Obama défie le Congrès

Ce n’est qu’un premier pas — et il est de portée limitée, a reconnu Barack Obama. Mais c’est un pas qui dit « l’urgence absolue » pour les États-Unis d’agir sur le contrôle des armes à feu. Fortement ému, le président américain a annoncé mardi une série de mesures qui visent à mieux encadrer la vente d’armes.

« Le temps des excuses pour justifier l’inaction est révolu », a lancé M. Obama en conférence de presse, entouré de plusieurs familles de victimes de fusillades. Des larmes sont apparues aux yeux du président au moment d’évoquer la tuerie qui avait fait 26 morts dans une école primaire du Connecticut, en 2012. « Chaque fois que je pense à ces enfants, ça me met en colère », a-t-il dit en essuyant ses joues humides.

Bloqué par un Congrès qui refuse d’agir sur la question (« Le lobby des armes a peut-être pris le Congrès en otage, mais il ne peut prendre l’Amérique en otage »), M. Obama a choisi de contourner en partie le problème en adoptant des mesures qui relèvent de ses pouvoirs exécutifs. C’est du moins son interprétation : ses opposants estiment au contraire que le président outrepasse ses pouvoirs, et promettent déjà des recours juridiques.

Le plan

« A-t-il l’autorité légale de faire ça, ou utilise-t-il des outils qui reviennent au Congrès selon la Constitution ? C’est la grande question qui se posera ici », indique Rafael Jacob, chercheur associé à la Chaire Raoul-Dandurand.

La principale mesure dévoilée mardi s’attaque à un vide juridique qui permet actuellement à des vendeurs d’armes occasionnels (notamment ceux en ligne) de se passer de la licence fédérale que les vendeurs officiels doivent détenir. Cette licence impose de vérifier les antécédents judiciaires des acheteurs.

Le plan Obama promet également 230 nouveaux agents du FBI pour faire les vérifications de sécurité ; un renforcement de la base de données du FBI ; et la systématisation du signalement des demandes d’achat d’arme rejetées. Il suggère par ailleurs au Congrès un investissement de 500 millions de dollars pour améliorer la prise en charge des personnes souffrant de troubles de santé mentale.

M. Obama a également appelé à mettre les ressources nécessaires pour renforcer la sécurité des armes. « Si nous savons faire en sorte qu’un enfant ne puisse ouvrir un tube d’aspirine, nous devrions pouvoir nous assurer qu’il ne puisse appuyer sur la gâchette d’une arme », a-t-il dit.

 

Faible impact

Quel impact auront ces mesures ? Bien difficile à prévoir, soutient Rafael Jacob. « Mais c’est beaucoup moins musclé que le plan que M. Obama avait présenté au Congrès en 2013 [après la tuerie de l’école Sandy Hook] », dit-il. Il n’y a ainsi rien sur l’interdiction des armes d’assaut et des chargeurs à haute capacité. Rien non plus qui imposerait un contrôle systématique des antécédents, peu importe le vendeur (contrôle qui existe dans 18 États). Mardi, la Maison-Blanche s’est gardée d’avancer la moindre prévision chiffrée sur le nombre de personnes concernées.

« Un décret présidentiel ne lui permet pas d’aller aussi loin qu’un projet de loi, et on mesure aujourd’hui les effets du blocage du Congrès », explique M. Jacob. Le New York Times a dénoncé mardi en éditorial le fait qu’« aucune des décisions [annoncées par la Maison-Blanche] n’aura un impact majeur sur l’épidémie de violence par les armes en Amérique ». Chaque année, les États-Unis enregistrent près de 30 000 morts par arme à feu. « M. Obama, seul, a une marge de manoeuvre limitée », constate le quotidien.

Le président Obama le sait et a d’ailleurs lancé de nouveaux appels pour que le Congrès agisse. « Nous pourrons réduire la violence beaucoup plus efficacement quand le Congrès acceptera d’adopter des mesures sensées de contrôle des armes à feu, a-t-il réitéré mardi. Mais nous ne pouvons attendre. » Il a aussi reconnu que les changements souhaités « ne vont pas arriver du jour au lendemain, ne vont pas arriver durant ce Congrès… ou même durant ma présidence ».

« Les mesures annoncées sont plutôt symboliques, analyse M. Jacob. Le président est conscient de leur portée limitée, et du chemin qui reste à faire. Mais il vient dire que c’est un sujet qui lui tient à coeur… et que ce sera un terrain de bataille important de la prochaine campagne présidentielle. »

Les principaux protagonistes de cette campagne n’ont d’ailleurs pas tardé à se manifester mardi. La démocrate Hillary Clinton a applaudi l’initiative du président, soulignant qu’il est à son avis « possible de protéger le deuxième amendement [de la Constitution, qui garantit à tout citoyen le droit de porter une arme] tout en protégeant nos familles et communautés de la violence des armes à feu. »

Les candidats républicains en lice pour les primaires ont au contraire promis d’annuler les changements s’ils sont élus. En soulignant qu’il est membre à vie de la National Rifle Association (NRA), le puissant lobby pro-armes, Jeb Bush a dénoncé des mesures « qui imposent des contraintes inutiles » aux détenteurs d’armes respectueux de la loi.

« Cela ne fera pas baisser la violence ou la criminalité, car les criminels n’achètent pas d’armes de cette façon. Ils les achètent sur le marché noir », a fait valoir Marco Rubio sur Fox News.

Avec l’Agence France-Presse

30 000
C’est le nombre de personnes qui trouvent la mort par armes à feu aux États-Unis chaque année.

Si nous savons faire en sorte qu’un enfant ne puisse ouvrir un tube d’aspirine, nous devrions pouvoir nous assurer qu’il ne puisse appuyer sur la gâchette d’une arme