Les étudiants martyrs de l’Université Kent

Voici un extrait de l’essai Passages américains, tout juste publié par l’auteure chez Boréal sur les luttes menées par la jeunesse contre l’autoritarisme politique. L’écrivaine a remporté lundi le Grand Prix du livre de Montréal 2012.

C’est un beau jour de printemps, ce 4 mai 1970, quand se rallient sur les Commons, où les herbes sont hautes, où les arbres commencent à fleurir, cet espace du campus assez sauvage où les étudiants ont l’habitude de se réunir après leurs cours, mille étudiants qui vont protester contre la guerre, l’extension de la guerre au Cambodge, telle que la conçoit le gouvernement Nixon. Les étudiants exacerbés par cette guerre protestent déjà depuis trois jours, trois nuits. Mais voici que se prépare un vaste ralliement, en ce 4 mai 1970, sur le campus, de mille jeunes gens en colère. Ils sont toutefois paisibles, sans armes, ils ne veulent exprimer tous ensemble que leur ferveur pour la paix dans le monde, ils sont échevelés et doux, et croient beaucoup à cette époque au mot Amour, Love, qu’ils écrivent sur leurs pancartes, Make love, not war, ce sont souvent des enfants de bonne famille, dont le contact avec la violence pourrait sembler lointain, mais pour qui la guerre est d’une omniprésence scandaleuse, car ils en sont partout les témoins, à la télévision, chaque jour, dans un déploiement de massacres, comme dans les journaux où ils voient se succéder les événements les plus macabres de cette guerre. Ils y voient aussi les noms de leurs morts au combat, dont la liste ne cesse de s’allonger dans un pays que divise déjà tant cette guerre, et pour ceux qui ont hérité de la conscience sociale et politique de leurs aînés, il faut condamner cette guerre qu’ils déclarent injuste et raciste, et d’une sanguinaire barbarie. C’est à midi, en ce 4 mai 1970, que la Garde nationale vient rompre les rangs des manifestants, sur le campus, en lançant sur eux des bombes lacrymogènes, pour ensuite, vingt minutes plus tard, ouvrir le feu sur les manifestants qui, eux, se mettent à courir dans toutes les directions afin d’échapper à la fusillade, courent vers les bâtiments des dortoirs, les édifices de l’université, d’autres, immobilisés par la terreur, se couchent sur l’herbe, attendent la fin des coups qu’ils croient être tirés en l’air, dans un écho de détonations qui leur vrillent les tempes. Près de cinq cents étudiants ont rejoint le parking où ils se sentent plus protégés, quand se rapprochent d’eux aussi les gardes nationaux avec leurs bombes de gaz et leurs fusils. Quelques étudiants se défendent de cette armée en lançant des pierres, leurs yeux les brûlent, ils voient à peine devant eux, la fusillade continue, il y a une petite colline où se sont réfugiés quelques manifestants, l’un d’entre eux tombe et semble se rouler dans l’herbe, pendant quelques instants, c’est tout près de l’édifice Taylor Hall où il pourrait se relever, fuir, se cacher dans l’édifice, l’étudiant est allongé sur l’herbe, son front saigne sous sa belle chevelure; l’étudiant est mort. La fusillade est finie. Il est un peu plus de midi et l’air est tiède, c’est le printemps. Plus loin, sur le parking, une jeune fille semble endormie, couchée sur l’asphalte, elle porte, ce jour-là, un chemisier cow-boy et un jeans délavé, de son visage coule le sang. Des jeunes gens se penchent vers elle, ils pleurent. Une étudiante est à genoux près du cadavre, tenant la main d’un autre étudiant qui est debout: il y aura ce jour-là, ce 4 mai 1970, quatre étudiants tués par la Garde nationale et neuf étudiants blessés, dont plusieurs seront dans un état critique. Les noms de ces étudiants martyrs assassinés sont Allison B. Krause, dix-neuf ans, Sandra Lee Scheuer, vingt ans, Jeffrey Glenn Miller, vingt ans, et William Knox Schroeder, dix-neuf ans. On a tué la jeunesse en ce 4 mai 1970, on a tué des enfants innocents. Mais si le pays entier est secoué, indigné par ces meurtres, l’adjudant général des gardes nationaux de l’Ohio en dénie la responsabilité en disant dans son commentaire à la télévision que ses hommes ont été forcés à une telle violence par la provocation des étudiants, l’un d’eux, un tireur isolé, aurait tiré du toit d’un bâtiment universitaire sur les troupes. Ce qui se révélera une fausseté, il n’y eut jamais de tireur isolé, sur un toit, tirant sur les gardes nationaux. Les reporters qui assistaient à cette manifestation ne reconnaissent pas, eux non plus, la présence de ce tireur s’attaquant aux troupes. Il n’y eut, de la part des étudiants lors de leur ralliement, que quelques lanceurs de pierres, aucun n’était armé d’un fusil. Les seules détonations qu’entendirent les reporters furent celles de la fusillade des gardes nationaux qui prirent les étudiants par surprise en se ruant sur eux avec leurs bombes lacrymogènes, avant d’ouvrir le feu sur les étudiants du campus qui se mirent à se disperser vers les bâtiments universitaires et le parking. L’adjoint de l’adjudant général dit lui aussi que les troupes avaient d’abord été provoquées par le tireur isolé, monté sur le toit. «Si on nous attaque, on attaque à notre tour, tel était l’ordre que nous avons reçu», dit l’adjoint de l’adjudant, ainsi on efface l’acte de tuer par ces mots, «nous en avons reçu l’ordre», quand il n’y eut jamais de preuve qu’un tireur isolé était sur le toit à tirer sur les hommes de l’adjudant et de son adjoint. Quant au président Nixon, son commentaire aux journalistes est teinté d’une hypocrite compassion qui a des allures de sincérité, «À Washington, le président Nixon déplore la mort des quatre étudiants; cela doit nous rappeler, dit-il, que lorsque la dissension tourne à la violence, c’est la tragédie qui l’emporte, c’est mon espoir que cet accident malheureux et tragique pourra renforcer la détermination, sur tous les campus de notre nation, des administrateurs, des étudiants, des professeurs des facultés, la détermination que tous ensemble défendent ce droit à la dissension qui est légitime dans notre pays, la dissension pacifique, sans avoir recours à la violence comme moyen d’expression », le ton du commentaire est sermonneur et ne comporte aucun mot d’empathie pour les parents des jeunes victimes, ni pour les victimes elles-mêmes. Un gouverneur demande à J. Edgar Hoover d’entreprendre une enquête au FBI afin de disséquer les motifs de cette violence envers les étudiants de l’université d’État de Kent, mais pendant longtemps il n’y aura aucune enquête sur cette tuerie des gardes nationaux. À 14 h 10, ce même jour, le 4 mai 1970, le président de l’université exige que soit fermée l’université pour une période indéfinie, les étudiants sont évacués des dortoirs, les bâtiments de l’université sont déserts, les étudiants ont été envoyés dans les villes les plus proches. Mais longtemps, la honte de ces crimes consentis «parce que tel était l’ordre reçu» par les gardes nationaux, la honte demeure. Et nous nous posons cette question, combien encore de ces innocents manifestants, combien encore seront tués par erreur? Quand ils n’ont fait que désobéir aux lois de la guerre, de façon aussi stoïque, héroïque, combien encore allongeront la liste de ces étudiants martyrs?
 

2 commentaires
  • Franklin Bernard - Inscrit 14 novembre 2012 18 h 34

    Les carrés rouges de l'époque

    Et là-bas, autrefois, comme ici aujourd'hui, c'est la répression violente par le pouvoir en place qui s'exprima. Bien sûr, les sbires de nos différents services de police n'allèrent pas jusqu'à la fusillade (quoique de justesse), mais le combat était le même: salir et mépriser par le mensonge et la calomnie la réputation du peuple descendu dans la rue, et écraser par tous les moyens sa contestation pacifique. L'adjudant général de la Garde Nationale de l'Ohio, son adjoint, le président Nixon étaient les Charest, Bachand et St-Pierre de l'époque.

  • Jean Guy Nadeau - Inscrit 20 novembre 2012 19 h 30

    Mentalité policière

    Même si la Garde Nationale n'est pas la Police, elle en tient le rôle et, ici, lui a ouvert la porte pour les années suivantes. Militarisation des corps policiers, etc.

    Et quelle mentalité de LOOSERS: Tirer sur une foule d'étudiants... parce qu'un tireur sur un toît nous a tiré dessus! C'est quoi le rapport???