L’insécurité sociale selon Barack Obama

Barack Obama veut dégager 800 milliards de dollars supplémentaires. Il les trouverait en supprimant des niches fiscales exploitées par les plus riches, en augmentant le taux d’imposition sur les salaires de plus de 1 million de dollars jusqu’à 30 %, en élargissant l’impôt sur les successions par un abaissement du seuil de 5 à 3,5 millions et par une hausse du taux de 40 à 45 %.
Photo: Agence France-Presse (photo) Mandel Ngan Barack Obama veut dégager 800 milliards de dollars supplémentaires. Il les trouverait en supprimant des niches fiscales exploitées par les plus riches, en augmentant le taux d’imposition sur les salaires de plus de 1 million de dollars jusqu’à 30 %, en élargissant l’impôt sur les successions par un abaissement du seuil de 5 à 3,5 millions et par une hausse du taux de 40 à 45 %.

Washington — Barack Obama a remis cette semaine au Congrès un projet de budget pour 2014 qui, selon lui, reflète une approche équilibrée . Mais parmi les mesures qu’il propose pour réduire le déficit figure une réforme du système universel de retraites qui diminuerait les pensions. Ce qui vaut au président américain de susciter un tollé.

Un projet de budget présidentiel est bien plus qu’une feuille de route remplie de chiffres pour gouverner les finances publiques. C’est aussi une déclaration de philosophie politique.


Barack Obama en est conscient. En présentant son projet de budget pour l’exercice fiscal 2014 qui, ici aux États-Unis, commencera le 1er octobre, il a estimé que ce document traduit la nécessité pour la « nation » américaine de « devenir plus intelligente et astucieuse quant à ses priorités ».


Le président affirme que, s’il est approuvé par la Chambre et le Sénat, son budget contribuera à relancer l’économie et l’emploi de même qu’à réduire le déficit de moitié d’ici 2016. Barack Obama fait valoir que, contrairement à la proposition de budget déjà adoptée par la majorité républicaine de la Chambre, son projet met en oeuvre « une approche équilibrée », entre stimulation et austérité.


Côté recettes, Barack Obama veut dégager 800 milliards de dollars supplémentaires. Il les trouverait en supprimant des niches fiscales exploitées par les plus riches, en augmentant le taux d’imposition sur les salaires de plus de 1 million de dollars jusqu’à 30 %, en élargissant l’impôt sur les successions par un abaissement du seuil de 5 à 3,5 millions et par une hausse du taux de 40 à 45 %.


Côté dépenses, il propose un plan pour l’emploi d’une ampleur bien plus modeste que celui de 2009 : 50 milliards pour stimuler la construction et la réparation d’infrastructures routières. Ce plan pour l’emploi s’accompagne d’une initiative dans l’éducation visant à créer, pour la première fois aux États-Unis, un réseau public de maternelles.


Cependant, le projet de budget du chef de la Maison-Blanche est aussi un budget d’austérité, même s’il propose de remplacer la cure arbitraire en vigueur depuis février par des coupes « ciblées ». Les coupes « ciblées » prônées par Barack Obama sont d’un montant de 1800 milliards sur 10 ans et viendraient s’ajouter aux coupes de 2500 milliards dont il est déjà convenu avec l’opposition.

 

Perplexe !


Or, la coupe « ciblée » la plus controversée est une mesure qui n’est pas une priorité pour la nation américaine et qui laisse perplexe sur la philosophie politique de Barack Obama.


Le locataire de la Maison-Blanche propose en effet de réformer la Social Security, le système public et universel de retraites créé pendant la Grande Dépression par un autre président démocrate, Franklin Roosevelt. Plus précisément, il propose de modifier le calcul de l’ajustement annuel d’une manière qui ferait baisser les retraites versées par la Social Security au regard de l’inflation. Le président Obama laisse entendre qu’il fait cette proposition à contrecoeur, soulignant qu’elle n’est « pas optimale ». Mais selon lui, elle est l’une de ses « priorités intelligentes et astucieuses » parce qu’elle contribuera à réduire le déficit et la dette.


Barack Obama adopte ainsi non seulement une idée que l’appareil du Parti républicain promeut depuis des décennies, mais aussi une vision des causes du déficit véhiculée par ces mêmes républicains au mépris de la réalité.


La Social Security est en effet alimentée par les cotisations des Américains au moyen d’une taxe prélevée sur leurs revenus. Leurs cotisations sont investies par l’agence chargée du programme qui les fait fructifier. Le tout va dans un « pot commun ». Le montant des versements mensuels auquel chaque cotisant a droit dépend des revenus tirés de sa carrière professionnelle et de l’âge auquel il prend sa retraite.


Autrement dit, la Social Security ne fait pas partie du budget fédéral stricto sensu. La considérer comme une cause du déficit est donc « une sacrée ânerie », assène Terry O’Neill, présidente de la National Organization for Women.


« Le seul problème de la Social Security, c’est que les élus du Congrès puisent sans arrêt dans son excédent et utilisent cet argent pour autre chose que les retraites », déclare au Devoir Jim Dean, directeur de Democracy for America, une organisation fondée par son frère, Howard Dean, ancien gouverneur du Vermont et candidat démocrate à la Maison-Blanche en 2004.

 

Honteux !


Déjà entré dans l’Histoire comme premier président métis des États-Unis, Barack Obama y entre à nouveau, cette fois pour une raison moins enthousiasmante. Il devient le premier président démocrate de l’histoire des États-Unis à stigmatiser la Social Security dans un budget et à menacer de diminuer les pensions des retraités actuels et futurs.


« C’est honteux ! Les vrais démocrates ne coupent pas la Social Security, un point, c’est tout ! Je suis très déçu, mais nous allons lutter contre ça jusqu’au bout », lance Jim Dean qui a participé à une manifestation devant la Maison-Blanche. « Nous ne nous sommes jamais attendus à avoir un président parfait, mais qu’un président démocrate propose une réduction de Social Security, c’est de la folie, car la Social Security et la protection qu’elle offre constituent une valeur fondamentale du parti », explique-t-il.


Au Congrès, le coprésident du groupe des démocrates progressistes, Raúl Grijalva, souligne que « la Social Security n’a pas causé le déficit et ne devrait pas faire partie de ce débat ». « Les républicains essaient de rogner dans la Social Security depuis longtemps et je ne crois pas que les démocrates devraient leur donner cette victoire », ajoute ce député de l’Arizona.


Mais la consternation dépasse le cercle de la mouvance progressiste. Une pétition portant plus de 2,3 millions de signatures est remise à la Maison-Blanche. Elle appelle Barack Obama à renoncer à changer le calcul des retraites. L’AARP, la plus importante association de retraités avec 40 millions de membres, défend la même position.


Pour sa part, Richard Trumka, président de l’AFL-CIO, la plus grande confédération syndicale du pays avec quelque 11 millions d’adhérents, juge le budget de Barack Obama « erroné, injuste et indéfendable ».


C’est que Barack Obama ouvre la voie à une véritable insécurité sociale. Il ne se borne pas à proposer de saper la Social Security. Il veut sabrer 400 milliards du budget de Medicare, l’assurance-maladie publique pour les plus de 65 ans, 19 milliards de Medicaid, celle pour les indigents, et même des dizaines de millions du programme qui aide les plus pauvres à payer le chauffage de leur logement.


Par ailleurs, s’il propose bien de relever le salaire minimum de 7,25 à 9 $ l’heure, cette hausse est inférieure à celle qu’il avait promise pendant la campagne présidentielle de 2008.


Mais plus que toute autre de ses propositions budgétaires, celle d’un changement du calcul des retraites est la rupture d’une promesse à la portée non seulement symbolique sur le plan de la philosophie politique et du contrat social, mais aussi pragmatique pour les millions d’Américains qui dépendent de la Social Security pour éviter de tomber sous le seuil de pauvreté.

 

Une promesse


Jim Dean se souvient que, face au républicain John McCain, « Barack Obama avait été très clair pendant la campagne de 2008 : il avait promis d’empêcher toute coupe dans la Social Security ». Le 6 septembre 2008, Barack Obama s’était en effet posé en défenseur de cette icône du New Deal, de ce pilier du filet de sécurité des Américains. « John McCain suggère qu’il faudrait réduire les ajustements des retraites au regard du coût de la vie ou augmenter l’âge de la retraite, mais je ne ferai ni l’un ni l’autre », avait-il martelé.


Cependant, au lieu de brader la Social Security aujourd’hui, Barack Obama ferait mieux de faire des propositions pour renforcer ce système et améliorer les vieux jours des Américains. « Certes, nous devons réformer la Social Security, mais pas pour diminuer le revenu qui soutient des millions de personnes, mais pour l’augmenter », écrit Katrina vanden Heuvel, directrice du magazine The Nation, en qualifiant les versements de la Social Security d’« austères ».


De fait, la retraite moyenne fournie par la Social Security ne s’élève qu’à 1262 dollars par mois et ne remplace les revenus de la carrière du salarié qu’à hauteur de 40 % maximum. On est loin du taux moyen de remplacement de 60 % observé dans le reste du monde développé.


Dans ce contexte, Jim Dean, de Democracy for America, indique au Devoir que son mouvement « ne tolérera aucune réduction ». Il menace aussi de représailles les élus démocrates qui voteront pour le projet de budget en l’état. « Je ne pense pas que des démocrates voteront pour ces coupes dans la Social Security, mais si certains le font, nous présenterons des candidats contre eux lors des primaires avant les législatives de 2014 », prévient-il. Jim Dean « a du mal à comprendre » pourquoi Barack Obama propose de changer la Social Security. Nancy Pelosi, chef des démocrates à la Chambre, aussi.


Barack Obama tente une explication en parlant de « bon sens » et de « compromis ». Jared Bernstein, ancien conseiller de la Maison-Blanche, explique que le président « veut amener les républicains à la table de négociations sur la question cruciale des impôts ».


Le Christian Science Monitor, d’autres journaux et d’autres observateurs se demandent si Barack Obama n’imiterait pas Bill Clinton dans sa fameuse stratégie de « triangulation », qui, en vue des présidentielles de 1996, consistait à adopter des mesures impopulaires auprès de la base démocrate pour ravir le centre aux républicains. Mais cette explication « ne tient pas la route », dit Jim Dean, car Barack Obama, réélu pour un dernier mandat, n’a plus à craindre le verdict des urnes.


Personne, même à la Maison-Blanche, n’ose expliquer la proposition controversée de Barack Obama par le courage politique que celui-ci manifesterait en s’attaquant à un programme aussi populaire que la Social Security, et pas seulement auprès de sa base.


« Le budget du président Obama continue à exiger plus de sacrifices » des Américains moyens « que de Wall Street et des grosses entreprises », déplore Richard Trumka, patron de l’AFL-CIO. « En novembre, les travailleurs américains ont voté pour l’emploi et la croissance, pas pour un budget d’austérité et des coupes dans les programmes sociaux », rappelle le syndicaliste.

 

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