Le 11-Septembre - Une fabuleuse illusion d'optique

Loin de marquer le triomphe de l'islam politique, les attentats du 11-Septembre préfiguraient son échec, dit le spécialiste Olivier Roy. Dix ans plus tard, c'est ce que prouve enfin le printemps arabe.

Paris — Avant le 11 septembre 2011, rares étaient ceux qui connaissaient Olivier Roy. Dans les semaines qui ont suivi, ce chercheur du CNRS est pourtant apparu comme l'un des trop rares spécialistes de l'islam. Un spécialiste d'un genre un peu particulier, tout de même. Alors que Ben Laden semait la terreur et que l'Occident découvrait la menace terroriste, neuf ans plus tôt, le chercheur s'obstinait à proclamer L'Échec de l'Islam politique (Seuil). N'avait-il donc rien vu venir?

Il aura fallu le printemps arabe pour comprendre que les attentats du 11-Septembre étaient le fruit d'un islamisme qui, faute de représenter une solution de rechange politique pour les peuples arabes, se réfugiait dans le terrorisme.

«Le génie de Ben Laden, c'est d'avoir joué la carte de la mondialisation et de l'avoir fait de façon profondément moderne, dit Roy. Mais, en même temps, Ben Laden a fait ça parce que le radicalisme islamique avait déjà perdu son souffle et qu'il n'était plus une solution de rechange politique viable. Il a donc choisi la fuite en avant. Un premier dépouillement de ce qu'on a trouvé chez Ben Laden montre qu'il avait le contrôle de son organisation, que c'était une petite organisation avec assez peu de moyens mais une intelligence qui lui a permis de se présenter comme l'égal de Bush. Être déclaré ennemi numéro un par la première puissance du monde, n'était-ce pas la consécration?»

Décalage

Dix ans plus tard, le 11-Septembre représente toujours, pour Olivier Roy, deux choses contradictoires: d'abord un tremblement de terre dont on n'a pas fini de sentir les secousses. Mais surtout une fabuleuse illusion d'optique. «Le 11-Septembre a introduit une perception radicalisée de l'islam. Il a permis au gouvernement Bush d'envahir l'Irak et l'Afghanistan, ce qui aurait été impossible autrement. Il semblait confirmer la théorie du choc des civilisations. En même temps, il a créé une énorme illusion d'optique. Dix ans plus tard, le printemps arabe n'a strictement rien à voir avec l'action d'Oussama ben Laden. Pas plus qu'avec celle des panarabistes et des Frères musulmans. Même l'assassinat de Ben Laden n'a guère soulevé les masses arabes. Depuis dix ans, il y a donc eu un décalage extraordinaire entre la perception et la réalité sociopolitique.»

Pendant toutes ces années, l'Occident aurait pris au mot le récit de Ben Laden, selon lequel un conflit en profondeur opposait l'Occident au monde musulman. Un discours qu'on retrouve plus que jamais dans la droite religieuse américaine. Étrangement, en 2001, les néoconservateurs se montraient plus prudents sur ces questions que le Tea Party, explique Roy. «On l'oublie maintenant, mais les néoconservateurs étaient des universalistes, pas des multiculturalistes. Des gens venus de la gauche qui pensaient que la démocratie était faite pour tout le monde. Alors que Samuel Huntington [Le Choc des civilisations] jugeait absurde d'imposer la démocratie à une culture qui ne la connaissait pas. Paul Wolfowitz [ministre adjoint de la Défense] disait au contraire que les musulmans pouvaient parfaitement être des démocrates. L'erreur des néoconservateurs ne fut pas de proposer la démocratisation, mais de l'accompagner d'une intervention militaire. Il devenait alors impossible d'être démocrate et patriote.» Contrairement aux Américains, dit Roy, les dirigeants européens sont restés bloqués sur l'idée que les dictatures étaient le meilleur rempart contre l'islamisme.

La réislamisation

Et pourtant, la réislamisation des pays arabes, en cours depuis quelques décennies, semble contredire ouvertement les thèses d'Olivier Roy. En Égypte, en Tunisie, au Maroc, le port du voile est en recrudescence. Si cette islamisation est réelle, reconnaît le chercheur, elle va de pair avec une modernisation de la religiosité. «La modernisation ne vient pas de la laïcisation, mais du vécu religieux qui s'est individualisé. Le port du voile accompagne aujourd'hui chez les femmes la montée de l'individualisme, une meilleure éducation, l'entrée sur le marché du travail, la monogamie et des familles de deux ou trois enfants. La démocratisation des esprits qui a permis le printemps arabe vient justement de cette mutation. Les gens vous disent: "C'est mon choix, ma foi, mon voile". Du coup, ils acceptent plus facilement le choix des autres. On voit en Égypte des filles voilées et non voilées bras dessus, bras dessous. Ce qu'on ne voit pas en Israël entre laïcs et orthodoxes.»

L'échec politique de l'islamisme tient à ce changement des mentalités, estime Olivier Roy. «Les islamistes n'ont rien à dire en économie. Ils en restent essentiellement aux symboles et réclament, par exemple, l'inscription de l'islam dans la Constitution. Même sur l'application de la charia, ils ne s'entendent pas sur ce que ça veut dire. Entre le Tunisien Rached Ghannouchi, qui dit qu'il faut laisser tomber la charia, et les dirigeants des Frères musulmans égyptiens, il y a un monde.»

Un avenir chaotique?

Cela ne signifie pas pour autant que le chemin de la démocratie sera facile. «Les pays arabes se sont profondément modernisés. En même temps, ce sont des sociétés très complexes. On ne peut pas s'attendre à ce qu'un nouvel ordre politique naisse dans la sérénité. Si on devrait assister à la mise en place d'un système parlementaire, les premiers Parlements risquent d'être assez conservateurs. Je ne suis pas du tout certain qu'il y aura un raz-de-marée islamiste. Les Frères musulmans représenteront un parti important, mais ils seront obligés de se trouver des alliés. Les conservateurs laïques pourraient accepter qu'on parle de l'islam partout. En échange, les islamistes laisseront le business fonctionner et ne feront pas de révolution sociale. Ou ils se mettront d'accord avec l'armée pour rétablir un certain système étatiste de type nassérien. Mais ça va être chaotique.»

Que retiendra l'histoire du 11-Septembre? «Tout dépendra de ce qui se passera dans les 20 prochaines années, dit Roy. Si on assiste à une marginalisation du conflit du Moyen-Orient, à une intégration correcte de l'islam en Europe, mais à une augmentation des tensions avec la Chine, on dira que le 11-Septembre a été un piège. Qu'on a foncé sur le chiffon rouge sans voir les vrais problèmes, qui étaient la Chine... et le réchauffement climatique.»

***

Correspondant du Devoir à Paris
19 commentaires
  • Gravelon - Inscrit 10 septembre 2011 07 h 27

    Islamisme

    2remarques: 1) l'islamisme radical de ben laden et Cie est une creature américaine. Lecomportement des am au MO est responsable de cette radicalisation. 2) les occidentaux ne comprennent pas le rapport des citoyens arabes avec la religion. Ces gens sont simplement musulmans. L islam est la dernière des religions monotheiste. Elle n'a pas encore vécu les reformes que le christianisme a déjà vecu.

  • Pierre-R. Desrosiers - Inscrit 10 septembre 2011 08 h 28

    Le Chine et le vide?

    Un excellent article du GlobeandMail de ce matin montre, en effet, que la Chine a été le principal bénéficiaire du 11 septembre. En concentrant (inutilement) leurs forces au Moyen Orient, les USA ont largement laissé la voie libre à l'influence de la Chine en Asie, là où se joue l'économie la plus dynamique.

    Quant au réchauffement et, plus généralement, aux bouleversements écologiques, aucun pays ne s'en préoccupe vraiment. La domination chinoise s'exercera-t-elle sur une planète déserte?

    Pierre Desrosiers
    Val David

  • Sanzalure - Inscrit 10 septembre 2011 09 h 00

    «Inside job»

    Ce sont les services secrets occidentaux qui nourrissent le «terrorisme», bien plus que les «islamistes». Faire porter les attentats du 11 septembre sur le dos des musulmans, c'est ça l'illusion d'optique.

    Le «terrorisme mondial» est alimenté par la machine de guerre occidentale qui a besoin d'un «ennemi» pour se justifier, pas par les autres peuples du monde qui veulent simplement accéder à la modernité pacifiquement.

    Olivier Roy n'est pas un spécialiste très perspicace s'il ne comprend pas ça.

    Serge Grenier

  • Lagace Jean - Inscrit 10 septembre 2011 10 h 01

    Encore la faute des amerloques

    L'islamisme radical, la faute des américains! Ces derniers ont armé les Talibans en Afganistan en vertu du principe que "les ennemis de mes ennemis sont mes amis". Ils ont aussi armé les soviétiques en 1940. Ces mêmes soviétiques qui sont devenus ensuite l'ennemi de l'occident durant la guerre froide. Le monde arabe a un problème sur lequel je ne me risquerai pas à élaborer. Chez eux, reconnaître et confronter ce problème d'une manière rationnelle leur permettra peut-être de le régler. Ils n'y parviendront certainement pas en mettant sur les autres la faute de leurs multiples dérives et dérapages et franchement, je vois pas pourquoi il y en a chez nous qui devraient les encourager à le faire.

  • Denis Miron - Inscrit 10 septembre 2011 10 h 41

    Piège à néo-cons

    Si, pour envahir l’Irak, on a menti en prétextant les armes de destruction massives, pourquoi aurait-on dit la vérité concernant l’instauration de la démocratie à coup de bombes, alors qu’une démocratie ne s’instaure pas de cette façon. Une véritable démocratie est au service du peuple et non pas au service des transnationales du pétrole. L’instauration d’une démocratie en Irak comme en Afghanistan n’était rien d’autre que de la propagande. Si les E.U. s’intéressent tant aux droits de l’homme promu par la démocratie pourquoi s’opposent-ils à lui donner un cadre international ? «C’est un paradoxe que la nation qui a tant fait pour intégrer les droits de l’homme dans ses documents fondateurs se soit toujours opposé à la mise en place d’un cadre international pour protéger ces mêmes principes et valeurs.Amnesty International »- United States of America - Rights for All" Oct. 1998
    Et comble du paradoxe, ils réintroduisent la torture dans leur pratique de guerre, pratique digne des pires dictatures totalitaires.
    Entre ce que les Paul Wolfowitz, néo-cons, expriment officiellement et ce qu’ils font en réalité, je crois qu’il faut se garder une petite gène quant à leur bonne foi, car pourquoi ceux-ci n’auraient tout simplement pas eu encore recours à l’emrobage mensonger de la propagande comme il fût d’usage concernant les armes de destruction massive. En accordant tout ce crédit aux néo-cons, ce spécialiste se fait le relais de cette même propagande. Je n’en crois rien.