États-Unis - L'impasse

Le président Barack Obama<br />
Photo: Agence Reuters Jim Young Le président Barack Obama

Les États-Unis ont mal à leurs finances publiques et leur Congrès semble incapable de surmonter ses divisions partisanes pour les soulager. Le géant américain a-t-il perdu la capacité d'agir?

Le géant américain s'est fait faire la leçon, cette semaine, comme rarement cela lui arrive. On lui a reproché sa mauvaise gestion des finances publiques, et les critiques sont venues aussi bien de Wall Street et des grandes institutions internationales que des nouvelles puissances, qui remettent en cause son hégémonie.

Le coup le plus sévère a été porté lundi par l'agence de notation Standard & Poor's, qui a prévenu qu'il y avait une possibilité sur trois que les États-Unis perdent leur note AAA d'ici deux ans si on n'arrivait pas à se donner un plan de retour à l'équilibre budgétaire crédible. Le Fonds monétaire international en a rajouté une couche, deux jours plus tard, en se disant «inquiet» de leur «manque de plan crédible, à moyen terme, pour réduire leur déficit budgétaire». Principal créancier étranger des États-Unis, la Chine a, pour sa part, pressé Washington d'adopter «des mesures responsables pour protéger les intérêts des investisseurs». L'homme fort de la Russie, Vladimir Poutine, n'a pas raté cette occasion de se moquer de la puissance américaine et l'a accusée de «se comporter comme un hooligan» en inondant les marchés mondiaux de dollars dévalués.

Le frisson qui a traversé les marchés, après l'annonce de Standard & Poor's, relevait plus de l'excitation d'entendre quelqu'un dire tout haut ce qu'on ose habituellement à peine penser tout bas que du choc d'apprendre une grosse nouvelle, a observé le Financial Times en éditorial. Quiconque s'intéresse un tant soit peu aux États-Unis est au courant de l'ampleur du problème budgétaire américain et de l'incapacité des membres du Congrès de s'entendre sur une solution. En fait, notait le lendemain, dans le même quotidien, l'économiste de Berkeley Brad DeLong, si les marchés n'ont finalement pas réagi si mal à l'annonce de l'agence de notation, en faisant chuter les Bourses et monter le dollar tout en laissant inchangés les taux d'intérêt des bons du Trésor, c'est parce qu'ils voient le Congrès comme une mule qui n'avance que lorsqu'on la fouette.

Le grand fossé

On voit mal, pour l'instant, comment les camps démocrate et républicain pourraient trouver un terrain d'entente sur les finances publiques. Si leurs objectifs sont pratiquement les mêmes, soit de trouver 4000 milliards en 12 ans pour les démocrates, et 4400 milliards en 10 ans pour les républicains, les moyens pour y arriver pourraient difficilement être plus éloignés. Les premiers voudraient augmenter les impôts de 1000 milliards, alors que les seconds voudraient les baisser. Les premiers voudraient renforcer la réforme du système de santé, alors que les autres voudraient l'abolir. Les démocrates proposent de réduire les dépenses militaires, les subventions agricoles et les budgets discrétionnaires; les républicains ne toucheraient pas à l'armée et privatiseraient le régime public d'assurance maladie pour les personnes âgées.

«Les institutions politiques américaines ont été conçues en fonction de la possibilité de compromis, et, jusqu'à il y a quelques années, il a toujours été possible de trouver une zone d'entente entre, disons, la droite du Parti démocrate et la gauche du Parti républicain», rappelle Pierre Martin, professeur titulaire de la Chaire d'études politiques et économiques américaines de l'Université de Montréal. L'actuelle composition du Congrès, mais surtout la polarisation grandissante de la politique américaine, rend aujourd'hui la recherche d'un tel compromis presque impossible. «Les partis se retrouvent dans un jeu où ils préféreront foncer dans le mur plutôt que de céder quelque chose à l'autre.»

Allo, la Terre !

Noyauté par des courants radicaux et menacé sur sa droite par le Tea Party, le Parti républicain apparaît à Pierre Martin particulièrement intransigeant et dogmatique de ce point de vue. «On les croirait parfois sur une autre planète.» Il cite, comme exemples, cet engagement du plan républicain d'amputer plus de la moitié des dépenses discrétionnaires du gouvernement et celui de réduire le taux de chômage de 9,5 % à 2,8 % en l'espace de 24 mois. «Ce n'est pas sérieux! On dit n'importe quoi!»

Le gouvernement précédent avait réussi à se tirer d'affaire en disant oui à tout le monde. George Bush avait baissé les impôts, créé de nouveaux programmes et même entrepris deux guerres à crédit, mais tout cela au détriment de l'équilibre des finances publiques et en surfant sur la bulle immobilière. Cette voie n'est plus possible aujourd'hui.

Par le passé, la solution à une telle situation aurait été d'augmenter les impôts, de réduire certaines dépenses et de laisser la croissance économique faire le reste, dit Pierre Fournier, analyste géopolitique à la Financière Banque Nationale. Le problème est que la croissance économique s'annonce molle au cours des prochaines années et que la droite américaine ne semble pas pouvoir concevoir que les impôts puissent aller dans une autre direction que vers le bas.

Les États-Unis disposent pourtant d'une bonne marge de manoeuvre de ce côté, rappelle-t-il. Aucun autre pays riche n'a des impôts aussi bas. Selon l'OCDE, les revenus fiscaux totaux des États-Unis en 2008 équivalaient à 26 % de son produit intérieur brut, comparativement à une moyenne de 35 % dans l'ensemble des pays développés.

Pierre Martin doute fort que le climat à Washington s'améliore avec l'approche de l'élection présidentielle de 2012. «Le seul petit espoir est que les républicains en viennent à tellement se radicaliser que le public les lâche. Mais je suis peut-être trop naïf.»

Quel avenir ?

Normalement, un pays qui néglige trop longtemps l'état de ses finances publiques s'expose à la sanction des marchés, qui exigent des intérêts plus élevés pour financer sa dette. Les États-Unis ne sont toutefois généralement pas soumis à la même médecine, observent les experts, à cause de leur taille, mais surtout à cause du rôle que joue le dollar comme principale, sinon unique, monnaie d'échange et de réserve mondiale.

Pierre Fournier n'attend plus rien du Congrès américain d'ici la prochaine élection, ni peut-être même après. «Les élus ont abandonné les commandes à Ben Bernanke», dit-il en parlant du président de la banque centrale américaine, qui procède depuis l'automne à l'injection de 600 milliards de dollars en nouvelles liquidités dans l'espoir de donner un peu de muscle à la reprise. «On essaie de se tirer d'affaire en ayant recours à l'inflation. Mais ça n'améliorera pas les choses», dit l'expert, qui ne voit là qu'un autre signe d'un lent et inéluctable déclin économique et géopolitique du géant américain au profit de nouvelles puissances, comme la Chine et l'Inde.

«Le monde a changé depuis que la Constitution américaine a été rédigée, poursuit-il. À l'époque, on avait tout fait pour pouvoir garder le gouvernement en échec au nom de la protection des libertés individuelles, mais la réalité réclame aujourd'hui que les gouvernements puissent agir, prendre des décisions parfois difficiles.»

Il cite comme exemple le Royaume-Uni, dont les institutions démocratiques sont encore plus anciennes, mais qui n'ont pas empêché le gouvernement minoritaire de David Cameron d'adopter un plan d'assainissement des finances publiques extrêmement musclé. «Malheureusement, il est pratiquement impossible de réformer les institutions aux États-Unis. Ils auront du mal à s'en sortir.»
1 commentaire
  • Jason Holborn - Inscrite 4 mai 2011 14 h 03

    C'est incroyable a penser que les États-Unis sont dans le pétrin fiscaux...

    ... et triste que deux parties ne peuvent pas s'entendre assez a trouver une solution ensemble. Les partisans s'acharnent l'un contre l'autre, ces jours.