Barack Obama, le président du changement

Il n’est pas loin, le temps où le très sérieux institut de sondage Quinnipiac qualifiait Barack Obama de pire président des États-Unis depuis la Seconde Guerre mondiale. C’était en juin 2014. Quelques mois plus tard, à l’issue des élections de mi-mandat, le président était jugé responsable de la défaite démocrate la plus sévère des six dernières décennies. Aujourd’hui pourtant, à dix-huit mois de la fin de son second mandat, Barack Obama est plus confiant que jamais. Il vient de vivre trois semaines qui vont s’inscrire en lettres d’or dans son bilan présidentiel.

Après avoir subi à la mi-juin un cuisant échec au Congrès pour obtenir le droit de négocier seul le Partenariat transpacifique (TPP) avec onze pays de la région Asie-Pacifique, Barack Obama a rebondi, négocié avec les républicains et obtenu finalement le feu vert du Capitole. Quelques jours plus tard, la Cour suprême a confirmé la constitutionnalité d’Obamacare, ancrant davantage encore la loi sur la santé dans la réalité des Américains. Puis la même cour a légalisé à l’échelle nationale le mariage gai. Le 1er juillet, après sept mois de négociations, Cuba et les États-Unis ont rétabli leurs relations diplomatiques, rompues depuis 1961. Enfin, mardi, l’Amérique d’Obama et les quatre autres membres permanents du Conseil de sécurité ainsi que l’Allemagne ont conclu avec Téhéran un accord historique sur le programme nucléaire iranien.

Pour le locataire de la Maison-Blanche, c’était une manière d’emboîter le pas à Kennedy, Nixon ou Reagan. Un Barack Obama qui aime d’ailleurs citer les propos de JFK en pleine crise des missiles avec l’Union soviétique : « Nous ne devons pas négocier parce que nous avons peur, mais nous ne devons pas avoir peur de négocier. »

Surprises

 

Ces succès sont apparus aux yeux de certains comme des surprises. Ils résultent pourtant d’une politique sur le long terme menée avec opiniâtreté par la Maison-Blanche. Ils révèlent un trait de caractère fondamental chez Barack Obama : sa foi dans le changement. Ces trois dernières années, celle-ci a été tournée en dérision par nombre de républicains, par quelques démocrates et Européens qui, après l’euphorie de l’élection du premier président noir des États-Unis en 2008, avaient tôt fait de se gausser d’un slogan qui sonnait soudain creux à leurs oreilles : Yes We Can. Or, pour mener à bien les négociations sur le nucléaire iranien, il a fallu de la persévérance, du pragmatisme et une foi dans une diplomatie, qui a retrouvé ses couleurs après l’arrogante phase où les néoconservateurs régnaient sur Washington.

La bataille n’est pas encore gagnée. Les républicains semblent prêts à sacrifier l’accord sur l’autel de l’idéologie et des calculs politiques à court terme. Ce qui a été obtenu à Vienne est loin d’être parfait. Mais au vu des circonstances, c’est sans doute le meilleur compromis possible. Sans l’accord, le régime de sanctions internationales contre Téhéran va sans doute s’effondrer, et l’Iran aura les mains en partie déliées pour avancer son programme nucléaire. La guerre serait probablement inévitable. Les négociations se sont concentrées sur la question nucléaire, mais elles ont permis d’abattre des tabous. Jamais, depuis la Révolution islamique de 1979, de hauts responsables politiques iraniens et américains ont-ils autant dialogué. Et, qui sait, cette première ouverture pourrait en annoncer d’autres et changer à terme la donne géostratégique du Moyen-Orient.

En tendant la main à Téhéran à partir de 2009, Barack Obama savait qu’il nageait à contre-courant. Dans un Congrès qui préfère ovationner le premier ministre israélien Benjamin Nétanyahou et s’évertuer à souligner à quel point Barack Obama a galvaudé l’exceptionnalisme de l’Amérique, le démocrate savait qu’il allait s’attirer les foudres des lobbies pro-Israël et de tous les élus du Capitole, même non juifs, qui ont fait de la défense inconditionnelle d’Israël un argument électoral incontournable. La diabolisation de l’Iran, pour lui, n’est pas une politique.

La manière

 

En mettant fin à un demi-siècle d’animosité avec Cuba, il a aussi bousculé le microcosme de Washington en le forçant à changer de perception non pas du régime castriste en tant que tel, mais de la manière d’offrir à Cuba les meilleures chances pour sortir de l’autoritarisme et de la misère économique. À propos d’Obamacare, il a aussi choisi d’emprunter la voie difficile. Les États-Unis ayant plongé en 2009 dans la pire crise économique depuis la Grande Dépression, il a décidé d’aller de l’avant avec la réforme contre l’avis de plusieurs conseillers. Quand il s’est agi de vanter les mérites d’un traité de libre-échange avec l’Asie (TPP), il n’a pas flanché devant l’opposition virulente de son propre camp, des démocrates et des syndicats.

Là où il n’a pas été un moteur du changement, il l’a accompagné. Prenant le pouls de la société américaine, il a déclaré en 2012 que l’égalité des droits imposait de reconnaître le mariage homosexuel. L’annonce fut tardive, mais elle contribua à faire des États-Unis l’un des pays les plus progressifs en la matière.

Aussi triste fût-elle, la tragédie de Charleston, le 17 juin dernier, où neuf Afro-Américains ont été abattus dans une église par un jeune suprémaciste blanc, a été un moment de grâce. Lors d’un éloge funèbre d’une incroyable profondeur, le président noir n’avait jamais aussi bien parlé de la persistance des problèmes raciaux de l’Amérique. Jusqu’en 2012, il était resté sur ses gardes de « président de tous les Américains ».

Sa réserve, c’était sans doute une prise de conscience précoce de l’état réel du pays et un certain pragmatisme, là encore. Il ne souhaitait pas porter préjudice à son action politique en général en s’immisçant directement dans le débat racial. Les choses ont changé. La mort du jeune Trayvon Martin et de Jordan Davis en 2012, deux jeunes Afro-Américains de 17 ans, puis les multiples bavures de policiers blancs aux prises avec des Noirs et l’existence d’un système pénal et carcéral discriminatoire envers les minorités noire et hispanique l’ont poussé à sortir de sa réserve. Avec puissance et empathie, il a souligné le chemin que son pays doit encore parcourir pour que guérisse la plaie du racisme.

La vision

 

Le Partenariat transpacifique résume bien la vision de Barack Obama. Conscient du fait qu’on ne combat pas une globalisation qui s’est déjà imposée, le démocrate juge nécessaire de coécrire les termes de l’économie mondiale de demain. Le TPP est d’ailleurs une pierre angulaire de son rééquilibrage vers l’Asie (pivot) qui, pour l’heure, est presque restée lettre morte, au grand dam des alliés asiatiques des États-Unis, qui y perçoivent un désengagement américain. Les négociations sur le traité ne sont pas achevées, mais si elles aboutissent, Barack Obama aura permis à la première puissance mondiale de s’affirmer dans une zone du globe où la concurrence chinoise devient très forte. L’arme économique est plus puissante que l’option militaire. C’est cette philosophie quasi pacifique qui a poussé Barack Obama à commettre l’erreur de ne s’intéresser à la Libye que par bombes interposées et à la laisser sombrer dans le chaos. Au vu de ce pragmatisme économique dont même les républicains du Congrès ont dû reconnaître les mérites, il est dès lors difficile de comprendre l’opposition précoce du gouvernement Obama à la Banque asiatique d’investissement pour les infrastructures créées récemment sous l’égide de la Chine avec la volonté des Européens d’y adhérer. Sa mise en place répond à la logique de la prospérité défendue par le président démocrate. Ce, d’autant plus que le Congrès bloque la réforme du FMI et de la Banque mondiale, qui permettrait à la Chine d’y assumer ses responsabilités de superpuissance. C’est d’ailleurs en collaboration avec la Chine que Barack Obama pourrait concrétiser l’une des priorités de son second mandat : changer le paradigme de la lutte contre le changement climatique en décembre à la conférence de Paris.

En janvier 2017, quand il quittera la Maison-Blanche, le démocrate n’aura peut-être pas accompli tous les rêves qu’il avait « vendus » en 2008. Mais il restera sans doute dans l’histoire comme un président « transformationnel ».

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