Six policiers, un homicide à Baltimore

Baltimore — Pieds et poings liés, allongé au sol d’un fourgon de police, sans ceinture de sécurité, le jeune Noir américain Freddie Gray a subi une blessure qui a causé sa mort, a déclaré la procureure du Maryland, qui a annoncé vendredi la longue liste des chefs d’accusation, dont homicide involontaire, qui visent six policiers de Baltimore.

La procureure Marilyn Mosby a présenté vendredi les conclusions d’une enquête sur la mort du jeune homme de 25 ans, le 19 avril. Cinq des six policiers visés par les accusations sont actuellement en détention. Trois d’entre eux sont accusés d’homicide involontaire. L’agent Caesar Goodsen, âgé de 45 ans, est pour sa part poursuivi pour meurtre résultant d’une action dangereuse pour autrui et sans se soucier de la vie humaine.

La décision a été saluée par la famille de la victime et des habitants de la ville, théâtre de manifestations quotidiennes depuis la mort du jeune homme et qui ont viré aux émeutes lundi dernier. « Nous remercions la procureure et son équipe pour leur courage sans précédent, et leur réponse mesurée et professionnelle à cette crise », a déclaré un avocat de la famille, William Murphy.

De son côté, l’avocat des policiers a vertement critiqué l’« empressement » de la justice. « Je n’ai jamais vu un tel empressement à engager des poursuites », a déclaré Michael Davey, un ex-policier devenu avocat du syndicat de la police de Baltimore.

En soirée, des milliers de personnes ont à nouveau marché dans les rues de Baltimore, saluant l’annonce survenue plus tôt en journée.

Arrestations illégale et fatale

Sous les regards graves, la procureure a fait le récit sordide de l’intervention qui a mené à la blessure mortelle de Freddie Gray, dont la moelle épinière a été « sectionnée à 80 %, dans la région du cou », avait indiqué la semaine dernière un avocat de la famille de Gray.

Tout a commencé le matin du 12 avril, lorsque le lieutenant Brian Rice, en patrouille à vélo avec Garrett Miller et Edward Narrow, ont un « contact visuel » avec Gray, jeune Noir de 25 ans, qui s’est enfui en courant, a raconté Marilyn Mosby vendredi. Poursuivi par Miller et Narrow, Gray s’est rendu et a été allongé au sol, menotté dans le dos. Il a signalé des difficultés à respirer et réclamé « en vain » un inhalateur, puis a été placé en position assise.

Les policiers ont trouvé un couteau à lame rétractable dans une poche de son pantalon. Le jeune homme a de nouveau été allongé à plat ventre au sol dans une position de contrôle dite « leg lace » (épaules à terre et jambes soulevées) pour attendre le fourgon conduit par Caesar Goodsen. « Aucun délit justifiant son arrestation n’avait été commis », selon Mme Mosby. Lors d’un premier arrêt du fourgon, où il a été placé « sans ceinture de sécurité » contrairement aux directives du département de police de Baltimore, les trois policiers ont attaché ses poignets avec des liens en plastique et entravé ses chevilles, avant de l’allonger sur le sol du véhicule, sur le ventre, tête vers l’avant. Les policiers se sont arrêtés à plusieurs reprises pour vérifier l’état de leur prisonnier qui, au troisième arrêt, a indiqué « au moins deux fois » avoir besoin de soins. Il a simplement été assis, toujours sans ceinture.

Lors de cette halte, l’agent William Porter est venu en renfort. Ignorant la détresse physique de Gray, les policiers sont allés récupérer une autre personne, arrêtée non loin par des collègues, dont la policière Alicia White. Elle-même ainsi que Porter et Goodsen constatent alors que Freddie Gray gît au sol, « sans réaction ». White lui parle de près, mais malgré l’absence de réponse et après avoir été informée qu’il souhaitait une assistance médicale, « elle n’a rien fait ». À l’arrivée au commissariat, le second prisonnier sort le premier et, quand vient le tour de Gray, « il ne respire plus du tout ». Un médecin constatera son arrêt cardiaque, notant qu’il a été « gravement et potentiellement mortellement blessé ».

Transporté à l’hôpital, Gray est immédiatement opéré, mais il succombe à ses blessures le 19 avril. Le médecin légiste du Maryland a conclu à un homicide causé par le fait que le jeune homme n’avait pas été attaché.

Le président Barack Obama a dit souhaiter que toute la lumière devait être faite sur ce décès. « Ce que les habitants de Baltimore veulent, plus que toute autre chose, c’est la vérité, a-t-il souligné. C’est aussi ce que tout le monde attend à travers le pays. »

Réjouissances

Dans le quartier de Baltimore le plus touché par les émeutes, des manifestants ont accueilli l’annonce de poursuites avec cris de joie et klaxons. « Habitants de Baltimore, on y est arrivé ! », s’est écrié John Johnson, 18 ans, dans le quartier ouest de la ville.

« J’ai Baltimore dans le sang », pouvait-on lire sur le t-shirt d’un manifestant qui défilait le poing en l’air en lançant des cris de joie, aux côtés d’autres habitants venus exprimer leur soulagement après la journée de violences lundi, qui a fait une vingtaine de blessés parmi les forces de l’ordre et entraîné plus de 250 arrestations.

« Ça fait longtemps qu’on attendait ça », estime Dexter Dillard, 47 ans, à l’angle des rues West North et Pennsylvania, où un supermarché a été pillé et incendié dans les pires émeutes à Baltimore depuis les années 1960. Mais, ajoute-t-il, les violences policières à l’encontre des Noirs « ne datent pas d’hier, ça dure depuis des années ».

Comme beaucoup dans le quartier, Dexter Dillard salue la décision de la procureure Marilyn Mosby, qui a surpris beaucoup de gens à Baltimore en annonçant des poursuites. « On a une procureure qui ne fait pas dans le baratin, elle fait son travail. Alors Mosby à la mairie ! », crie-t-il.

« Maintenant c’est la fête », ajoute Chris Taylor, 39 ans, qui se dit ravi que les autorités reconnaissent désormais les problèmes de brutalité de la police de Baltimore. « J’en ai beaucoup enduré dans cette ville. Ils nous traitent comme des malades, comme si nous n’étions rien », raconte-t-il. Il admet qu’au sein de la communauté noire, certains violent la loi avec le trafic de drogue, les vols ou d’autres délits. « Mais quand vous nous arrêtez, ne nous tuez pas. C’est tout ce qu’on vous demande », implore-t-il.

Le drame de Baltimore et plusieurs faits divers similaires ont réveillé les tensions raciales latentes aux États-Unis entre la communauté noire et la police. D’autant que les policiers, dans la grande majorité des cas, ont échappé à des poursuites.

Les policiers et les accusations qui les visent

En cas de condamnation, et si les peines ne sont pas cumulées, le policier Goodsen risque 30 ans de prison maximum, et les autres dix ans maximum.


Caesar Goodsen, 45 ans (entré dans la police de Baltimore en 1999) : sept chefs d’accusation, dont meurtre résultant d’une action dangereuse pour autrui et sans se soucier de la vie humaine, homicide involontaire, faute professionnelle, défaut d’assistance.

William Porter, 25 ans (2012) : homicide involontaire, agression involontaire, faute professionnelle.

Lieutenant Brian Rice, 41 ans (1997) : homicide involontaire, agression involontaire, faute professionnelle, détention illégale.

Sergente Alicia White, 30 ans (2010) : homicide, homicide involontaire, agression involontaire, faute professionnelle.

Edward Nero, 29 ans, et Garrett Miller, 26 ans (2012 tous les deux) : agression volontaire, agression involontaire par négligence, faute professionnelle et détention illégale.