La grève de la faim à Guantánamo - «Le problème fondamental reste la frustration et le désespoir de ces hommes»

La fermeture de la prison est réclamée par plusieurs Américains.
Photo: Agence France-Presse (photo) La fermeture de la prison est réclamée par plusieurs Américains.

«Soit tu prends le miel dans ta bouche, soit je te le fourre dans l’anus ! » Selon l’avocat David Remes, c’est dans cette ambiance que se déroulent nombre de repas au camp de Guantánamo, où plusieurs dizaines de détenus poursuivent une grève de la faim depuis des semaines. « Un de mes clients m’a raconté la scène, lors d’un coup de fil vendredi dernier [ le 1er avril], rapporte l’avocat, qui représente quinze détenus à Guantánamo. Pour tenter de maintenir les détenus en vie, les gardes essaient de leur faire manger du miel. S’ils n’y arrivent pas, ils passent au tubage pour les nourrir de force ». Sur les 166 détenus encore à Guantánamo, quelques 130 seraient aujourd’hui en grève de la faim, estiment leurs avocats, qui se basent sur des coups de fil et visites sporadiques à leurs clients. Le Pentagone, responsable du camp situé sur une base militaire américaine à Cuba, faisait état vendredi de 40 grévistes de la faim, dont 11 nourris de force. La procédure, pratiquée depuis des années, chaque fois que des détenus refusent trop longtemps leurs repas, consiste à introduire un tube dans la narine du détenu pour descendre jusqu’à son intestin.


Le mouvement de grève a débuté en février, pour protester contre des fouilles agressives, ont raconté les détenus à leurs avocats, se plaignant en particulier que leurs Corans ne soient pas maniés avec le respect voulu. « Le nouveau commandant du camp, arrivé en juin, a rétabli des règles plus sévères, explique David Remes, qui visite régulièrement Guantánamo depuis 2004. En janvier, un garde a tiré en direction d’un groupe de détenus, ce qui était sans précédent. En février, le commandant a fait confisquer des documents personnels dans les cellules. Mais le problème fondamental reste la frustration et le désespoir de ces hommes qui sont détenus depuis douze ans, sans charges et sans perspectives ».


Parmi les 166 détenus restant à Guantánamo, 86 ont été déclarés transférables vers leur pays d’origine ou vers des pays tiers par l’administration américaine qui n’a pas d’éléments à charge suffisants pour les juger. Mais le Congrès a limité le transfèrement des détenus hors de Guantánamo, bloquant de facto tous les rapatriements. « Obama pourrait surmonter les restrictions du Congrès s’il en avait la volonté politique, objecte l’avocat David Remes. Le Congrès permet une exception, si l’intérêt national des États-Unis est en jeu, mais jusqu’à présent Obama n’a jamais voulu exercer cette autorité, il préfère éviter la controverse ».


Le dossier pourrait évoluer grâce au changement d’attitude du Yémen, qui compte quelque 90 ressortissants au camp. Le nouveau président yéménite, Mansour Hadi a demandé le rapatriement de ces ressortissants, alors que son prédécesseur, le président Saleh, semblait assez indifférent à leur sort. « Le gouvernement yéménite s’engage vraiment, se réjouit David Remes, en partance pour le Yémen. Si Obama montrait enfin du leadership sur cette question, des transferts pourraient être possibles ». La France pourrait aussi délivrer au moins l’un des détenus, l’Algérien Nabil Hadjarab, 33 ans, dont les proches habitent l’hexagone, plaident ses avocats. « Si François Hollande s’en occupait, Nabil pourrait être chez lui dans les deux semaines », assure son avocate Cori Crider. Le père et le grand-père de Nabil s’étaient battus pour la France lors des deux guerres mondiales, soulignent ses avocats. Aux dernières nouvelles reçues par les avocats, fin mars, Nabil Hadjarab était toujours en grève de la faim, nourri de force.

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