Les interrogatoires de la CIA inefficaces et brutaux

Le rapport du Sénat américain était très attendu.
Photo: Agence France Presse Le rapport du Sénat américain était très attendu.
Dans ce qui représente une condamnation en règle des pratiques de la CIA, des enquêteurs du Sénat américain ont accusé mardi l’agence de renseignement d’avoir infligé à des militants d’Al-Qaïda des mauvais traitements qui dépassent largement les limites légales du pays et d’avoir ensuite offert à la nation des récits trompeurs faisant état de vies sauvées.


Le Comité sénatorial du renseignement a publié mardi une montagne de preuves tirées de documents de la CIA et qui laisse entendre que le traitement réservé aux détenus dans les prisons secrètes il y a dix ans était nettement pire que ce que le gouvernement a décrit au Congrès ou au public. Le rapport ne qualifie pas les mesures utilisées de «torture», mais la présidente du comité, la sénatrice démocrate Dianne Feinstein, écrit qu’en «vertu de n’importe quel sens courant du terme, les détenus de la CIA ont été torturés».

En plus de la technique bien connue de la torture par l’eau ou de la noyade simulée (waterboarding, en anglais), les détenus ont été privés de sommeil, giflés, projetés contre des murs, enfermés dans de petites boîtes, maintenus en isolement pendant de longues périodes et menacés de mort.

Trois détenus ont été soumis à un noyade simulée. Certains ont été complèment anéantis par la technique, dont un qui aurait commencé à obéir à un geôlier sur un simple claquement de doigts.

Malgré leur efficacité à réduire la volonté des détenus en miettes, ces «techniques d’interrogation avancées» n’ont fourni aucune information vraiment utile, selon la conclusion la plus controversée du rapport. Le document cite des notes, des courriels et des entrevues de la CIA qui contredisent la raison principale évoquée pour justifier la torture — que des vies américaines ont été sauvées et des complots terroristes éventés grâce aux informations extraites des détenus.

Document secret

Le document de 500 pages dévoilé mardi est un résumé d’un document toujours secret de 6700 pages, le résultat d’une enquête qui a duré cinq ans et coûté 40 millions $ US. Le président Obama avait ordonné la tenue de cette enquête quand il a pris le pouvoir il y a six ans, même si les techniques les plus dures avaient déjà été abandonnées depuis quelques années à ce moment.

Le rapport fait état de problèmes si graves que la CIA ne savait même plus combien de prisonniers elle détenait. Les enquêteurs du Sénat en ont recensés 119, tandis que des notes rendues publiques en 2009 en dénombraient 98. Au moins 39 d’entre eux ont été interrogés brutalement, et non seulement 30 comme le prétendait la CIA.

D’anciens dirigeants de la CIA dénoncent vertement les conclusions du rapport. Le Parti républicain, de son côté, accuse les démocrates de n’avoir volontairement retenu que les éléments qui leur permettaient d’en arriver à la conclusion désirée.

«Nous savons que le programme a mené à la capture de leaders d’Al-Qaïda et les a éliminés du champ de bataille, qu’il a empêché des attaques massives et qu’il a sauvé des milliers de vies américaines», a dit George Tenet, le directeur de la CIA au moment des attentats terroristes du 11 septembre 2001.

L’enquête du Sénat n’a déniché aucune preuve indiquant que les interrogatoires ont éventé des complots imminents. Mme Feinstein nie aussi que les actions de la CIA puissent être justifiables.

«La crainte de nouvelles attaques terroristes ne justifie pas et n’excuse pas les gestes inappropriés posés par des individus ou des organisations au nom de la sécurité nationale», a-t-elle dit.

Le programme d’interrogatoire de la CIA a débuté en 2002, avec l’autorisation du président George W. Bush, en réplique aux attaques du 11 septembre. Après la capture d’Abou Zoubayda, d’un dirigeant d’Al-Qaïda, au Pakistan en mars 2002, la CIA a reçu l’autorisation de la Maison-Blanche et du département de la Justice de l’interroger de manière musclée.

Au fil des ans, Zoubayda a été presque noyé, privé de sommeil, placé en isolation pendant 47 jours consécutifs et soumis à d’autres mauvais traitements. Il aurait éventuellement souffert de problèmes mentaux. Zoubayda a presque été tué par une noyade simulée.

Un autre détenu, Redha al-Najar, un ancien garde du corps d’Oussama ben Laden, a fait l’objet de mauvais traitements similaires, même si rien ne permet de croire qu’il refusait de collaborer avec les interrogateurs. Un mois plus tard, même si Najar était au bord de l’effondrement, les interrogateurs ont réduit ses portions de nourriture, l’ont enchaîné par temps glacial et lui ont donné une couche au lieu d’un seau pour se soulager.

Au moins un détenu serait mort d’hypothermie après avoir été abandonné dans une cellule de ciment dénudée alors qu’il n’était vêtu que d’un seul chandail.

L’homme qui a orchestré les attentats du 11 septembre, Khalid Sheik Mohammed, a été soumis à 183 noyades simulées, notamment pendant dix jours consécutifs. Il aurait systématiquement refusé de confirmer une information qui, en bout de compte, s’est révélée n’être qu’un canular. Il aurait aussi éventuellement admis qu’Al-Qaïda essayait de recruter des musulmans noirs au Montana — mais uniquement parce que c’est ce que les enquêteurs de la CIA voulaient entendre.

Après avoir épluché près de six millions de documents fournis par la CIA, les enquêteurs du Sénat n’ont découvert aucune instance d’informations inédites, ayant permis de sauver des vies, obtenues grâce à des techniques qui, dans certains cas, ont laissé les détenus suicidaires et en proie à des hallucinations.

La CIA prétend que ces techniques ont permis d’identifier Abou Ahmad, un messager qui a éventuellement mené à ben Laden, ce à quoi le rapport réplique que la source de cette information était un militant peu fiable.

Obama: «contraires» au valeurs des États-Unis

Le président Barack Obama a dénoncé des méthodes «contraires» au valeurs des États-Unis après la publication du rapport.

«Ces techniques ont fortement terni la réputation de l’Amérique dans le monde», a indiqué M. Obama dans un communiqué, promettant de tout faire pour que ces méthodes ne soient plus jamais utilisées. «Aucune nation n’est parfaite mais une des forces de l’Amérique est notre volonté d’affronter ouvertement notre passé», a-t-il ajouté.

Des responsables républicains ont dénoncé un rapport partisan, une «réécriture d’événements historiques», selon un communiqué de Mitch McConnell, chef des sénateurs républicains, et du vice-président républicain de la commission du Renseignement, Saxby Chambliss.

Poursuites exigées

D'autre part, l’ONU et les défenseurs des droits de l’homme ont appelé à des poursuites judiciaires contre les responsables américains après la publication d’un rapport sur la torture par la CIA, une éventualité jugée peu probable par le ministère américain de la Justice.

«Le rapport confirme ce que la communauté internationale savait», a indiqué Ben Emmerson, rapporteur des Nations unies sur les droits de l’homme, après la publication par le Sénat américain d’un rapport sur les techniques d’interrogatoires musclées utilisées par la CIA contre des détenus après le 11-Septembre.

«Une politique a clairement été orchestrée à haut niveau dans l’administration (du président George W.) Bush, qui a permis des crimes systématiques et des violations flagrantes des droits de l’homme internationaux», a-t-il ajouté.

Il est «temps d’agir et les responsables de cette conspiration criminelle doivent être présentés devant la justice», a-t-il souligné.

«C’est un rapport scandaleux et il est impossible de le lire sans se sentir indigné par le fait que notre gouvernement a perpétré ces crimes atroces», a estimé Anthony Romero, directeur général de la puissante Union américaine de défense des libertés (ACLU).

«Les responsables du gouvernement qui ont autorisé ces pratiques illégales devraient rendre des comptes», a-t-il martelé.

Peu probable

Toute poursuite paraît néanmoins peu probable. Un responsable du ministère de la Justice qui n’a pas été nommé a indiqué que, depuis 2009, deux enquêtes ont été menées sur mauvais traitements de prisonniers, qui n’ont pu recueillir de preuves suffisantes pour une inculpation.

Le rapport du Sénat ne présente «aucune nouvelle information» pour les enquêteurs, a assuré ce responsable dans un communiqué.

Le rapport du Sénat, très attendu, constitue le compte rendu le plus détaillé du programme secret même si de nombreux éléments étaient déjà connus du grand public.

Selon les associations, il montre que les techniques utilisées ont violé à de multiples reprises les lois internationales et les droits de l’homme les plus basiques.

Le programme «a donné le feu vert pour commettre impunément ce que la loi internationale sur la torture et les disparitions qualifie de crimes», a noté Steven Hawkins, directeur général de la section américaine d’Amnesty International.

«Il est temps de demander des comptes, ainsi qu’une enquête complète, des poursuites en justice et des compensations pour les victimes».

Le directeur général de Human Rights Watch, Kenneth Roth, a souligné pour sa part que le rapport «montre bien que les affirmations répétées, selon lesquelles des mesures drastiques étaient nécessaires pour protéger les Américains, n’étaient que pure fiction».

Il note que l’administration de Barack Obama a fait cesser de nombreuses pratiques décrites sans concessions dans le rapport.

Néanmoins, «la torture restera une 'option politique' pour les présidents à venir si cet important exemple de recherche de la vérité ne conduit pas à ce que les responsables officiels soient traduits en justice».

L’ACLU a appelé l’administration Obama à prendre des mesures pour «s’assurer que les États-unis ne torturent plus jamais», en nommant un procureur spécial pour enquêter et en réformant la CIA.



 

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