Homosexualité - La fin d'un tabou dans l'armée américaine

Les homosexuels de l’armée américaine ne seront plus soumis à la loi du silence. Ci-dessus, des cadets étudiant cette année à West Point.<br />
Photo: Agence France-Presse (photo) Michel Moutot Les homosexuels de l’armée américaine ne seront plus soumis à la loi du silence. Ci-dessus, des cadets étudiant cette année à West Point.

«Don't ask, don't tell». Ne rien demander et ne rien dire pour ne pas être renvoyé. C'est le régime de silence auquel étaient réduits les homosexuels et les lesbiennes travaillant dans l'armée américaine. Étaient... puisque le Sénat américain a mis fin samedi à cette mesure controversée qu'a mise en place en 1993 le gouvernement Clinton et qui a causé le départ forcé de 14 000 militaires. Réclamé depuis 2008 par Barack Obama, ce changement de loi va toutefois prendre plusieurs mois avant d'être effectif. Car, avant de pouvoir accueillir des gais et des lesbiennes dans ses rangs, l'armée devra être préparée.

Les élus ont adopté samedi le texte prévoyant l'abrogation de la mesure par 65 voix contre 31, avec le soutien inattendu de huit républicains. En effet, le parti de l'éléphant a mené une campagne acharnée pour maintenir la loi qui oblige les militaires homosexuels à cacher leur orientation sexuelle. Samedi, juste avant le vote, John McCain a encore assuré que l'abrogation allait avoir «de graves conséquences en temps de guerre».

Malgré ces menaces, le projet a été adopté et le vote a été qualifié d'historique par le ministre de la Défense, Robert Gates, qui a ajouté que le gouvernement allait travailler avec «précaution» pour mettre en place les nouvelles dispositions permettant aux soldats homosexuels de servir ouvertement.

Long parcours

Cheval de bataille durant la campagne présidentielle de Barack Obama, l'abrogation de la loi dite «Don't ask, don't tell» aboutit après un parcours du combattant législatif. Après avoir été acceptée en mai 2010 par la Chambre des représentants, elle a été rejetée par le Sénat en septembre dernier. La première version faisait partie d'un large projet de financement du Pentagone ayant été fortement critiqué par les républicains, entre autres parce qu'il comprenait une loi qui aurait permis la régularisation de jeunes immigrants. Les élus ont donc proposé une nouvelle version indépendante, qui a de nouveau été acceptée par la Chambre des représentants par 250 voix contre 175.

Reste maintenant au projet à être promulgué par le président, ce qui devrait être fait cette semaine, d'après la Maison-Blanche. Ensuite, avec le ministre de la Défense et le chef d'état-major interarmées, l'amiral Mike Mullen, Obama devra «certifier» par écrit que l'application des nouvelles règles ne compromet pas «le niveau de préparation des forces armées, leur efficacité, la cohésion des unités et le recrutement», selon Robert Gates.

Réticence des Marines

Pour préparer l'intégration de soldats homosexuels, le Pentagone prévoit, selon un rapport dévoilé à la fin de novembre, de toiletter le code de justice militaire et de s'appuyer sur les commandants d'unités pour rappeler à leurs hommes les valeurs de professionnalisme et, s'agissant des questions morales et religieuses, sur les 3000 aumôniers militaires.

Se basant sur les témoignages de 115 000 militaires, ce rapport a dévoilé que 70 % des répondants pensent que l'abrogation aura un impact positif. De plus, 69 % pensent avoir déjà eu, au sein de leur unité, un camarade homosexuel sans que cela ait nui au fonctionnement de l'unité pour 92 % de ceux-ci. La résistance risque d'être plus grande chez les Marines, où 40 à 60 % voient d'un mauvais oeil la levée du tabou gai. D'où la crainte du patron des Marines, le général John Amos, et de certains autres hauts gradés et élus républicains de voir ce changement nuire à la cohésion des unités engagées dans des opérations de combat et, in fine, «provoquer la mort» de soldats américains. Au début des années 1950, rappellent les auteurs du rapport, l'armée avait été en avance sur le reste de la société américaine pour l'intégration des minorités raciales. Et pourtant, les militaires y étaient quasiment tous opposés.

Pour l'amiral Mullen, la transition devra se faire de façon «responsable et mesurée». La durée nécessaire de la phase de préparation de l'armée n'a toutefois pas été précisée. Cette étape franchie, il faudra encore un délai de 60 jours avant l'entrée en vigueur des nouvelles règles.

Moratoire

«Pendant ce temps, la loi actuelle reste en vigueur», rappelle Robert Gates, soulagé d'éviter une abrogation immédiate du tabou homosexuel si celui-ci avait été déclaré discriminatoire par les tribunaux fédéraux. Le Pentagone a toutefois mis en place un moratoire de fait sur les radiations de soldats homosexuels depuis un premier jugement rendu à la mi-octobre, selon le colonel David Lapan, porte-parole du Pentagone.

Un groupe militant pour les droits des homosexuels, Human Rights Campaign, a appelé samedi, dans un communiqué, Barack Obama et Robert Gates à «s'assurer que le processus de certification soit promptement mené».

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Avec Le Monde, Libération et l'Agence France-Presse
1 commentaire
  • ysengrimus - Inscrit 20 décembre 2010 07 h 19

    Abolition...

    Une fois l'abolition de l'homophobie dans l'armée sur rail, on pourra peut-être passer aux choses sérieuses: l'abolition de l'armée même...
    Paul Laurendeau