour d’un projet social ni aux urnes, mais qui ont convenu de verrouiller l’accès au succès électoral en instaurant les primaires et en manipulant la découpe des circonscriptions si bien qu’ils ne parlent qu’à la base de leur base.

« Les deux grands partis sont depuis longtemps surtout préoccupés par ceux qui votent aux primaires. Or ce sont les sympathisants les plus extrêmes de ces formations, d’où des candidats comme Trump, Sanders et Cruz », rappelle George Edwards, spécialiste de la présidence américaine à l’Université Texas A M à College Station.

Le «système»

Aujourd’hui, les partis républicain et démocrate voient le système qu’ils avaient créé pour leur propre pérennisation au pouvoir remis en cause. « Les candidats anti-establishment n’augurent rien de bon pour le système des partis et révèlent la diminution du contrôle que les deux partis ont sur la procédure d’investiture ; avec l’émergence conjuguée des réseaux sociaux et de Trump et Sanders, les deux partis ont essentiellement perdu le contrôle du processus, surtout le Parti républicain », estime H.W. Brands.

À ce stade, « chacun des deux partis craint l’implosion », note Simon Serfaty. Ce qui ne signifie pas nécessairement que le danger soit existentiel pour les partis démocrate et républicain. « Ces formations sont si fluides qu’elles peuvent absorber des gens et des mouvements », estime James Ceaser. « La fracture au sein du Parti démocrate est moins irréparable que chez les républicains ; les positions de Sanders ne sont en effet pas si éloignées de celles de la plupart des démocrates, tandis que celles de Trump contrastent beaucoup avec le Parti républicain, explique le politologue de l’Université de Virginie à Charlottesville. Cela dit, je ne crois pas que le Parti républicain risque de s’effondrer sous le coup de la candidature Trump, je ne suis pas sûr que ce mouvement puisse durer sans Trump, son succès est lié à la personne de Trump lui-même. »

Au-delà de M. Trump, la durabilité de la révolte contre l’establishment dépendra de plusieurs facteurs. « Dans la mesure où les nouvelles technologies permettent un rapport direct aux électeurs, la révolte continuera, car il est dé-sormais possible pour les candidats de communiquer avec les électeurs sans le filtre des partis, mais l’avenir de cette révolte dépendra aussi de l’économie américaine et de son évolution au cours des 10, 20 ou 30 prochaines années. Si les Américains continuent d’en être mécontents, les candidats de protestation continueront de se présenter », pense H.W. Brands, l’historien de l’Université du Texas.

Pour James Ceaser, « la durabilité du mouvement sera fonction du résultat des courses. S’ils étaient choisis par leur parti, voire élus, Trump et Sanders ne seraient plus vraiment des outsiders et le mouvement serait particulièrement voué à l’échec s’ils ne parvenaient pas à respecter leurs promesses. Par contre, s’ils perdent l’investiture et si leur parti perd aussi l’élection, alors le mouvement grandira, mais à l’intérieur de leurs partis respectifs, car l’option d’un parti tiers mènerait à l’impasse ».



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1 commentaire
  • Claude Poulin - Abonné 20 février 2016 10 h 18

    Une campagne atypique


    Durant cette campagne des primaires américaines complètement atypique, quel délice de voir les progrès du candidat Bernie Sanders, durant cette course à la direction du Parti Démocrate. Jusqu'à maintenant il a été très puissant dans ses attaques contre les grandes institutions financières qui sont devenues des États dans l’État. Et il été aussi loin que possible pour discréditer son adversaire Hillary Clinton, elle dont la campagne est partiellement financée par Wall Street. Mais bon, Sanders qui veut révolutionner les mœurs électorales ne risque sans doute pas de gagner cette course. Mais, comme en témoigne l’énorme succès de sa compagne de financement, il est en train de réveiller bien des consciences sur les réels problèmes de cette société gravement malade. Ce qui va aussi de dynamiser la vie de son parti et de faire progresser l’engagement politique chez les jeunes électeurs. Et à ce titre on peut déjà dire que cela marque un tournant historique dans l’évolution politique de ce pays.