Des condamnés à mort cobayes du système

Sœur Prejean est cette religieuse louisianaise qui accompagne des condamnés à mort et qui a été rendue célèbre par le film et l’opéra Dead Man Walking.
Photo: Agence France-Presse (photo) Anoek De Groot Sœur Prejean est cette religieuse louisianaise qui accompagne des condamnés à mort et qui a été rendue célèbre par le film et l’opéra Dead Man Walking.

«On exige plus de transparence pour l’euthanasie des animaux que pour l’exécution de la peine de mort des prisonniers », se désolait mercredi soeur Helen Prejean, qui réagissait, en entrevue au Devoir, à l’exécution bâclée de Clayton Lockett, par injection létale, en Oklahoma, mardi.

 

Soeur Prejean est cette religieuse louisianaise qui accompagne des condamnés à mort, et qui a été rendue célèbre par le film et l’opéra Dead Man Walking, inspiré de son autobiographie. « Notre Cour suprême dit que la peine de mort n’est pas illégale », dit-elle.

 

À travers les âges, les États-Unis ont expérimenté la peine de mort par pendaison, par la chaise électrique, par peloton d’exécution, et par chambre à gaz, souligne-t-elle. Au fil des ans, ils ont retenu la mort par injection létale, parce qu’elle donne l’impression d’être une méthode « plus humaine », dit-elle.

 

43 minutes d’agonie

 

Pourtant, le cocktail initialement conçu pour donner la mort aux condamnés aux États-Unis a été mis au point par le médecin Karl Brandt, sous le régime d’Adolf Hitler, souligne Anne Sainte-Marie, d’Amnistie internationale du Canada francophone. Or, les compagnies européennes qui manufacturaient cette drogue, utilisée à des fins d’anesthésie lors de chirurgie, ont arrêté en 2011 d’en fournir aux États-Unis. La Commission européenne a d’ailleurs resserré ses règlements quant aux commerces de telles substances à des fins d’exécution de condamnés.

 

Depuis ce temps, les 35 États américains qui appliquent la peine de mort doivent se procurer des drogues auprès de compagnies plus ou moins obscures qui procèdent, sur les prisonniers, à diverses expérimentations. Et ce, dans une grande confidentialité, puisque les États ne sont contraints à aucune transparence à ce chapitre. D’où le ratage qui a fait en sorte que Clayton Lockett a finalement succombé à un infarctus après 43 minutes d’agonie, alors que la mort par injection létale n’est censée prendre que 10 minutes. Selon le Nouvel Observateur, l’injection de l’Oklahoma comportait trois produits : un sédatif nommé le midazolam, qui est un agent paralysant, du bromure de vécuronium, et du chlorure de potassium à dose létale. « L’État reste très discret sur la provenance de ces produits, et refuse depuis des semaines de donner les renseignements sur les médicaments employés. L’État n’aurait gardé aucune trace de la transaction d’achat », lit-on dans un reportage diffusé mercredi sur la question.

 

Serment d’Hippocrate

 

Après cet incident, qui n’est pas le premier, l’État de l’Oklahoma a suspendu pour deux semaines les exécutions qui devaient s’y dérouler. « Ils vont se retirer quelque temps, puis ils vont dire “nous sommes prêts”, et ils vont recommencer », soutient soeur Prejean. En principe, aucun médecin ni personnel du corps médical n’est censé participer à ces exécutions. « Cela viole le serment d’Hippocrate », ajoute-t-elle.

 

« Je suis complètement alarmée, terrorisée, et chavirée. Le caractère expérimental de la chose ajoute à l’horreur », commentait mercredi Marie-Pierre, cette jeune femme qui correspond avec Willy Trottie, un condamné à mort du Texas, que nous vous présentions dans l’édition du Devoir de samedi. « Bien sûr, je pense à Willy, et je sais que ça pourrait lui arriver. Il arrive que ça tourne mal avec les drogues habituelles aussi. »

 

Selon le site Death Penalty Information, qui compile des statistiques à ce sujet, il y a eu 1378 exécutions aux États-Unis depuis 1976. C’est l’injection létale qui est utilisée dans la majorité des cas (1203), suivie de l’électrocution (158), de la chambre à gaz (11), de la pendaison (3) et du peloton d’exécution (3).

 

Clayton Lockett « a commencé à haleter, puis à se débattre après qu’il ait été déclaré inconscient, et lorsque la deuxième et la troisième drogue ont été administrées », écrit Amnistie internationale, dans le communiqué qui a suivi la mort de Lockett. « C’est loin d’être la première exécution bâclée aux États-Unis, que ce soit par électrocution, asphyxie, ou injection létale impliquant le protocole “traditionnel” des trois drogues », dit Rob Freer, chercheur pour Amnistie internationale aux États-Unis. Selon M. Freer, plus de trois douzaines d’exécutions se sont ainsi déroulées autrement que prévu.

 

Chaise électrique

 

Il y a quelques jours, l’État du Tennessee a adopté un projet de loi visant à rétablir la chaise électrique, qui avait servi pour la dernière fois en 2007 à la demande d’un détenu. Les États du Wyoming et du Missouri envisageraient quant à eux de rétablir la peine de mort par peloton d’exécution, ou encore, dans le cas du Missouri, par chambre à gaz. Cette méthode a été utilisée pour la dernière fois au Missouri en 1965.

 

Pour Amnistie internationale comme pour soeur Prejean, la peine de mort est à proscrire, quelle que soit la méthode.

 

« Amnistie internationale s’oppose à la peine de mort dans tous les cas sans exception, sans égard à la nature ou les circonstances du crime, à la culpabilité du condamné, ou à la méthode choisie par l’État pour procéder à cette exécution », écrit Amnistie internationale.

 

La gouverneure de l’Oklahoma, Mary Fallon, demande « un réexamen complet de la procédure d’exécution ». L’avocat de Charles Warner, le condamné à mort qui devait être tué le même jour que Clayton, mais dont l’exécution a été reportée, demande une enquête indépendante sur la question.

1 commentaire
  • Yvon Bureau - Abonné 1 mai 2014 09 h 36

    Pourtant,

    En Belgique et en Hollande, lorsque les mourants irréversibles demandent l'euthanasie sous conditions, cela se passe bien, dans les circonstances. Les médecins ont les médicaments appropriés.

    Si exécution doit être, que l'on utilise l'anesthésie, suivie de médicament «qui endorme en douceur le coeur et le cerveau», comme me disait une dame très âgée rendue au bout de son corps et de sa vie, ouverte à l'idée d'une aide d'un médecin pour terminer sa vie.

    Selon moi, il n'y a pas de problème à trouver les moyens les + humains possibles pour mettre fin à la vie d'un condamné; le problème, tout entier, est le «Devons-nous le faire?» Pas le«Pouvons-nous?»

    Une question : Et si le condamné demandait à mourir, après anesthésie, par le don de tous ses organes sains, pour ceux qui en auraient un besoin vital?