États-Unis - Naissance d'un pessimisme nouveau

Malgré un peuple déçu et exaspéré par la classe politique, Barack Obama enregistre un taux de satisfaction de 46 % et finit ainsi l’année comme il l’avait commencée.
Photo: Agence France-Presse (photo) Jim Watson Malgré un peuple déçu et exaspéré par la classe politique, Barack Obama enregistre un taux de satisfaction de 46 % et finit ainsi l’année comme il l’avait commencée.

2011 fut la première année de cohabitation entre Barack Obama et les républicains, lesquels contrôlent désormais la Chambre des députés. Mais au lieu de compromis constructifs, l'année a été marquée par la paralysie, surtout dans les dossiers dominant la campagne en vue des élections de novembre 2012: la fragile reprise économique et la monumentale dette publique. Cette paralysie aidant, 2011 fut l'année d'un pessimisme d'un caractère nouveau pour les Américains.

Washington — Pour la première fois, la majorité des Américains pensent que les jeunes générations auront une vie plus difficile que la leur. C'est ce qu'ils ont dit notamment aux sondeurs de l'institut Gallup en 2011. Ce pessimisme est le fait marquant de l'année qui s'achève et pourrait caractériser celle qui s'ouvre.

Rien ne l'a allégé jusqu'à présent. Ni l'assassinat, le 2 mai, d'Oussama ben Laden, ennemi numéro 1 des États-Unis depuis les attentats du 11 septembre 2001 qu'il avait revendiqués. Ni la mort du colonel Kadhafi, ancien ennemi numéro 1 des Américains. Ni même la fin, juste avant Noël, de la guerre en Irak, le plus long conflit de l'histoire américaine avec la guerre qui se poursuit en Afghanistan.

L'enlisement dans le bourbier pakistano-afghan n'a pas aidé, pas plus que la fin des vols habités de la navette spatiale le 21 juillet, le début des vols de drones dans des affaires de police aux États-Unis mêmes ou l'incapacité des services américains de renseignement à être informés de la mort de Kim Jong-il avant de l'apprendre, le 19 décembre, par les médias officiels du régime nord-coréen.

C'est que ce pessimisme est nouveau, car existentiel. Il a trait à la vision que les Américains ont de leur pays et de leur place en son sein.

L'ambassadeur d'un pays européen qui connaît les États-Unis depuis trois décennies et préfère s'exprimer au Devoir sous couvert de l'anonymat estime que ce pessimisme manifeste une prise de conscience par les Américains du déclin de leur pays.

«Les Américains sont très patriotiques, mais d'un patriotisme qui se base largement sur une vision presque utopique de leur pays. Le conflit entre ce sentiment et une réalité souvent moins que parfaite a toujours conduit à des débats intenses et à l'autocritique, par exemple pendant la guerre du Vietnam. Mais ces débats, pour difficiles qu'ils aient parfois été, n'avaient jamais rogné l'optimisme fondamental qui voulait que cette utopie fût de l'ordre du possible. Aujourd'hui, et pour la première fois, l'optimisme fondateur est lui-même remis en question; les Américains se demandent si l'histoire nationale recule, tant sur le plan économique qu'en matière d'influence dans le monde», déclare au Devoir ce diplomate en poste à Washington.

Mal-être économique

L'érosion de l'«optimisme fondateur» des Américains est d'abord alimentée par leur mal-être économique. Quatre ans après l'effondrement du marché immobilier qui a conduit à ce que Barack Obama et les autres responsables politiques appellent «la crise la plus grave depuis la Grande Dépression», les Américains «ne croient pas qu'un rebond arrivera, et si jamais il arrive, ils ne s'attendent pas à en bénéficier», comme l'écrivent dans le New York Times deux gérants d'un fonds d'investissement, Sheldon Kasowitz et Ethan Devine.

Le mal-être économique des Américains existe depuis longtemps. Les salaires en termes réels n'ont pas bougé depuis 1970 et les inégalités se sont creusées davantage aux États-Unis qu'ailleurs dans le monde occidental depuis 1975, comme le montre le rapport publié par l'OCDE le 5 décembre. Mais la durée de même que l'ampleur de la crise actuelle — c'est-à-dire le fait qu'elle frappe profondément les classes moyennes et les Blancs, et non plus seulement les pauvres et les Noirs — secouent désormais les fondations du fameux «rêve américain».

«On ne peut pas monter dans l'échelle sociale ["We can't get ahead"]», déplorait ainsi un habitant de l'Illinois sur les ondes de la National Public Radio le 22 décembre. Une plainte entendue à travers le pays cette année.

Des signes de relance sont pourtant apparus. 2011 se termine avec un taux de chômage de 8,6 %, le plus bas enregistré depuis mars 2009. La croissance fut de 1,8 % au troisième trimestre, soit 0,5 % de plus qu'au deuxième. Les ménages ont réduit leur endettement, ne consacrant plus que 11,09 % de leur revenu après impôt au service de leur dette au lieu de 14 % juste avant que la crise éclate en 2007. Les chantiers de maisons individuelles et d'immeubles d'habitation ont augmenté de 9,3 % en novembre, le chiffre le plus élevé depuis avril 2010. Les demandes de permis de construire ont, elles, grimpé de 20,7 % par rapport à 2010, ce qui laisse présager une amélioration dans le secteur immobilier et dans l'économie en général pour 2012.

«L'économie va dans la bonne direction», a dit Barack Obama. Mais «pour quelqu'un qui est au chômage ou dont la maison est saisie, ce n'est pas suffisant», a ajouté le président.

Selon les chiffres officiels, il y a désormais aux États-Unis plus de 13 millions de chômeurs. Quelque 43 % d'entre eux connaissent un chômage de longue durée, c'est-à-dire depuis plus de 27 semaines; 22 % seulement des 5,7 millions de chômeurs de longue durée touchent des indemnités. Les saisies immobilières ont grimpé de plus de 21 % au troisième trimestre. Plus de 46 millions d'Américains vivent en deçà du seuil de pauvreté; un nouveau record depuis 1959, date à laquelle le gouvernement américain a commencé à tenir des statistiques sur le sujet.

Quant à la dette du gouvernement fédéral, elle a valu aux États-Unis de perdre leur note AAA auprès de l'agence de notation Standard & Poor's le 6 août, avant de franchir le cap surréaliste des 15 000 milliards de dollars le 19 novembre. Augmentant à un rythme de plus de 50 milliards par jour, la dette publique sera supérieure au produit intérieur brut en 2012, a averti le Fonds monétaire international.

Désespoir et exaspération


Devant tous ces problèmes, les manoeuvres de politique politicienne, essentiellement dilatoires, de l'exécutif et du législatif, ainsi que l'absence de changement profond émanant de la Maison-Blanche déçoivent et exaspèrent les Américains. Ayant entamé l'année avec une cote de «popularité» moyenne de seulement 19,6 %, le Congrès la clôture en dessous de 13 %. Barack Obama, lui, enregistre un taux de satisfaction de 46 %, mais il finit l'année comme il l'avait commencée.

L'exaspération l'emporte sur la déception. «Ne détruisez pas le rêve américain! ["Don't destroy the American dream"]», exhortait un panneau agité par des manifestants du mouvement «Occupy», la version américaine du mouvement des indignés qui a démarré le 17 septembre devant la Bourse de Wall Street.

«Le pays est très divisé, le centre politique semble perdre du terrain, la situation est exacerbée par le climat économique et la crise budgétaire, il devient donc très difficile de trouver des terrains d'entente», explique notre ambassadeur européen.

«La classe moyenne perd au change ou, à tout le moins, stagne. C'est là une nouveauté aux États-Unis, poursuit-il. Il y a aussi le sentiment que les banques ont été renflouées par les contribuables alors que les primes versées dans le secteur financier n'ont pas diminué de façon importante. Tout cela conduit à une colère parmi la classe moyenne qui a alimenté le Tea Party en 2010, et maintenant le mouvement Occupy.»

Mais alors que la mouvance du Tea Party avait recouru à la stratégie du cheval de Troie pour tenter de contrôler le programme du Parti républicain en 2011, Occupy renvoie dos à dos les deux partis qui dominent la vie politique américaine. Inspiré par les révoltes en Tunisie ou en Égypte, il dénonce le système lui-même. Des Américains descendent dans la rue pour exprimer une indignation générale. C'est inédit dans les États-Unis de l'après-Vietnam.

Or, depuis le début du mouvement cet automne, les politiciens et les médias américains ont soit ignoré, soit ridiculisé les indignés, soit mis l'accent sur l'infiltration supposée du mouvement par des anarchistes ou des délinquants. Parallèlement, la décentralisation du mouvement et de sa prise de décision interne a nui à sa communication. Du coup, c'est au mouvement lui-même que de plus en plus d'Américains attribuent la violence qu'ils ont vue lors des raids de la police contre les campements des indignés.

Les indignés revoient donc leur stratégie. Au lieu ou en marge des campements, ils défilent devant la Maison-Blanche et le Congrès, empêchent des saisies immobilières, perturbent les conseils d'administration de grandes entreprises, bloquent des ports pour protester contre la délocalisation des emplois. Des liens sont noués avec des organisations aux structures anciennes et nationales: syndicats, églises ou associations d'anciens combattants en Irak.

Quelles que soient les bonnes ou mauvaises fortunes de M. Obama, de ses amis démocrates et de ses adversaires républicains au scrutin présidentiel et législatif de novembre 2012, le défi le plus important qui se présente aux États-Unis concerne donc le peuple américain lui-même. Pour le mouvement des indignés, le défi est de maintenir son indépendance et d'éviter de se faire récupérer par le Parti démocrate. Pour l'ensemble de leurs compatriotes, le défi crucial n'est pas d'espérer un changement dans le bipartisme existant, mais de canaliser leur pessimisme pour peser dans la balance politique et pour, qui sait, rêver d'un «printemps américain».

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