La guerre du djihad s’affiche aux États-Unis


	Une affiche de la campagne MyJihad sur un autobus de Chicago
Photo: CAIS Chicago
Une affiche de la campagne MyJihad sur un autobus de Chicago

Les bus des États-Unis sont devenus ces derniers temps le terrain d’une guerre de communication autour du terme « djihad ». La bataille s’est ouverte l’été dernier avec une campagne islamophobe lancée par un lobby conservateur, l’American Freedom Defense Initiative (Initiative pour la défense de la liberté américaine), qui a réussi à obtenir des espaces publicitaires dans les transports en commun de plusieurs villes, sur décision de justice. « Dans toute guerre entre l’homme civilisé et le sauvage, soutenez l’homme civilisé. Soutenez Israël. Battez le djihad », proclamaient les affiches, placardées sur des bus de San Francisco et dans une dizaine de stations de métro de New York.

Les affiches n’avaient pas tardé à être graffitées, à l’initiative de simples citoyens ou d’organisations telles que l’Institute for Middle East Understanding.


Dans le contexte d’islamophobie croissante dans l’Amérique post-11-Septembre - « L’Amérique est-elle islamophobe ? », titrait en 2010 le Time Magazine -, la communauté musulmane a contre-attaqué. À la mi-décembre, la branche de Chicago du Council on American-Islamic Relations (CAIR, une organisation de lobbying de la communauté musulmane aux États-Unis) a lancé la campagne « MyJihad ». Le message, celui d’un djihad spirituel, tolérant et ouvert, se décline en ligne et sur des affiches placardées sur les bus de Chicago et, depuis cette semaine, de San Francisco.


Ahmed Rehab, le directeur de CAIR Chicago, explique que la campagne vise à « partager le vrai sens du djihad tel que compris et pratiqué par une majorité de musulmans », c’est-à-dire « un principe fondateur de la foi musulmane qui consiste à se battre pour s’élever vers quelque chose de meilleur ». Il déplore que le terme djihad, très présent dans le patrimoine juridico-religieux de l’islam, ait été « déformé par les actes de musulmans extrémistes » et par « les tentatives d’endoctrinement des islamophobes ».


De fait, le terme djihad, souvent traduit par « guerre sainte » ou « guerre juste », a revêtu au cours de l’histoire plusieurs significations. Compris et utilisé différemment selon qui l’emploie et dans quel but, il fait l’objet de tentatives de réappropriation de part et d’autre. « La racine du mot djihad signifie “ effort ”. En ce sens, le djihad peut en effet signifier un effort spirituel personnel de renforcement de sa foi », explique Pascal Buresi, spécialiste de l’islam, directeur de recherche au CNRS. « Dans le monde musulman des VIIIe et IXe siècles, le djihad est devenu une catégorie juridique. Le djihad, c’était la guerre légale, autorisée, contre le voisin chrétien. Puis, avec l’apparition des croisades, l’appel au djihad est devenu un vrai instrument de propagande. »


Basculement


Cette connotation guerrière est revenue en force avec la colonisation puis, à la fin des années 70, avec l’apparition du djihad islamiste égyptien, groupe armé issu des Frères musulmans, responsable de l’assassinat en 1981 du président égyptien Anouar el-Sadate. Un « basculement fondamental », pour François Zabbal, chercheur associé à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), rédacteur en chef de Qantara, la revue de l’Institut du monde arabe. « Le terme djihad s’est substitué au lexique précédent de lutte contre l’oppresseur, qui existe pourtant en arabe. Tout à coup, il a existé un djihad “ interne ” à l’islam, tourné contre un pouvoir lui-même musulman, considéré comme mécréant. Ce tissu lourd de sens a largement nourri l’interprétation que font aujourd’hui du djihad nombre de groupes extrémistes. »


D’où l’association « djihad = violence » chez les islamophobes et, en réaction, la tentative de plusieurs organisations musulmanes, dont celle de Chicago, de rappeler le sens initial du djihad, plus pacifique et spirituel. Un dialogue de sourds ?


Pour Pascal Buresi, il est vain de se braquer autour de ce mot, certes instrumentalisé, dans la mesure où « ses différents sens se sont accumulés sans que jamais disparaisse le sens originel ». Ne pas prendre en compte cette épaisseur historique, c’est aussi, pour François Zabbal, nier la réalité. « La démarche d’ouverture de cette campagne est bien sûr louable, mais le fait est que le terme djihad est aujourd’hui massivement du côté de la guerre sainte, qu’on y adhère ou pas. L’islam spirituel n’est pas le seul. Vouloir le faire croire, vouloir imposer une signification unique et non discutable, je ne suis pas sûr que cela aide à lutter contre l’extrémisme. »

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