«Où pouvons-nous être libres? Où pouvons-nous être Noirs?»

La douleur, la peur et la colère ont envahi l’Amérique après la fusillade qui a fait neuf morts dans une église, exacerbant les démons raciaux d’une société profondément fracturée.
 

Dans les minutes, les heures qui ont suivi le massacre de Charleston (Caroline du Sud), un torrent de réactions s’est déversé sur les réseaux sociaux, sur Twitter en particulier. Anonymes, activistes ou célébrités : des milliers d’Américains ont exprimé leur colère, leur tristesse, leur dégoût, et pour beaucoup, leur peur après l’attaque ayant visé une église fréquentée par la communauté noire américaine. Ses membres « ne sont même plus à l’abri entre les murs de leurs lieux de culte. Un terrible rappel de notre réalité actuelle », a réagi Tim Fair, un jeune militant de Milwaukee très impliqué dans le mouvement de protestation contre les inégalités raciales et les violences policières.

« J’étais déjà lasse. J’avais déjà le coeur lourd. J’étais déjà fatiguée. Où pouvons-nous être en sécurité ? Où pouvons-nous être libres ? Où pouvons-nous être Noirs ? » s’est quant à elle interrogée Solange Knowles, la soeur de la star planétaire Beyoncé.

Le racisme profondément ancré

Dix mois après les émeutes de Ferguson, quelques semaines après celles de Baltimore, toutes déclenchées par l’homicide d’un homme noir, non armé, par la police, la tragédie de Charleston porte un nouveau coup dur à la communauté noire américaine. Et si le drame est cette fois d’une nature très différente, il entretient malgré tout un même sentiment : le racisme reste une réalité profondément ancrée aux États-Unis.

Le motif racial de l’attaque ne fait en effet aucun doute. Une enquête fédérale pour « crime de haine » a rapidement été ouverte par le département américain de la Justice. « La seule raison pour laquelle une personne peut entrer dans une église et abattre des gens en train de prier est la haine », a estimé le maire de Charleston, Joseph Riley. Un leader religieux de la ville, Tory Fields, s’est montré plus affirmatif encore : « C’est évidemment un acte raciste. De quoi d’autre pourrait-il s’agir ? Vous avez un homme blanc qui entre dans une église africaine américaine. C’est un choix. Il a choisi d’entrer dans cette église et de s’en prendre à ces gens. »

Surnommée « Mother Emanuel », l’église en question est l’une des plus anciennes et des plus importantes congrégations noires du sud des États-Unis. « Ce n’est pas simplement une église. C’est un symbole de la liberté noire », explique Robert Greene, un doctorant en histoire à l’Université de Caroline du Sud. Fondée en 1816 par un pasteur noir excédé par la ségrégation, l’Emanuel African Methodist Episcopal Church s’est rapidement imposée à la pointe de la lutte contre l’esclavage. En 1822, l’un de ses cofondateurs a fomenté une révolte d’esclaves. Dénoncé par l’un de ses compagnons, il fut exécuté, tout comme une trentaine de personnes. La congrégation fut dissoute et l’église brûlée.

Reconstruite à la fin du XIXe siècle, elle deviendra plus tard un carrefour pour le mouvement des droits civiques en Caroline du Sud. De nombreux activistes y ont prononcé des discours, à l’image de Martin Luther King, en 1962. Le pasteur actuel, Clementa Pinckney, tué dans l’attaque, entretenait cette tradition. Ces derniers mois, il militait ainsi au sein du Sénat local pour l’adoption d’une loi obligeant les policiers à porter des caméras sur leur uniforme.

Des siècles de violences

L’auteur présumé de la tuerie, identifié comme Dylann Roof, un jeune homme blanc de 21 ans, connaissait-il l’importance symbolique de l’église qu’il a ciblée ? L’enquête et son interrogatoire permettront sans doute d’en savoir plus. Quoi qu’il en soit, pour beaucoup de fidèles et d’observateurs, cette tragédie ne fait qu’attiser un sentiment de persécution ancré depuis plusieurs siècles de violences et de discrimination. « Quand vous êtes du côté de ceux qui sont victimes de cette violence, c’est assez difficile de ne pas replacer cette attaque dans un contexte plus global, explique au New York Times Robert Mickey, professeur à l’Université du Michigan et spécialiste du racisme dans le sud des États-Unis. Vous ne pouvez pas vous empêcher de noter la continuité, la violence et la peur qui revisitent constamment ces mêmes communautés. »

D’après le Southern Poverty Law Center (SPLC), une organisation spécialisée dans l’étude des mouvements extrémistes, il y avait l’an dernier 784 groupes haineux répertoriés aux États-Unis, dont 142 néonazis, 115 suprématistes blancs et 72 affiliés au Ku Klux Klan. Dans la foulée de l’élection de Barack Obama, le nombre de ces groupes avait fortement augmenté, passant de 888 en 2008 à plus d’un millier en 2012. Depuis, il a donc nettement baissé, mais « les chiffres peuvent être trompeurs », a écrit Mark Potok, l’un des auteurs du rapport du SPLC : « Plus de la moitié de la baisse concerne des sections du Ku Klux Klan. Or, beaucoup ont basculé dans la clandestinité, mettant fin à leurs communications publiques, mais elles n’ont pas disparu pour autant. »

Chaque année, le FBI collecte des statistiques sur les crimes haineux commis à travers le pays. Si beaucoup les jugent incomplètes — car elles reposent sur la bonne volonté des polices locales, qui doivent transmettre leurs propres chiffres —, elles permettent toutefois de dessiner une tendance nationale. D’après les plus récentes, près de la moitié des crimes haineux commis aux États-Unis étaient liés à un motif racial (les autres catégories étant notamment la religion et l’orientation sexuelle). Plus de 66 % des victimes de ces crimes racistes étaient Noires, une tendance restée stable ces dix dernières années.

L’espérance de vie des Noirs inférieure

Fantasmé par certains lors de l’élection de Barack Obama, premier président noir de l’histoire des États-Unis, le mythe d’une Amérique postraciale, qui aurait enfin cautérisé la plaie de l’esclavage et de la ségrégation, s’effrite chaque jour un peu plus, victime des soubresauts de l’actualité. Les affaires Trayvon Martin, Michael Brown ou Eric Garner, les fouilles abusives de la police new-yorkaise contre les jeunes noirs et latinos, et maintenant l’attaque contre l’église de Charleston : tous ces événements, contemporains de la présidence Obama, ont offert un réveil brutal aux plus optimistes.

Dans l’Amérique de 2015, la ségrégation sociale et les inégalités raciales continuent de régner. L’espérance de vie d’un Afro-Américain est inférieure de quatre ans à celle d’un Blanc. L’incarcération des Noirs est six fois supérieure à celle des Blancs, un foyer blanc gagne environ 70 % de plus qu’un Noir, un écart plus grand que dans l’Afrique du Sud de l’apartheid. Alors que débute la campagne présidentielle pour 2016, reste à savoir si le racisme, sujet tabou, parviendra à s’inviter dans les discussions.

Les activistes noirs américains, notamment les jeunes, très mobilisés depuis un an, l’espèrent. Le drame de Charleston ne fera que renforcer leur détermination. En 1963, un attentat à la bombe contre une église afro-américaine de Birmingham (Alabama) avait provoqué la mort de quatre jeunes filles. Il avait également alimenté les manifestations pour les droits civiques.

La seule raison pour laquelle une personne peut entrer dans une église et abattre des gens en train de prier est la haine