États-Unis - La course à la Maison-Blanche, une course à l’argent

Barack Obama
Photo: Agence France-Presse (photo) Matt Sullivan Barack Obama

Washington – L’argent coule à flot dans la campagne en vue de la présidentielle et des législatives aux États-Unis, notamment depuis les filiales américaines de compagnies canadiennes. Ces élections s’annoncent comme les plus chères jamais organisées, une situation qui souligne le risque de corruption des élus.


À moins de trois mois du scrutin du 6 novembre, il ne fait guère de doute que la présidentielle américaine et les législatives qui se dérouleront le même jour seront les plus chères de l’histoire.


Pour le troisième mois consécutif, Mitt Romney a collecté plus d’argent que Barack Obama en juillet : 101 millions de dollars, contre 75. Néanmoins, c’est le président sortant qui a amassé le plus d’argent depuis le début de la campagne, soit 348 millions, contre 193 pour son rival républicain. Ces fonds proviennent d’individus et de comités d’action politique (PACs) formés par des entreprises, des syndicats ou leurs employés.


À ce trésor de guerre s’ajoutent les dizaines de millions collectés par les partis démocrate et républicain, par les conventions démocrate et républicaine qui se tiennent bientôt et par les groupes associés aux candidats, dont les SuperPACs. Le donateur numéro 1 des SuperPACs est l’extrêmement riche Sheldon Adelson, magnat des casinos de Las Vegas, qui a déjà versé plus de 36 millions à la cause des républicains et de Mitt Romney. À ce rythme, la campagne présidentielle devrait battre les records de 2008, quand Barack Obama et John McCain avaient levé un total de 1,1 milliard.


« Le flot d’argent est sans précédent, que ce soit pour la présidentielle ou les législatives », déclare au Devoir Bill Allison, directeur éditorial à la fondation Sunlight, spécialisée dans la bonne gouvernance.


La course à la Maison-Blanche est depuis longtemps une course à l’argent. Mais les changements survenus depuis 2008 accroissent et le flot d’argent et le poids des entreprises.


D’après des chiffres publiés par la Commission électorale américaine, le rôle de l’argent est désormais si crucial que Barack Obama et Mitt Romney passent plus de temps à solliciter des fonds qu’à rencontrer les électeurs de la base. En juillet, le président sortant a en effet assisté à 21 collectes de fonds et 17 événements de campagne ; Mitt Romney, à 22 collectes de fonds, mais seulement 11 événements de campagne. Le plus souvent, les collectes auxquelles les candidats participent sont des affaires feutrées qui ont lieu dans les salons d’hôtels de luxe, aux domiciles de milliardaires ou de célébrités.


George Clooney accueillit ainsi dans son manoir d’Hollywood Barack Obama et de nombreux richissimes pour une soirée qui a réuni plus de 15 millions en faveur du président. Autre star d’Hollywood, Robert Duvall recevra Mitt Romney le mois prochain dans sa grande propriété de la Virginie pour une collecte du même genre. Par contraste, les collectes visant les petits donateurs sont confiées à Internet, avec des relances incessantes par courriel.


Si la proportion de petits donateurs reste élevée, en particulier chez Barack Obama (40 % des dons contre 19 % pour Mitt Romney), l’écrasante majorité des fonds provient d’entreprises, de syndicats ou d’associations professionnelles.


Les sociétés étrangères qui ont au moins une filiale aux États-Unis peuvent contribuer au financement des campagnes électorales. Elles ne s’en privent pas. Les dons émanant de filiales américaines d’entreprises étrangères dépassent les 11 millions. Quelque 6,5 millions sont allés aux candidats républicains à la Maison-Blanche et aux législatives, le reste aux démocrates.


Ensemble, 10 compagnies canadiennes présentes aux États-Unis ont déjà versé près de 330 000$, essentiellement à des candidats aux législatives, C'est ce que montre une analyse faite par Le Devoir des données réunies par le Center for Responsive Politics, organisation non gouvernementale qui épluche les documents financiers fournis à la Commission électorale fédérale par les divers acteurs de la campagne. Au classement des donateurs d'origine canadienne, c'est une filiale de Manulife, John Hancock Life Insurance, qui est en tête. Son PAC a collecté 104 000$ à ce stade.


Le Devoir a sollicité les commentaires des filiales des entreprises canadiennes les plus engagées dans les élections (Manulife, Barrick Gold, Power Financial et Canadian National Railway). Manulife et Barrick n’ont pas répondu. Dans un bref communiqué, Great West Life, la filiale de l’assureur Power, a indiqué que les dons aux campagnes électorales proviennent « d’un comité d’action politique établi et commandité par les salariés ». Great West précise que ce PAC « n’est pas géré par la compagnie ». « L’établissement d’un comité d’action politique par des salariés est une pratique courante et prévue par la législation aux États-Unis », poursuit la filiale de Power.


Pour sa part, Patrick Waldron, porte-parole du CN aux États-Unis, a déclaré que les dons d’employés de la filiale américaine, Grand Trunk Western Illinois Central Railroad, sont « complètement volontaires ».


Cependant, la plupart des donateurs associés à des entreprises sont loin d’être des employés ordinaires. Ainsi, Sheila Krumholz, directrice du Center for Responsive Politics, souligne que « les employés qui versent des fonds aux candidats sont des cadres haut placés, y compris le p.-d.g. ». Le cas le plus connu, parmi les filiales américaines de sociétés étrangères, est Robert Wolf, l’homme qui a été patron d’UBS sur le continent américain jusqu’à juillet, qui reste conseiller de la banque suisse et joue au golf avec le président Obama. À lui seul, M. Wolf a versé plus de 381 000 $ dans les élections américaines entre 1990 et 2012.


À la filiale de Manulife, les principaux donateurs comprennent le directeur général et le vice-président pour les affaires juridiques et administratives. À la filiale du CN, Patrick Waldron mentionne d’emblée que les donateurs du PAC sont « surtout des managers » et que le PAC est présidé par la responsable de Grand Trunk pour les relations avec le gouvernement, c’est-à-dire la lobbyiste de la compagnie à Washington.


Michael Malbin, directeur du Campaign Finance Institute, fait valoir que les dirigeants d’entreprise financent la campagne « parce qu’ils s’intéressent passionnément aux problèmes » du pays. Mais l’ancien lobbyiste Jack Abramoff, qui essaie de se refaire une virginité en prônant une réforme du financement des élections après avoir purgé quatre ans de prison pour corruption, a récemment prévenu que « les donateurs sont rarement altruistes ». « Ils veulent quelque chose en retour, en particulier les gros donateurs », lance-t-il, avant d’ajouter : « L’argent corrompt les politiciens, l’argent influence les politiques du gouvernement. »


Le porte-parole du CN aux États-Unis ne répond pas directement sur ce risque de corruption. Patrick Waldron souligne seulement que le rôle de l’argent privé dans la politique américaine est parfaitement légal. « Les PACs sont l’un des outils les plus efficaces et les plus transparents pour aider les candidats à assumer le coût du processus électoral », dit-il.


« Le mot « corruption » est très fort », juge Michael Malbin. Mais le directeur du Campaign Finance Institute admet que « les sources des dons tendent à structurer l’ordre du jour et le débat politiques ». Pour Bill Allison, de la fondation Sunlight, le mot « corruption » n’est pas trop fort : « Incontestablement, l’argent a un effet corrupteur sur les politiciens, martèle-t-il. C’est vrai que ce sont les employés qui donnent aux candidats, pas l’entreprise elle-même, mais la majorité de ces dons sont guidés par les intérêts économiques de l’entreprise et l’allocation des fonds est contrôlée par l’entreprise. »


Pour les compagnies, le « retour » sur investissement qu’évoque M. Abramoff, c’est « avoir accès aux candidats une fois qu’ils sont élus, ce qui leur permet de développer une relation et d’exprimer leurs opinions », note Sheila Krumholz, du Center for Responsive Politics. C’est, plus concrètement, « pouvoir influencer les réglementations envisagées par les pouvoirs publics », dit M. Allison, de la fondation Sunlight.


L’accès et l’influence gagnés peuvent prendre la forme de nominations à des organes officiels ou à des postes d’ambassadeur. Robert Wolf, d’UBS, a ainsi été nommé par Barack Obama à deux commissions présidentielles, l’une sur l’économie, l’autre sur l’emploi.


Mais Patrick Waldron, de la filiale américaine du CN, ne voit rien de mal dans le désir des entreprises de peser sur les politiques publiques. « L’action du gouvernement peut avoir des conséquences importantes pour notre compagnie, nos employés et nos clients, surtout dans un secteur comme le nôtre où il y a beaucoup de règlements », explique M. Waldron.


Si l’écoute des intérêts des entreprises par les élus est légitime, le risque, pour la démocratie américaine, réside dans le manque d’équilibre dans l’attention qui est portée à d’autres acteurs et intérêts. « Rassembler des informations sur tel ou tel problème auprès des chefs d’entreprise est une bonne chose pour un élu parce que les entreprises connaissent bien les dossiers et ont des propositions à faire, mais le danger pour la démocratie, c’est que les politiciens n’obtiennent pas ou ne recherchent pas l’avis opposé avant de définir une approche ou de prendre une mesure », déplore Mme Krumholz, la directrice du Center for Responsive Politics.


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PACs et SuperPACs

En mars 2010, une Cour d’appel fédérale décide que les groupes qui participent financièrement au débat politique indépendamment des campagnes des candidats peuvent recevoir des dons d’un montant illimité.

En juillet 2010, ces décisions de justice conduisent à l’émergence des SuperPACs, les supercomités d’action politique.

En 2012, tant Barack Obama que Mitt Romney ne font appel qu’au financement privé pour leur campagne.

Pour participer au financement d’un candidat ou d’un parti américain, les compagnies étrangères doivent agir par l’entremise de leurs filiales basées aux États-Unis.

Une entreprise peut former un comité d’action politique (PAC) et encourager ses employés à y faire des dons, lesquels sont limités à 5000 $ par élection et par candidat.

Les entreprises peuvent aussi participer directement au financement des « conventions » des partis, pour lesquelles le montant des dons est illimité.

Les entreprises peuvent enfin verser des montants illimités aux SuperPACs.

Contrairement aux simples PACs, les SuperPACs ne peuvent pas financer les candidats ni les partis, mais ils collectent et dépensent de l’argent sans aucune limite, le plus souvent pour des publicités télévisées.

Comme les PACs, les SuperPACs doivent dévoiler l’identité de leurs donateurs à la Commission électorale fédérale.

À ce stade, les SuperPACs associés à Barack Obama ont collecté plus de 25 millions ; ceux associés à Mitt Romney, plus de 90 millions.

Source: Campaign Finance Institute et Center for Responsive Politics

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Marie-Christine Bonzom


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NDLR: Au moment de la mise en ligne un paragraphe de ce texte avait sauté, pour des raisons techniques. Il est maintenant rétabli.

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