Oléoduc Keystone - Barack Obama devra trancher

Plusieurs personnes se sont présentées jeudi aux audiences de Grand Island.
Photo: Agence France-Presse (photo) Guillaume Meyer Plusieurs personnes se sont présentées jeudi aux audiences de Grand Island.

Washington — La Maison-Blanche va entamer cette semaine l’examen de l’oléoduc Keystone proposé par TransCanada. Une décision de Barack Obama est attendue d’ici l’automne. Il s’agit probablement de la décision la plus lourde de conséquences politiques pour le président américain en ce début de dernier mandat.

Barack Obama et ses conseillers vont se pencher sur le dossier de l’oléoduc Keystone en soupesant tous les tenants et aboutissants, y compris politiques, au cours d’une procédure formelle d’analyse présidentielle (presidential review). Jeudi, le département d’État, chargé de l’affaire jusqu’ici parce que le pipeline traverserait la frontière entre le Canada et les États-Unis, a conclu son propre examen en organisant la seule audience publique sur le projet à Grand Island, dans le Nebraska. Des centaines de personnes ont assisté et participé à l’audience, dont le but était de collecter l’avis du public sur la première version du rapport du département d’État relatif à l’impact de Keystone sur l’environnement.


Dans ce rapport de 2000 pages, le département d’État estime que l’oléoduc de TransCanada « n’aurait pas d’impact considérable sur les changements climatiques » et que sa contribution aux besoins en énergie des États-Unis ne serait pas énorme. Le rapport estime aussi que le projet devrait créer moins de 4000 emplois dans la construction, et au total environ 42 000 emplois directs et indirects pendant les deux ans que nécessiterait l’installation du pipeline. Le département d’État ajoute qu’une fois construit, Keystone ne créerait que 35 emplois permanents et 15 emplois temporaires.


Le public a jusqu’à lundi, Journée mondiale de la Terre, pour faire d’autres commentaires par écrit avant que le département rédige la version finale de son rapport et l’envoie au président.


« Nous sommes surtout préoccupés par le risque que Keystone représente pour nos réserves d’eau potable et par le fait qu’une entreprise étrangère s’arroge le droit d’exproprier des propriétaires terriens ici, dans le Nebraska », déclare au Devoir Jane Kleeb, fondatrice et directrice de BOLD Nebraska, une organisation non gouvernementale.

 

L’Alberta


Jane Kleeb était non seulement à l’audience publique de jeudi à Grand Island, mais aussi à Washington la semaine dernière pour faire pression sur le gouvernement Obama et contrer la dernière visite en date de la première ministre de l’Alberta, Alison Redford. La première ministre effectuait sa quatrième visite à Washington depuis son entrée en fonction, en octobre 2011. Comme les précédentes, sa visite était exclusivement consacrée à la défense du projet de pipeline.


Flanquée de son ministre de l’Environnement, Alison Redford a rencontré des responsables du département d’État, discuté avec des élus démocrates et républicains à la Chambre et au Sénat, prononcé un discours à la Brookings Institution, l’un des centres de recherche et de réflexion de la capitale ayant le plus d’influence sur l’élaboration des politiques du gouvernement américain, où elle fut huée par des écologistes. Partout, Mme Redford a fait valoir que le projet Keystone est vital pour l’économie du Canada et des États-Unis.


« Redford essaie d’intimider Obama pour qu’il approuve Keystone, mais, lors de cette visite, elle s’est révélée pour ce qu’elle est vraiment : une lobbyiste en chef de TransCanada et des sables bitumineux qui fonctionne à coups de menaces à peine voilées », juge Jane Kleeb.


Le projet de TransCanada prévoit la construction d’un oléoduc de 1897 kilomètres qui acheminerait chaque jour 800 000 barils du Canada jusqu’au Texas, où ce pétrole, tiré des sables bitumineux de l’Alberta, serait raffiné.


Mais BOLD Nebraska affirme que TransCanada est un opérateur indigne de confiance, qui « trompe le public sans arrêt ». « TransCanada a d’abord dit que le pipeline transporterait du brut, pas des sables bitumineux. L’entreprise refuse toujours de communiquer la liste des diluants qu’elle emploierait pour faire passer les sables bitumineux dans l’oléoduc, elle n’a pas de plan d’urgence pour réagir à d’éventuelles fuites et a dit aux propriétaires terriens le long du tracé qu’elle avait reçu le droit de les exproprier il y a deux ans et que, s’ils résistaient, elle les traînerait en justice. C’est comme ça que TransCanada a obtenu ces terrains », raconte Jane Kleeb.


Le mouvement anti-Keystone est composé de groupes locaux tels que BOLD Nebraska et emmené par des célébrités comme Robert Kennedy Junior, l’actrice Daryl Hannah et l’acteur et cinéaste Robert Redford, dont la premier ministre de l’Alberta pense qu’il est l’un de ses cousins éloignés. Le mouvement a réussi à rassembler quelque 40 000 personnes devant la Maison-Blanche le 17 février pour l’une des plus grandes manifestations que Washington ait connues depuis l’invasion de l’Irak.


En marge de ces démonstrations de force dans la capitale, le mouvement fait pression à travers les États-Unis. Mercredi, des dizaines de sympathisants de SanDiego350, branche locale de l’organisation fondée par l’écologiste américain Bill McKibben pour lutter contre le réchauffement de la planète, ont ainsi protesté devant le country club où l’American Petroleum Institute (API), qui représente les intérêts du secteur pétrolier à Washington, tenait une conférence à propos des oléoducs.


« Nous avons manifesté pour appeler le président Obama à rejeter le pipeline Keystone, qui transporterait des sables bitumineux polluants », indique au Devoir Masada Disenhouse, directrice de SanDiego350. Bien que vivant à quelque 2000 kilomètres des sables bitumineux et du tracé du pipeline, elle se sent concernée par le projet, auquel elle reproche de risquer d’aggraver les changements climatiques. « Peu importe où le pétrole est pompé ou brûlé, le réchauffement de la planète est un phénomène mondial et il va tous nous toucher », explique Masada Disenhouse.


Obama mal à l’aise


Le projet Keystone touche à la fois à la politique intérieure et à la politique extérieure, aux dossiers du changement climatique, de l’énergie et de l’emploi, trois des plus grandes priorités déclarées de son dernier mandat. Surtout, l’oléoduc oppose - et pour la première fois d’une manière aussi visible et hargneuse - deux forces politiques traditionnelles et puissantes au sein du Parti démocrate : les environnementalistes et les syndicalistes.


L’AFL-CIO, la plus grande confédération syndicale du pays, a en effet noué une alliance inédite avec l’industrie pétrolière dans cette affaire. Le 28 février, l’AFL-CIO faisait savoir qu’elle « soutient le développement de notre infrastructure d’oléoducs, les mesures qui assurent que les pipelines et les autres infrastructures énergétiques créent de bons emplois et bâtissent la base industrielle de l’Amérique ».


Le patron de l’AFL-CIO pour le secteur de la construction, Sean McGarvey, s’est même joint au président de l’API, Jack Gerard, pour exhorter Barack Obama à approuver le projet de TransCanada.


« Eux et nous sommes attachés à créer des emplois ici aux États-Unis, c’est donc une alliance logique ; nous fournissons les emplois et les syndicats ont les ouvriers qualifiés pour les remplir », explique au Devoir Sabrina Fang, porte-parole de l’API sur le dossier Keystone.


Le magazine Mother Jones a remis en cause l’intégrité du rapport du département d’État. Il affirme que plusieurs sociétés de consultants recrutées pour l’élaborer ont des liens avec TransCanada.


Mais Sabrina Fang rejette l’idée selon laquelle la plupart des emplois créés par le pipeline seraient temporaires. « Un emploi est un emploi, et c’est ce dont les gens ont besoin dans ce pays », dit-elle.

 

En faveur


La porte-parole de l’API « a bon espoir de voir le président Obama approuver l’oléoduc ». « S’il se range du côté de la science, de la sécurité énergétique, de l’emploi et du peuple américain, il l’approuvera », poursuit Sabrina Fang.


Les sondages montrent bien que la majorité des Américains sont favorables au pipeline de TransCanada. D’après le plus récent, effectué par l’institut Pew et publié le 2 avril, les deux tiers des personnes interrogées et les deux tiers de celles qui s’identifient comme démocrates appuient le projet. Mais ce dernier sondage a été mené avant la fuite d’un oléoduc d’Exxon-Mobil qui a déversé un pétrole semblable à celui des sables bitumineux dans des lotissements et des cours d’eau à Mayflower, une ville de l’Arkansas.


Jusqu’à présent, Barack Obama a évité de prendre position dans le dossier. En janvier 2012, année d’élection présidentielle, il l’avait envoyé en touche.


Il avait alors rejeté la demande de permis de TransCanada pour l’oléoduc, au motif que la date butoir du 21 février 2012 fixée par le Congrès ne lui permettait pas d’effectuer une étude sérieuse quant à l’intérêt du projet pour les États-Unis. Néanmoins, il autorisait aussi TransCanada à proposer un tracé alternatif pour contourner les importantes nappes d’eau souterraine du Nebraska que l’itinéraire initial traversait, ce que TransCanada a fait.


Mais Barack Obama ne peut plus renvoyer le dossier à plus tard. Devant un parterre de riches donateurs du Parti démocrate réunis le 4 avril au domicile californien d’un milliardaire qui est opposé au pipeline Keystone, le président américain a reconnu que « les données politiques sur ce projet sont difficiles ». Aujourd’hui, il lui faut choisir en sachant qu’il heurtera l’un des piliers les plus solides de son parti.


Les syndicats réclament « l’approbation rapide » du pipeline, qu’ils considèrent comme « important pour les travailleurs américains dans le climat économique actuel ».


Pour leur part, les environnementalistes comme Jane Kleeb, la fondatrice de BOLD Nebraska, appellent le président Obama à « mettre ses actes en accord avec ses paroles ». « Je suis déçue par le président, il a beaucoup parlé des changements climatiques, maintenant il faut qu’il agisse par rapport aux engagements qu’il a pris », ajoute Masada Disenhouse, de SanDiego350.


Collaboratrice

À voir en vidéo