États-Unis - Discrétion et influence

Les victoires de Rick Santorum cette semaine dans le Missouri, le Minnesota et le Colorado souligne le virage ultraconservateur des républicains.<br />
Photo: Agence Reuters Sarah Conard Les victoires de Rick Santorum cette semaine dans le Missouri, le Minnesota et le Colorado souligne le virage ultraconservateur des républicains.

Contrairement à ceux qui les croyaient disparus de la vie politique américaine depuis la reconquête républicaine de la Chambre en 2010, les évangéliques et le Tea Party se sont fait entendre avec force mardi soir en donnant au candidat ultraconservateur Rick Santorum la victoire dans les primaires républicaines du Colorado, du Missouri et du Minnesota. Mais les évangéliques ne sont pas un groupe monolithique et ne se confondent pas totalement avec le Tea Party.

Washington — La victoire en trois exemplaires de Rick Santorum cette semaine souligne le virage vers la droite ultraconservatrice opéré par le Parti républicain.

Il l'emporte notamment dans le Missouri et le Minnesota, deux États que Mitt Romney avait gagnés pendant les primaires républicaines de la campagne présidentielle de 2008. De fait, Mitt Romney était alors considéré comme un conservateur tandis qu'aujourd'hui il fait figure de modéré. C'est que la radicalisation du Parti républicain s'est accentuée depuis 2008.

Les évangéliques et les membres du Tea Party, qui sont souvent les mêmes personnes, mais pas toujours, ont permis au Parti républicain de reconquérir la Chambre des députés ainsi que des assemblées locales dans les États lors des élections de mi-mandat en 2010. Mais ils sont loin d'avoir disparu de la circulation. Pendant un an et demi, ils ont agi dans les couloirs du pouvoir. Ils ont avancé leurs idées à travers leurs élus au Congrès, dans les assemblées locales, et maintenant dans les programmes de la plupart des candidats qui se sont présentés à l'investiture du parti en vue de la présidentielle de novembre prochain.

Au fil de la campagne en cours, ils ont misé tour à tour sur Michèle Bachmann, fondatrice du sous-groupe parlementaire du Tea Party à la Chambre, sur Rick Perry, le gouverneur du Texas, sur Herman Cain, un chef d'entreprise de la Géorgie, sur Newt Gingrich, l'ancien président de la Chambre. Ils misent désormais sur Rick Santorum et, dans une moindre mesure, sur Ron Paul.

Bien que catholique, et non pas protestant, Rick Santorum a le soutien officiel de plusieurs pasteurs et autres dirigeants évangéliques qui regardent les mormons comme Mitt Romney avec encore plus de suspicion que les catholiques. Parmi ces dirigeants évangéliques se trouve James Dobson, fondateur de Focus on the Family, dont le siège se trouve dans le Colorado, l'État qui a donné à l'ancien sénateur sa troisième victoire mardi soir.

Une présence constante

«Les gens qui se reconnaissent dans le mouvement évangélique et la mouvance du Tea Party sont toujours là, mais ils étaient là aussi bien avant que les journalistes et les sociologues leur collent ces étiquettes», indique au Devoir David Campbell, professeur de sciences politiques à l'Université Notre-Dame et auteur, avec son collègue de Harvard Robert Putnam, d'une étude sur les évangéliques et le Tea Party publiée l'an passé. «Ils ont émergé en force en 2010 en raison de leur opposition à la réforme de santé de Barack Obama et des législatives de mi-mandat et ils vont de nouveau se faire entendre à mesure que nous approchons des scrutins présidentiel et législatif de novembre.»

Mais les évangéliques et le Tea Party ne sont pas synonymes. Il est estimé que 28 % des Américains sont évangéliques, soit quelque 80 millions de personnes. À l'évidence, les deux groupes ne se recoupent pas complètement. «Les sympathisants du Tea Party ne sont pas plus susceptibles d'être évangéliques que n'importe quel autre républicain», confirme le professeur Campbell.

Du reste, les évangéliques ne forment pas un bloc sur le plan politique. «Les évangéliques, surtout les jeunes, penchent largement du côté des républicains et leur conservatisme est d'abord social; ils sont donc plus opposés à l'avortement ou au mariage homosexuel que les autres républicains. Mais en dehors de ces questions, ils ne sont pas plus conservateurs que d'autres républicains», explique le politologue de l'Université Notre-Dame.

Par ailleurs, certains évangéliques, bien que républicains, se situent plus au centre. D'autres, même si cette proportion est «relativement faible» selon le professeur Campbell, sont indépendants ou appuient Barack Obama et ses amis démocrates. Enfin, il y a des évangéliques qui n'ont jamais voulu toucher à la politique ou qui ont été refroidis par elle.

Hans Moser, un évangélique, est le vice-président du Parti républicain d'un comté en Caroline du Nord, un État dont la primaire est fixée au 8 mai. Il déplore la caricature qui est faite des évangéliques ou que certains évangéliques ont faite de leur communauté, de même que l'évolution du Parti républicain.

«Qu'est-ce qu'un évangélique? Il y a beaucoup de controverse autour de cette question, indique Hans Moser au Devoir. Si vous dites que vous êtes évangélique et que vous soutenez un mormon ou un catholique, les gens ont du mal à comprendre», dit-il, avant de confier qu'il compte voter pour Rick Santorum.

«Santorum est catholique, mais il a raison sur les dossiers importants pour moi: il est contre l'avortement et le mariage homosexuel, pour un gouvernement qui ne soit pas trop étendu, pour l'appui aux activités sociales des églises, pour la liberté d'expression, et donc de religion», explique-t-il.

Pour Hans Moser, être évangélique et appartenir au Tea Party, ce sont «deux choses totalement différentes». Il discerne notamment des relents fascistes dans le Tea Party.

«Le Tea Party, c'est la protestation, la polémique, c'est comme de l'intimidation; c'est leur façon de voir ou rien. En fait, c'est très semblable à ce qu'on a vu en Allemagne et en Espagne dans les années 1930. Or, pour moi, la bonne politique doit faire des compromis, observe-t-il. C'est une erreur de mettre les évangéliques dans le mouvement conservateur, c'est un énorme malentendu car le Christ était pour les pauvres et pour réduire le fossé entre riches et pauvres. En fait, la Bible nous dit que nous avons le devoir d'aider les pauvres et moi, je pense que les riches doivent payer des impôts et toute leur part des impôts», souligne M. Moser, en ajoutant que le Parti républicain «a besoin d'être moins vers l'extrême droite».

À Richfield, dans le Minnesota, un État qui a donné mardi soir à Rick Santorum une victoire de plus de 20 points sur son rival immédiat, le libertarien Ron Paul, qui fut l'une des inspirations des créateurs du Tea Party, Carl Nelson est président de Transform Minnesota, une organisation évangélique. Il indique au Devoir que «certains évangéliques sont engagés très activement dans la politique, mais que beaucoup d'autres font très attention à l'éviter et mettent plutôt l'accent sur l'aspect religieux. Parce qu'en tant que chrétiens évangéliques, nous considérons que le vrai changement, la vraie transformation provient des relations personnelles, de l'amour et du service de l'autre, pas de moyens politiques».

Carl Nelson affirme que l'organisation qu'il dirige «comprend des membres qui représentent toute la gamme des idéologies». Elle a d'ailleurs «pris la décision délibérée d'éviter tout engagement partisan» et «ne fait rien dans le domaine politique».

«Il y a le sentiment que beaucoup d'évangéliques se sont trop alignés sur les républicains de droite. Aujourd'hui, beaucoup de dirigeants évangéliques font beaucoup d'efforts pour que les évangéliques ne soient plus définis par des opinions politiques, mais par des positions théologiques», explique M. Nelson.

Un long passé

Les évangéliques sont entrés en politique il y a longtemps aux États-Unis. À la fin du XIXe siècle, ils jouèrent un rôle important dans la lutte contre la production, le transport et la vente d'alcool qui aboutit à la Prohibition, d'abord dans les États de la fédération, puis au niveau fédéral par l'adoption d'un amendement à la Constitution en 1919 qui resta en vigueur jusqu'en 1933.

Quarante ans plus tard, l'arrêt Roe contre Wade rendu par la Cour suprême, qui instaura le droit à l'avortement, ramena les évangéliques à l'action politique, cette fois en alliance avec leurs anciens adversaires catholiques du temps de la Prohibition. Ils placèrent leurs espoirs en Jimmy Carter, le premier évangélique déclaré à occuper la Maison-Blanche. Puis, déçus par Carter, ils se mobilisèrent autour de mouvements expressément politiques, comme la Moral Majority du pasteur Jerry Falwell, pour faire élire Ronald Reagan en 1980.

Les évangéliques n'éprouvent pas la haine du gouvernement manifestée par les sympathisants du Tea Party. En 1919 comme en 1980, ils firent appel au gouvernement pour lutter contre ce qu'ils percevaient comme un fléau moral et social. Le Tea Party, quant à lui, est quasi obsessionnel dans son désir de diminuer le rôle et la taille du gouvernement, de réduire les impôts, le déficit et la dette publics.

Dans la campagne présidentielle actuelle, c'est Rick Santorum qui est le plus en phase avec le point de vue évangélique et c'est Ron Paul, dont le fils Rand est un élu du Tea Party au Sénat, qui incarne le plus cette mouvance.

«Paul est un libertarien et Santorum est davantage un "communautarien", si l'on peut dire; il voit plus un rôle pour le gouvernement, notamment dans le soutien à la famille», note le politologue David Campbell, de l'Université Notre-Dame.

Mais 1980 marqua un tournant dans les relations entre les évangéliques et la politique dans la mesure où ils devinrent associés étroitement et durablement à une formation: le Parti républicain.

Aujourd'hui, de plus en plus d'évangéliques aspirent à une rupture avec ce parti, voire à un retrait de la sphère politique. Carl Nelson, le président de Transform Minnesota, le laisse entendre ainsi au Devoir. «Mon espoir, c'est que nous puissions revenir à la situation qui était la nôtre avant les années 80», confie-t-il en effet.

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Collaboratrice du Devoir
3 commentaires
  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 11 février 2012 07 h 41

    Pitié ... !

    Bien que ce Virage vers la Droite Ultraconservatrice s'y Dessine au Parti Républicain, et qu'il est de Régie Interne, l'Éventualité d'une Présidence Républicaine USA, à la Paul (Libertarien) ou à la Santorum (Communautarien), et en matière de Politiques Étrangères, surtout et notamment tant envers le Monde Arabe (Iran, Syrie, AP-OLP) qu'envers Israël (du Proche-Orient) et de l'Occident (Russie, Chine, Belgique, France), risque de porter un Dur Coup à la Sécurité de la Planète, de l'Humanité.

    De Grâce, ni Paul, ni Santorum, et ni Obama à la Gouvernance des USA : Pitié ... ! - 11 février 2012 -

  • Malartic - Inscrit 11 février 2012 15 h 28

    Les subtilités de la démocratie Américaine

    Le système pour choisir un gouvernement au U.S.A. est loin d'être simple. Les artisans de la révolution on voulu une forme de gouvernement est d'élection qui rendrait difficile toute forme de dictature. Ils ont aussi dans leur Contitution une forme d'amendement qui fonctionne depuis 200 ans. Si l'indépendance a été reconnue Par le Traité de Þaris en 1783, la Constitution a été signé en 1787 par 3 États et le 13 ième n'a sigmé qu'en 1790. La préparation de cette constitution a pris environ 10 ans de discussion (Commencé apres la déclaration d'indépendance en 1776).
    Je peux consulter facilement cette constitution qui tiens sur une vintaines de pages. Le Américains ont pousuivis des politiques souvent bizarre mais ont réussie à surmonter leurs différents d'une manière qui me rend envieux de leurs système électoral, ... dans une certaine mesure.

  • France Marcotte - Abonnée 12 février 2012 18 h 08

    Le vrai changement pour eux

    «certains évangéliques sont engagés très activement dans la politique, mais beaucoup d'autres font très attention à l'éviter et mettent plutôt l'accent sur l'aspect religieux. Parce qu'en tant que chrétiens évangéliques, nous considérons que le vrai changement, la vraie transformation provient des relations personnelles, de l'amour et du service de l'autre, pas de moyens politiques», dit Carl Nelson.
    "Aujourd'hui, de plus en plus d'évangéliques aspirent à une rupture avec ce parti (républicain), voire à un retrait de la sphère politique."