Le Tea Party frappe encore

Coup de tonnerre à Washington. Eric Cantor, chef de la majorité républicaine à la Chambre des représentants, est devenu la semaine dernière le premier leader du Congrès de l’histoire à perdre une primaire. Et aux mains d’un candidat proche du Tea Party, de surcroît. À l’approche des élections de mi-mandat, voilà de quoi « donner la frousse aux législateurs républicains qui envisageraient quelque compromis que ce soit avec l’administration Obama », observe Pierre Martin, professeur spécialiste des États-Unis et chercheur au CERIUM.

 

La victoire de David Brat sur Eric Cantor s’est faite au profit du Tea Party, qu’on croyait sur le déclin. Qu’est-ce que cela révèle sur le tissu actuel du Parti républicain ?

 

En politique, il ne faut jamais tenir ses électeurs pour acquis. Autant que son conservatisme radical et son opposition viscérale à Barack Obama, c’est le profond sentiment d’aliénation face à une classe politique perçue comme déconnectée des gens ordinaires qui a fait du Tea Party une force politique. Eric Cantor était le prototype de l’« insider » et c’est là-dessus que son adversaire, David Brat, a misé.

 

Le candidat gagnant a aussi exploité l’aversion de nombreux conservateurs envers la réforme de l’immigration, même si celle-ci permettrait aux républicains de se réconcilier avec un électorat hispanophone en rapide croissance. Brat ne s’identifie pas ostensiblement au Tea Party, mais son discours est un calque des idées maîtresses de ce mouvement, ce qui témoigne de son impact sur les électeurs républicains.

 

Le Tea Party a connu de nombreux échecs, parfois en appuyant la nomination de candidats manifestement incompétents. Ce n’est pas le cas de David Brat, qui parlera haut et fort pour un virage à droite encore plus marqué du Grand Old Party (GOP). De plus, son élection donne la frousse aux législateurs républicains qui envisageraient quelque compromis que ce soit avec l’administration Obama.

 

On dit le GOP plus divisé que jamais. Quelles sont les lignes de failles ?

 

La droite américaine est loin d’être homogène. Elle regroupe les tenants du libertarisme, les conservateurs traditionnels, la droite religieuse et les néoconservateurs. Dans le passé, le parti a su trouver un équilibre entre ces tendances parfois contradictoires, ce qui a permis à des politiciens pragmatiques d’accepter les compromis partisans sans lesquels les institutions américaines ne peuvent pas fonctionner.

 

Les diverses expressions de l’idéologie conservatrice se sont durcies pendant les six années d’opposition à Barack Obama, un phénomène amplifié par des chaînes d’information qui carburent à l’hyperbole et les médias sociaux qui leur font écho. À l’image de ses élus, le public américain se polarise. Et comme les électeurs les plus extrémistes sont aussi ceux qui participent le plus aux primaires, les politiciens ne peuvent pas les ignorer.

 

La ligne de faille la plus saillante du Parti républicain se trouve aujourd’hui entre son establishment, proche de la grande entreprise, et sa base militante, malmenée par la conjoncture économique et attirée par le discours populiste du Tea Party. Par exemple, la réforme de l’immigration décriée par David Brat est appuyée par la très républicaine Chambre de commerce, ce qui place les dirigeants du parti dans une position délicate. Bien sûr, l’argent est avec l’establishment, mais la déconfiture de Cantor suggère qu’une minorité motivée peut détrôner n’importe qui aux primaires. C’est pourquoi plusieurs législateurs républicains tiennent davantage à ménager leurs appuis à l’extrême droite que d’attirer des électeurs au centre.

 

Pourtant, le GOP est en très bonne posture pour faire des gains au Congrès lors des élections de mi-mandat. Comment expliquer cela ?

 

Pour les républicains, faire échec à Barack Obama et à son programme est une motivation assez forte pour mettre toutes les divisions en veilleuse à l’approche de novembre. Il faut aussi rappeler que l’électorat démocrate est moins porté à participer aux élections de mi-mandat qu’aux présidentielles. Aussi, plusieurs sièges laissés vacants par des départs de démocrates sont situés dans des régions où ce parti est vulnérable. Également, l’image de « canard boiteux » qui colle à la peau d’Obama depuis plusieurs mois ne laisse rien présager de bon pour les démocrates.

 

Enfin, s’il est facile de s’unir en opposition, il est plus difficile de s’entendre sur un leader ou des options politiques crédibles. Ce qui complique les choses pour la présidentielle, côté républicain. Alors que les démocrates s’annoncent unis derrière Hillary Clinton en 2016, les divisions entre républicains referont la surface. Mais 2016 est encore loin…

 

En dépit de la défaite du républicain Eric Cantor, la droite américaine n’est pas homogène.