Le catalyseur de nos peurs

Un an après les attentats, à New York, les visages laissaient toujours voir des craintes. Une médiatisation extrême est venue alimenter un catastrophisme ambiant déjà très présent, estime le politologue Bruno Tertrais.<br />
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Un an après les attentats, à New York, les visages laissaient toujours voir des craintes. Une médiatisation extrême est venue alimenter un catastrophisme ambiant déjà très présent, estime le politologue Bruno Tertrais.

Paris — Quel point commun y a-t-il entre le 11-Septembre et le drame de Fukushima? Le premier fut le premier attentat terroriste majeur suivi en direct à la télévision. Le second fut la première catastrophe nucléaire diffusée en temps réel via Internet. Cette médiatisation extrême est venue alimenter un catastrophisme ambiant déjà très présent, estime le politologue Bruno Tertrais. Ce spécialiste des questions stratégiques, qui n'a rien d'un optimiste béat, signait ce printemps un ouvrage intitulé L'apocalypse n'est pas pour demain (Denoël). Son seul sous-titre représente tout un programme: Pour en finir avec le catastrophisme.

«Avec les chaînes d'information en direct et Internet, on assiste à un changement d'échelle. Le catastrophisme existait déjà, mais il prend une ampleur psychologique et politique d'autant plus forte que les événements sont vécus en direct et répercutés en boucle.» Menace terroriste, danger écologique, terreur nucléaire: pas une semaine sans qu'un expert nous annonce la fin de la planète, la disparition du genre humain ou d'une espèce animale. La décennie qui a suivi le 11-Septembre aurait-elle donc été celle du catastrophisme?

Tertrais estime que, loin d'avoir inventé le catastrophisme, le 11-Septembre a servi de catalyseur à toute une série de peurs latentes depuis la fin de la guerre froide. «Prolifération nucléaire, multiplication des conflits et choc des civilisations. Tout cela s'est catalysé dans la grande peur du terrorisme nucléaire qui devenait, du point de vue des États-Unis, la prochaine étape possible, la peur emblématique du post-11-Septembre.»

Le fantasme nucléaire

Or cette peur a été extraordinairement exagérée, explique Tertrais. Même si on sait que Ben Laden a tenté d'acquérir de l'uranium au Soudan, la plupart des experts s'entendent aujourd'hui pour dire qu'il n'a jamais eu les ressources très complexes que nécessite l'arme nucléaire. «S'il n'était pas absurde de s'attendre à une escalade après le 11-Septembre, le terrorisme nucléaire relevait du fantasme. Force est de constater que, depuis dix ans, contrairement à ce que la plupart des analystes et des responsables pensaient, il n'y a pas eu de nouveau 11-Septembre. Mais il n'y a pas eu non plus d'acte majeur de terrorisme nucléaire, biologique, chimique ou radiologique. Malgré les menaces parfois réelles, c'est le constat qu'on est bien obligé de faire.»

Même la multiplication des conflits armés est un mythe qui a la vie dure. Contrairement à ce qu'on peut penser, depuis la fin de la guerre froide, il y a eu de moins en moins de guerres. Le politologue ne croit pas non plus aux possibilités de conflits futurs autour des ressources naturelles et du climat. Quant à la lutte contre le terrorisme, il est bien obligé de constater son succès. «Même avant la mort de Ben Laden, nous avions déjà clos la séquence historique ouverte par le 11-Septembre. Le mouvement djihadiste global a échoué dans tous ses objectifs et ne semble plus capable d'organiser des attentats de grande ampleur. Du point de vue des attentats, des objectifs politiques et de la popularité du mouvement, le djihadisme global a échoué sur tous les tableaux. À l'exception de certains pays de l'Asie centrale et du Sud, la psychose du terrorisme n'a plus lieu d'être.»

Le fruit de la modernité

Selon Bruno Tertrais, le catastrophisme qui règne en maître sur nos sociétés riches et développées est un fruit de la modernité. Plus nous sommes protégés, plus le risque devient insupportable. C'est le paradoxe du progrès. Il tient aussi à la concurrence médiatique qui s'est considérablement accrue depuis vingt ans. Le tremblement de terre qui ébranla la Chine en 1976 n'a pas semé la panique, car il n'y avait pas d'images. Il a pourtant fait beaucoup plus de morts que le raz-de-marée japonais.

«Depuis la fin de la guerre froide, nous avons besoin de trouver d'autres périls. Ce n'est pas un hasard si les grandes préoccupations environnementales émergent sur la scène politique à ce moment. Bien sûr, les préoccupations écologiques existaient. Mais peut-être y avait-il un espace de peur à combler.»

Un dernier élément contribue à propager ces peurs irrationnelles. C'est la modélisation. «Les techniques informatiques nous permettent de modéliser un certain nombre de risques possibles dans les domaines de la santé, du climat et de la biodiversité. Or ces modèles ne rendent que très imparfaitement compte de la réalité. Ils sont souvent entachés de nombreuses incertitudes et nous faisons souvent confiance à des prévisions qui reposent sur des modèles qui ne sont pas toujours très solides.» En 1972, le Club de Rome n'avait-il pas annoncé la quasi-disparition des ressources naturelles sur la Terre? Ces prévisions s'appuyaient pourtant sur un modèle informatique très élaboré pour l'époque.

Plus fondamentalement, le politologue estime que tout le monde a malheureusement intérêt au catastrophisme: les ONG, les scientifiques, les journalistes, les experts, les politiques, les avocats et les compagnies d'assurance. «Le catastrophisme, ça rapporte du pouvoir, de la notoriété ou de l'argent.» Mais c'est aussi un danger pour la démocratie. En son nom, la droite a été tentée de réduire les libertés publiques. À gauche, on a vu certains écologistes prêcher une forme de despotisme éclairé. Mais Bruno Tertrais avoue implicitement qu'il n'est pas près de gagner la bataille. Car «il y aura toujours en chacun de nous quelque chose qui nous fera jouir des mauvaises nouvelles».

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Correspondant du Devoir à Paris
2 commentaires
  • Y Gody - Inscrit 10 septembre 2011 15 h 21

    La peur et la honte

    Vous avez semé maintenant vous récoltez.

  • France Marcotte - Abonnée 11 septembre 2011 09 h 59

    Qui parle?

    Une question m'a taraudée tout au long de cette lecture, c'est ce qu'on ne dit pas et qui a toute son importance avant d'adhéré tête baissée à cette analyse séduisante: à quelle famille idéologique appartient le politicologue Tertrais, de quelle fenêtre de quelle tour observe-t-il le spectacle?
    Cela est d'autant plus important qu'il est un spécialiste en son domaine, qu'il a des connaissances plus pointues que la plupart des lecteurs.
    Si on ne le dit pas, est-ce parce qu'on considère que cela n'est pas pertinent ou parce que cela est inavouable?
    Simple lectrice, je ne sais pas, mais je pense qu'on aurait dû dire ici que la meilleure façon de voir le monde tel qu'il est, sans le miroir déformant des intérêts contradictoire, c'est de le regarder de ses propres yeux, en faisant confiance en ses propres capacités de le comprendre.