Un attentat observé sous tous les angles

Après l’effondrement du World Trade Center, des New-Yorkais se sauvent du nuage de poussière qui s’engouffre rue Broadway.<br />
Photo: Agence Reuters Kelly Price Après l’effondrement du World Trade Center, des New-Yorkais se sauvent du nuage de poussière qui s’engouffre rue Broadway.

Le 11 septembre 2001, pour la première fois, un attentat majeur est montré en direct à la télévision. Quand l'avion s'encastre dans la deuxième tour, il est même filmé sous six angles différents. Dans les quelques heures qui suivent les attaques terroristes, un nombre astronomique d'images tragiques et spectaculaires ont été produites, par des amateurs comme par des professionnels, marquant un tournant dans l'histoire de la production et de la diffusion des images.

New York, capitale mondiale des médias, abrite des dizaines de chaînes de télévision, de CNN aux stations locales ou thématiques, et des centaines de photographes. En outre, plusieurs centaines de photographes se trouvaient, ce 11 septembre, à New York pour les défilés de la Fashion Week. Surtout, c'est le moment où les photographes professionnels et amateurs commencent à s'équiper en appareils numériques.

Les terroristes choisissent délibérément l'heure et le lieu des attentats en fonction de leur impact visuel. À 8h46 pour le premier avion, la majorité des téléspectateurs du monde ne sont pas couchés: il est 14h46 à Paris, 22h46 à Tokyo, 16h46 à Moscou. Le ciel est d'un bleu radieux. «Ce qui a frappé tous les hommes et les femmes munis d'appareils photo, c'est sans doute la gravité de ces morts soudaines, à une telle échelle, écrit David Friend, ancien directeur photo du magazine Life, dans son livre Watching The World Change (Picador, 480 pages). Mais ils étaient aussi captivés par l'aspect purement visuel du spectacle — cette scène infernale était d'une certaine façon "faite" pour être vue.»

Beaucoup d'observateurs soulignent à l'époque combien les tours qui s'effondrent, les explosions, les scènes de panique semblent proches de certains films catastrophes américains. Pour Fred Ritchin, professeur de culture visuelle à l'Université de New York, «les terroristes se sont inspirés des films d'Hollywood, où souvent les terroristes sont arabes, pour répondre avec les mêmes armes. Ils ont compris comment être au centre du monde. Ce n'était pas un problème de politique, mais de spectacle». Ces attentats ont d'ailleurs généré, après coup, un nombre important d'expositions et de livres à succès, contribuant à installer la photographie d'actualité dans le champ artistique et culturel.

Les mêmes unes

Aucun événement n'a autant été photographié que celui du 11-Septembre. L'agence américaine Associated Press (AP) propose 290 photos en quelques heures. Quelque 3000 photos arrivent à Paris Match dans les heures qui suivent l'attentat. Mais pour Clément Chéroux, historien de la photographie et auteur du livre Diplopie (Le Point du jour, 2009), cette surabondance d'images disponibles s'est paradoxalement traduite, dans la presse française et américaine, par la répétition des mêmes photographies. L'agence AP, note-t-il, a fourni près de deux tiers des images des «unes» américaines. Pour Clément Chéroux, la raison est principalement économique: «On observe dans le domaine du photojournalisme le même phénomène de concentration que dans toutes les industries capitalistes. La réduction du nombre d'agences photo a abouti à une raréfaction visuelle. Parallèlement, il y a aussi une globalisation culturelle qui conduit à une uniformisation des choix par les directeurs photo.» Selon lui, le phénomène s'est même accentué depuis.

Pour autant, le 11 septembre 2001, ce sont moins les photographies qui marquent les esprits que les films. L'explosion de l'avion, l'effondrement des tours montrées en direct par CNN auraient été vues par 2 millions de personnes. Alors que les événements du passé sont souvent associés à une seule photographie — la petite Vietnamienne brûlée par le napalm — le 11-Septembre consacre la prééminence de la télévision. Au point qu'au lendemain des attentats, la presse publie des captures d'écran de télévision, transformées en photographies: des images tirées des chaînes CNN ou ABC.

Parmi tous les documents du 11-Septembre, le plus marquant reste d'ailleurs sans doute un film tourné par les frères Jules et Gédéon Naudet. Ceux-ci, qui tournaient un documentaire sur un pompier new-yorkais, ont capté le premier avion entrant dans la tour (il n'existe qu'une seule autre vidéo, amateur, montrant la même chose, mais de loin), et l'effondrement de la tour sud depuis l'intérieur de la tour nord.

Les attentats du 11-Septembre sont enfin le premier événement où des photos amateurs, produites en masse comme jamais, sont autant publiées dans la presse, exposées dans des musées, diffusées sur Internet — ce phénomène s'est emballé depuis. Les journaux, en quête d'images différentes et déchirantes, accueillent celles de disparus prises par leurs proches. Bien avant l'arrivée de Facebook et de Twitter, le 11-Septembre marque la naissance d'une imagerie intime, personnelle, donnant une autre vision des drames du monde.