Une victoire en trompe-l’oeil

Les longues courses à l’investiture démocrate et républicaine ont enfin été lancées lundi soir avec les caucus de l’Iowa. Résultats : Hillary Clinton (49.8 %) l’emporte de justesse devant Bernie Sanders (49.6 %) chez les démocrates et Ted Cruz (28 %) relègue Donald Trump (24 %) au second rang chez les républicains, devant Marco Rubio (23 %) qui effectue une remontée. Que révèlent ces résultats ? Réponse de Jean-François Godbout, professeur de science politique et directeur de l’Observatoire des fédérations au CERIUM.

Hillary Clinton doit-elle s’inquiéter de cette quasi-égalité avec Bernie Sanders ? Et qu’est-ce qu’indique la victoire de Ted Cruz ?

Disons-le d’emblée : les grands gagnants sont Hillary Clinton et Marco Rubio. Chez les démocrates, le résultat peut paraître décevant pour la candidate de l’establishment, qui dispose de plus de fonds. Mais l’électorat démocrate de l’Iowa n’est pas représentatif de celui du reste de la nation. Ceux qui votent lors des caucus sont beaucoup plus motivés, plus idéologiques que ceux qui se prononcent dans les primaires : c’est un vote public, les gens se réunissent, parlementent, etc. Cela donnait forcément un avantage à Bernie Sanders, le candidat de la gauche. Il faut garder à l’esprit que Clinton reste sciemment modérée dans son discours. Cela lui a peut-être nui en Iowa, mais lui est a priori profitable dans la majorité des États qui viennent, où les processus d’investiture attirent un électorat plus modéré.

Côté républicain, les caucus ont aussi favorisé les extrêmes. Plus de 60 % des votes sont allés aux candidats anti-establishment, principalement Ted Cruz et Donald Trump. Cruz, le candidat du Tea Party par excellence, a su rallier les évangéliques, bien organisés et faciles à mobiliser. Quant à Trump, à 4 % seulement derrière Cruz, on ne peut pas dire qu’il est anéanti. Il est toujours dans la course. Il reste en avance dans de nombreux d’États, dont au New Hampshire et en Caroline du Sud.

La surprise, c’est l’ascension de Marco Rubio. L’establishment du parti, qui se cherchait encore un poulain, pourrait l’avoir trouvé. Sa popularité a grimpé pendant la dernière semaine ; il est le candidat qui a encaissé le plus de votes chez les indécis. Parmi les indicateurs solides de sa popularité montante, les marchés de prédiction — où les parieurs transigent des actions, fixant ainsi la valeur monétaire des candidats – de l’Iowa placent Rubio en tête. Sa valeur a fléchi lors des deux derniers jours de la campagne.

Considérant que ces caucus ne sont pas très représentatifs de l’électorat des autres États, faut-il prendre les résultats de l’Iowa très au sérieux ?

La victoire — ou la défaite — en Iowa n’est pas en soi un bon prédicteur. Chez les républicains par exemple, Mike Huckabee en 2008 en Rick Santorum en 2012 y étaient arrivés en tête, pour ensuite terminer le processus d’investiture national avec des peccadilles.

Le tissu social de cet État agricole est beaucoup plus blanc et moins nanti que la moyenne nationale. En plus, vu la petite taille de l’État, les caucus désignent un très petit nombre de délégués : 52 sur un total de 4763 chez les démocrates et 30 sur 2472 côté républicains.

Pour entrevoir la suite des choses, les résultats sont beaucoup plus instructifs si l’on regarde les coalitions que sont parvenus à former les candidats. Cruz, par exemple, a pris la première place surtout grâce au vote évangélique. Ce n’est pas assez. George W. Bush avait cet appui, mais il avait aussi celui de l’establishment du parti et du milieu des affaires. À la rigueur, Trump, qui partage plusieurs caractéristiques avec Cruz, est en meilleure position, car il peut aussi rallier le monde des affaires.

Bernie Sanders souffre du même problème que Cruz. Sa coalition est essentiellement faite de jeunes motivés idéologiquement, un peu comme Howard Dean en 2004. Mais ce n’est pas suffisant. Barack Obama, par exemple, jouissait du même appui, mais avait aussi celui des élites politiques de Chicago, notamment. Il ratissait plus large.

Sur la base de ces indicateurs, à quoi peut-on s’attendre pour la suite ?

Je serais extrêmement surpris que Clinton ne l’emporte pas. Sanders la devance légèrement depuis peu dans les sondages au New Hampshire, mais l’écart se creuse à son avantage dans les États qui suivent. Même si elle perdait au New Hampshire, ses chances resteraient donc excellentes. De plus, la quasi totalité des quelque 400 superdélégués, qui représentent l’establishment du parti, lui sont accordés d’emblée.

C’est beaucoup plus compliqué chez les républicains. Si la tendance se maintient, Rubio devrait rallier l’establishment du parti. Il pourrait en bénéficier au New Hampshire, où les primaires attirent des électeurs plus modérés qu’en Iowa. Le hic, c’est que pour l’instant, les sondages indiquent qu’il n’y est même pas dans le peloton de tête… Du reste, il faudra voir comment le vote anti-establishment que se partagent Trump, Cruz et quelques autres, dont Ben Carson, se répartira lorsque des candidats abandonneront la course. Pour l’heure, c’est trop difficile à prédire.