Des méthodes aussi brutales qu’inefficaces

Un rapport sénatorial condamne sévèrement les «techniques d’interrogatoire renforcées» employées par la CIA après le 11-Septembre, tant sur les plans juridique et moral que du point de vue de leur efficacité. Ci-dessus, un détenu escorté par des soldats à Guantánamo en 2002.<br />
Photo: Peter Muhly Agence France-Presse Un rapport sénatorial condamne sévèrement les «techniques d’interrogatoire renforcées» employées par la CIA après le 11-Septembre, tant sur les plans juridique et moral que du point de vue de leur efficacité. Ci-dessus, un détenu escorté par des soldats à Guantánamo en 2002.

Selon le Sénat américain, la torture, pratiquée encore plus souvent qu’on a bien voulu l’admettre jusqu’ici, n’a en rien aidé à localiser Oussama ben Laden au Pakistan en 2011, pas plus qu’elle n’a permis d’éventer des complots terroristes après le 11-Septembre.

Le « comité sélect du Sénat sur le renseignement » a rendu public mardi un « résumé » de 500 pages d’un rapport qui en compte 6700 (avec les notes) et qui porte sur ce que le gouvernement américain appelait pudiquement les « techniques d’interrogatoire renforcées » à l’époque où il était présidé par George W. Bush.

Ce rapport, qui repose sur l’analyse de masses de documents fournis à contrecoeur par l’agence centrale de renseignement, condamne on ne peut plus sévèrement les pratiques en question, tant sur les plans juridique et moral que du point de vue de leur efficacité.

« Le comité a passé en revue 20 des exemples de “ succès ” le plus souvent mis de l’avant par la CIA pour justifier le recours aux techniques renforcées. Dans chaque cas nous avons trouvé que les prétentions étaient sans fondement », a affirmé la présidente démocrate du comité sénatorial, Dianne Feinstein, dans un communiqué.

En d’autres mots, la CIA est de nouveau accusée d’avoir menti pendant des années au peuple américain, à ses représentants élus et au ministère de la Justice, sur l’efficacité de ses méthodes d’interrogatoire ainsi que sur leur extrême brutalité.

« Ces techniques ont fortement terni la réputation de l’Amérique dans le monde », a déploré le président Obama dans un communiqué publié mardi, promettant de tout faire pour qu’elles ne soient plus jamais utilisées.

« Aucune nation n’est parfaite, mais une des forces de l’Amérique est notre volonté d’affronter ouvertement notre passé, de faire face à nos imperfections, et de changer pour nous améliorer », a-t-il ajouté.


Au moins 39 prisonniers détenus dans le vaste réseau de prisons américaines, surtout dans ces fameuses prisons secrètes de la CIA disséminées aux quatre coins du monde, ont été soumis à des simulations de noyade, à des coups, à l’obligation de garder très longtemps des positions douloureuses, à des privations de sommeil pouvant durer plus d’une semaine, à des menaces (dont celle de s’attaquer aux enfants ou à la mère du détenu). Le rapport sénatorial mentionne également des pratiques dont on avait peu ou pas parlé du tout auparavant, comme l’« irrigation rectale », dans laquelle on peut voir une irrigation très « renforcée » du côlon.

Le rapport cite un courriel interne de la CIA recommandant de ne pas trop informer la Maison-Blanche au sujet des interrogatoires musclés, de peur que le secrétaire d’État Colin Powell ne fasse une colère après avoir pris connaissance des détails.

Le présumé « cerveau » du 11-Septembre, Khalid Sheik Mohammed, aurait été soumis à la simulation de noyade pas moins de 183 fois et il aurait failli en mourir à plusieurs reprises. Les supplices ont commencé dans une prison secrète située dans le nord de la Pologne.

On apprend aussi que la CIA affectait souvent aux interrogatoires des personnes sans autre qualification que leur passé violent et ne se souciait pas toujours de s’adjoindre des traducteurs ou des linguistes compétents, ce qui jette un doute supplémentaire sur la valeur des « renseignements » obtenus.

« On connaissait assez bien les pratiques. Amnistie internationale, le Comité international de la Croix-Rouge et le Comité de l’ONU contre la torture ont documenté la question pendant plus de dix ans, mais c’est une étape importante qui est franchie par une institution américaine. Il ne faut pas en rester là, il faut vraiment qu’il y ait un exercice de justice et de responsabilisation pour que les É.-U. retrouvent leur crédibilité en matière de droits de la personne », a commenté pour Le Devoir Béatrice Vaugrante, directrice générale de la section Canada francophone d’Amnistie internationale.

« Si la publication du rapport peut apporter quelque chose de nouveau au public américain et au public de tous les pays qui auraient pu participer, directement ou indirectement, à la pratique de la torture par la CIA, tant mieux », a ajouté Mme Vaugrante, qui dit souhaiter que le rapport dans son entier soit publié et que les victimes obtiennent réparation.

Harper se défend

Répondant à une question du député néodémocrate Peter Julian sur l’usage fait par des agences canadiennes de renseignements obtenus sous la torture, le premier ministre Stephen Harper s’est contenté de répondre : « Monsieur le Président, il s’agit d’un rapport du Sénat des États-Unis. Ça n’a absolument rien à voir avec le gouvernement du Canada. »

« On ne peut pas imaginer comment la CIA aurait pu éventer des complots et affaiblir al-Qaïda sans les renseignements obtenus auprès des prisonniers, mais on ne peut pas savoir si les mêmes informations auraient pu être obtenues sans recourir aux méthodes d’interrogatoire renforcées », note la CIA dans sa réplique au comité sénatorial.

« Nous n’avons pas toujours été à la hauteur des normes que les Américains attendent de nous, a avoué le directeur actuel, John Brennan, dans ce texte. Nous avons appris de nos erreurs. »

Le travail des sénateurs et de leurs assistants a commencé en 2009. Ils étaient tous démocrates, les républicains ayant choisi de boycotter l’exercice.

Une première version du rapport été approuvée en comité dès décembre 2012, et envoyée à la CIA pour examen. Cette dernière a considéré que le document était truffé d’erreurs. Il aura fallu de longues négociations pour que le comité sénatorial et l’agence de renseignement s’entendent sur une version qui ne soit pas trop caviardée. Ces pourparlers ont été émaillés d’incidents assez rocambolesques, qui ont donné lieu à des accusations réciproques d’espionnage.

Dianne Feinstein et le comité qu’elle préside devaient de toute urgence rendre public le résumé de leur rapport, puisque leur parti perdra la majorité à la Chambre haute dans quelques jours, conséquence des élections de mi-mandat qui ont été disputées en novembre.

La plupart des personnes directement visées par le rapport, soit des agents de la CIA, des sous-traitants ou des membres de l’équipe gouvernante de George W. Bush, refusent d’admettre que les méthodes d’interrogatoire musclées aient constitué des actes de torture. En revanche, le président Obama, le procureur général Eric Holder, l’ancien directeur de la CIA Leon Panetta et le sénateur républicain et candidat à la présidence en 2008, John McCain, ont été très clairs sur la question : les Américains ont torturé des détenus.

Les premiers ont été nombreux à intervenir publiquement ces derniers jours pour défendre leur réputation. Lundi, l’ancien vice-président Dick Cheney a affirmé que les méthodes étaient « absolument et totalement justifiées ». Interrogé mardi par le New York Times, un ancien directeur adjoint de la CIA, John E. McLaughlin, a reproché au rapport sénatorial d’« utiliser les renseignements de façon sélective ». Michael Hayden, un ancien directeur, a dit qu’« il ne défend pas la torture, mais l’histoire ». Un responsable des interrogatoires, Jose Rodriguez, a souligné le fait que les méthodes avaient été approuvées par le ministère de la Justice et affirmé qu’elles ont été « efficaces ».


 
8 commentaires
  • Marc Drouin - Abonné 10 décembre 2014 05 h 01

    Bonne note pour Obama. Enfin! Et l'art de régler ses comptes.

    Son mandat présidentiel se terminera bientôt. Soit! Le bilan de l'administration Obama a déçu nombre d'américains et de sympathisants à travers le monde compte tenu des attentes élevé, il est vrai, que l'on en espérait. Cependant la défaite des démocrates au congrès, aura permis à tout le moins, à Barack H. Obama de tirer sa révérence avec un minimum d'honneur.
    Le "Yes! We can" tant applaudi, lui aura permi de tendre un miroir à cette Amérique ainsi qu'aux dirigeants républicains en y enfonçant un coup de massue bien senti dans ce qui reste du mythe si cher aux américains. Tant mieux.
    Les républicains entameront leurs représentations au congrès la tête bien enfoncé entre leurs deux épaules. Bien fait pour eux.
    Si cela permet au futur ex président de soulager son amertume, il vient aussi de donner un sérieux coup d'accélérateur à la campagne démocrate pour la présidentielle qui s'annonce. Hillary Clinton lui en doit une à coup sur. C'est certain.

    • Gilles Théberge - Abonné 10 décembre 2014 17 h 38

      Bonne note vous dites? Peut-être. Mais à ce que je sache, Guantanamo est encore ouvert et fonctionnel.

      Faque comme efficacité à réaliser sa première et solennelle promesse de fermer cette prison, c'est raté n'est-ce pas?

  • Pierre Bourassa - Inscrit 10 décembre 2014 07 h 58

    La CIA est de nouveau accusée d’avoir menti pendant des années au peuple américain

    Une dénonciation qui laisse de côté les Bush,Cheney et Rumsfeld qui eux, donnaient les ordres à la CIA.

    Un Congrès qui semble se réveiller en décembre 2014 lorsque la planète entière savait que les E.U. pratiquaient la torture à répétition.

    Une belle opération de relations publiques en vue des prochaines élections.

    À Nuremberg,les nazis répétaient en boucle qu'ils ne faisaient qu'obéir aux ordres.
    Aujourd'hui,les Bush,Cheney et Rumsfeld diront: on ne savaient pas ce qu'ils faisaient là bas, loin loin loin dans ces prisons outre Atlantique...

  • Pierrette L. Ste Marie - Inscrit 10 décembre 2014 09 h 48

    Oui, je suis peut-être naïve...

    Le gouvernement américain prévoit-il au nom d'une société dite évoluée, au nom du respect des droits humains, présenter ses excuses et faire amende honorable afin que l'Amérique tout entière prenne vraiment conscience du danger de replonger dans une vision primitive et sectaire des relations entre les peuples.

  • Robert Martin - Inscrit 10 décembre 2014 13 h 53

    Les consequences de tout ca...

    @ Pierrette

    Oui c`est bien naive que de penser que les responsables de la torture erigee en systeme vont s`excuser.

    La torture est la consequence directe d`avoir octroyer a la police trop de pouvoir au nom de la securite nationale.

    Au Canada, avec les renforcements des pouvoirs qu`a la police, on a une police de plus en plus violente envers les citoyens marginaux de notre societe

  • Ismael Kolbe - Inscrit 10 décembre 2014 18 h 39

    CSTC et SCRS : bénéficiaire

    Le Centre de la sécurité des télécommunications Canada (CSTC) et le SCRS sont les bénéficiaires de la communauté du Renseignement, avec leur partenaire la CIA.

    Donc prétendre que le Canada n'est pas ''concerné'' selon Harper, c'est pour faire plaisir à la galerie de jounalistes de la Coline Parlementaire.

    On n'a qu'à penser à l'affaire Omar Khadr et ses suites devant les tribunaux du Canada.

    • Jacques Moreau - Inscrit 11 décembre 2014 02 h 26

      Quand vous parler du petit Omar Khadr, j'aimerais souligner que son père, qui l'a amené en Afghanistan, fut tué dans une attaque terroriste au Pakinstan. À partir de ce moment, la famille Khadr, auraient voir sa citoyenneté canadienne révoquée, et être expulsée du Canada pour s'être impliqué dans une guerre étrangère au Canada, et d'avoir été membre d'un organization illégale au Canada. à moins que le Canada ait été impliqué dans une guerre discrète contre le Pakistan.