Comment la NRA a monopolisé le débat sur les armes aux États-Unis

«La seule façon de stopper un méchant avec une arme est de lui opposer quelqu’un de bien avec une arme.» Alors que le débat sur un contrôle accru des armes à feu est relancé aux États-Unis par la tuerie de Newtown, dans le Connecticut, c’est avec cet argument-choc que Wayne LaPierre, le vice-président de la National Rifle Association (NRA), a justifié la nécessité d’armer les professeurs dans les écoles. M. LaPierre a également annoncé la mise en place par son organisation d’un «programme de protection» des écoles, baptisé «National School Shield» (Bouclier pour l’école), qui a déjà son site Internet.


Avec quatre millions d’adhérents et 11 000 instructeurs, la NRA est devenue l’un des plus puissants lobbies capables d’influencer la politique américaine. Pourtant, lorsqu’elle est fondée en 1871 par un avocat et un ancien journaliste du New York Times, la NRA se consacre principalement à la chasse et au tir sportif, relate Jill Lepore dans le New Yorker. Mais depuis qu’elle s’est investie sur le terrain du lobbying politique en 1968, elle a réussi à imposer l’idée que la détention et le port d’arme sont une liberté fondamentale, garantie par le second amendement, mais aussi un acte citoyen. Et, depuis une vingtaine d’années, elle a réussi à bloquer toute initiative destinée à durcir la législation sur les armes à feu.


Ce lobbying politique auprès des assemblées législatives des États, mais aussi au Congrès, à la présidence et dans les tribunaux, est effectué par une demi-douzaine d’entités au sein de l’organisation. Il est financé par des donateurs issus notamment de la sphère conservatrice et de l’industrie des armes. Lors d’un congrès de l’organisation, le Violence Policy Center a ainsi relevé les noms de donateurs liés à cette industrie et leurs contributions, à l’instar de Harlon Carter ou de Joe Foss, deux anciens chefs de la NRA ayant fait don de millions de dollars à l’organisation. Une convergence d’intérêts qui pousse certains commentateurs à se demander, comme Lee Fang dans The Nation, si la NRA agit en faveur des détenteurs d’armes, qu’il estime majoritairement partisans aujourd’hui d’une plus grande régulation des armes, ou en faveur de l’industrie de l’armement, uniquement intéressée par vendre ses produits ?


L’influence politique que le lobby des armes a acquise est telle qu’on lui prête la défaite d’Al Gore à l’élection présidentielle de 2000. Le candidat démocrate avait perdu les États de l’Arkansas, du New Hampshire et du Tennessee, où l’opinion est très majoritairement acquise au lobby pro-armes. Instruits par cet échec, les démocrates ont dès lors cessé de militer pour le contrôle des armes, trop dangereux en termes électoraux.


L’organisation excelle dans les primaires républicaines, où elle est capable de susciter des candidatures concurrentes à celles de candidats qui n’auraient pas adopté une position claire sur le contrôle des armes.

 

L’homme à abattre


Pour son président actuel, David Keene, toutes ces victoires sont fragiles. Notamment en présence du président Barack Obama, qui a siégé de 1994 à 2002 au conseil d’administration de la Fondation Joyce à Chicago, qui finance la recherche et l’action pour le contrôle des armes. À son arrivée en mai 2011 à la tête de la NRA, l’éminence grise des conservateurs, qui aurait dit-on l’oreille de tous les présidents républicains, avait fait de Barack Obama l’homme à abattre lors de la présidentielle de 2012.


L’échec de la NRA aux élections de 2012 ne s’est pas limité à la présidentielle. Six des sept candidats aux élections sénatoriales dans lesquelles la NRA s’est financièrement engagée ont été battus. La NRA y a décelé une «anomalie» liée à la forte participation des jeunes électeurs, mobilisés par Obama, à des scrutins organisés le même jour que l’élection présidentielle. «Dans des circonstances normales, nous aurions fait pencher la balance», a estimé David Keene, ajoutant que les idées défendues par son groupe sont toujours majoritaires à la Chambre des représentants comme au Sénat.


Mais, analyse Vincent Michelot, spécialiste des États-Unis à l’Institut des sciences politiques de Lyon, «il ne faut pas fantasmer sur une NRA toute-puissante qui peut bloquer toute initiative. La NRA est efficace pour utiliser le débat public à ses fins et faire passer l’idée que le contrôle des armes n’est pas une solution consensuelle». Par ailleurs, poursuit-il, «la NRA n’est pas puissante de manière égale sur tout le territoire américain. Il existe des États où la culture des armes est forte, comme dans le Sud, et à l’inverse certains États où il existe un fort contrôle». Influente parmi les démocrates comme parmi les républicains au Texas, elle a peu d’ancrage dans le nord-est des États-Unis.


Il demeure que, dans son secteur, la NRA n’a pas d’équivalent et demeure incontournable sur la question du port d’armes. Fragmentés, ses adversaires ne font pas le poids. «On a, d’un côté, la gauche américaine, principalement urbaine, qui dit que le droit de porter des armes n’est pas un droit de la personne et que le second amendement a été perverti, analyse Vincent Michelot. Le deuxième groupe est composé des forces de l’ordre et des organisations nationales de la police qui s’inquiètent des armes faites pour tuer les flics.» Si ces deux groupes se rejoignent sur cette question, ils n’ont pas constitué d’organisation équivalente à la NRA.

 

Combats à venir


Dans les mois à venir, la NRA devrait une nouvelle fois éprouver son pouvoir d’influence dans les sphères publique comme politique. Après la tuerie de Newtown, le président Obama semble déterminé à imposer une nouvelle législation plus restrictive sur le contrôle des armes au niveau national. Une législation à laquelle l’opinion américaine semble plus que jamais favorable. Selon un sondage publié le 27 décembre par le quotidien USAToday, 58 % des Américains se disent en faveur de lois plus strictes sur la vente des armes, une forte hausse par rapport à octobre 2011, quand seulement 43 % d’entre eux adhéraient à cette idée.


Sur la scène internationale, le puissant lobby des armes a déjà mobilisé ses troupes en prévision de la reprise des négociations à l’Assemblée générale de l’ONU, qui doivent aboutir au premier traité international sur le commerce des armes conventionnelles (ATT). La NRA s’oppose fortement à toute réglementation internationale du commerce des armes, qui pourrait selon elle fournir un argument de taille pour imposer sur le territoire national des restrictions.