Industrie financière - Un nouveau défi pour Obama

Barack Obama, lors de son passage à Cooper Union: «Je suis ici aujourd’hui parce que je veux que vous soyez à nos côtés, et non contre nous, dans cet effort.»
Photo: Agence Reuters Jim Young Barack Obama, lors de son passage à Cooper Union: «Je suis ici aujourd’hui parce que je veux que vous soyez à nos côtés, et non contre nous, dans cet effort.»

À Washington, une réforme n'attend pas l'autre. Le débat portant sur l'assurance maladie a monopolisé l'attention pendant des mois. Maintenant, place à un autre enjeu: l'encadrement de l'industrie financière.

Grosse semaine dans l'univers financier. Barack Obama a livré jeudi un discours capital sur son projet de réforme financière, la Grande-Bretagne a décidé elle aussi d'enquêter sur les agissements de Goldman Sachs peu avant la crise et les ministres des Finances du G20 se sont réunis hier pour discuter d'une refonte réglementaire à l'échelle mondiale.

La finance, voilà la nouvelle priorité de l'administration Obama. Des mois durant, le président américain a passé son temps à défendre bec et ongles les valeurs fondamentales de son projet de réforme de l'assurance maladie. À l'expliquer. À contre-attaquer des arguments aussi farfelus que trompeurs minutieusement confectionnés par une machine républicaine qui n'a pas peur de transformer un accrochage de coulisse en affrontement de ruelle.

Le débat étant clos, Barack Obama est rapidement passé à autre chose. D'une certaine manière, il n'a même pas eu à présenter le sujet. L'introduction s'est faite toute seule, sous forme d'un beau gros dossier d'accusation de fraude contre la firme d'investissement Goldman Sachs pour une transaction louche survenue en 2007. Comme transition entre deux dossiers délicats, difficile de faire plus spectaculaire.

Le 16 avril, la Securities and Exchange Commission (SEC), gendarme des marchés, a accusé Goldman et un de ses vice-présidents d'avoir fraudé les investisseurs en mettant sur pied un produit financier lié aux hypothèques risquées (les subprimes) en camouflant certaines informations clés. Et ce, au moment même où l'immobilier commençait son déclin.

Essentiellement, Goldman aurait omis de préciser que ledit produit — vendu au grand public — avait été confectionné avec l'aide d'un gros hedge fund mal intentionné. Celui-ci aurait eu le loisir de choisir le contenu du produit financier de manière à ce qu'il soit voué à l'échec, ce qui lui a permis de parier sur son effondrement. Profit: un milliard.

Les soupçons ont immédiatement surgi, gracieuseté des républicains et des patrons de Wall Street. N'est-il pas curieux, ont-ils dit, que l'accusation de fraude contre Goldman Sachs soit arrivée quelques jours avant un gros discours de Barack Obama portant sur la réforme de Wall Street? Pour ne pas nourrir l'hypothèse selon laquelle l'alignement des astres n'avait rien de fortuit, le président a pris soin, dans son allocution cette semaine, de ne faire aucune référence à Goldman Sachs. Il s'est quand même permis quelques flèches.

Main tendue

«Nous avons vu des bataillons de lobbyistes de l'industrie financière descendre sur Washington, vu des sociétés dépenser des millions pour influencer le cours du débat», a dit Barack Obama lors de son passage à Cooper Union, une vieille université située dans le sud de Manhattan. «Nous avons vu des arguments trompeurs et des attaques visant, non pas à améliorer le projet de loi, mais à l'affaiblir. [...] Mais je suis ici aujourd'hui parce que je veux que vous soyez à nos côtés, et non contre nous, dans cet effort.»

Le projet de réforme a déjà été adopté en décembre par la Chambre des représentants, grâce à un vote de 223-202, sans aucun appui républicain. Au Sénat, les démocrates auront besoin de 60 appuis, ce qui veut dire, comme c'était le cas dans le débat sur la santé, qu'ils devront convaincre un républicain de traverser le couloir central.

Les deux partis se sont rapprochés, mais la pression qui pèse sur les républicains est considérable, puisqu'une bonne partie de la population considère qu'il est temps de resserrer l'étau sur Wall Street. Selon un sondage Gallup effectué la semaine dernière, 50 % des gens sont pour une réglementation accrue, contre 36 % qui s'y opposent et 15 % d'indécis. Un autre sondage, fait par le Pew Financial Reform Project, a récemment donné 59 % d'appuis à la réforme.

En gros, la refonte des règles vise à limiter certaines pratiques, à rendre le système financier plus transparent, à protéger le consommateur et à donner plus de pouvoirs aux actionnaires. Le président Obama a dit lors de son discours qu'il en allait de l'intérêt du pays ET du secteur financier.

«J'aurais voulu qu'il ne dise pas ça, et pas seulement parce qu'il devrait, d'un point de vue politique, faire valoir des arguments populistes afin de se distancer du secteur bancaire, a écrit hier Paul Krugman, Prix Nobel de l'économie, dans sa chronique du New York Times. Le fait est que M. Obama devrait faire ce qui est dans l'intérêt du pays, point final. Si ça fait mal aux banquiers, c'est correct.»

L'essentiel de la réforme

Par exemple, Washington veut baliser la spéculation à laquelle les banques peuvent s'adonner, une idée mise en avant par Paul Volcker, ancien président de la Réserve fédérale américaine. De plus en plus, des banques à dépôt traditionnelles ont fait comme des firmes d'investissement spécialisées, adoptant des stratégies risquées pour maximiser le profit. Dorénavant, si une banque veut spéculer dans certains créneaux, elle devra le faire pour répondre à la demande de ses clients. Volcker croit que ceci réduira considérablement le risque d'une nouvelle crise.

La réforme prévoit aussi que les institutions financières devront écrire une sorte de testament, de façon à ce que leur liquidation, en cas de mort clinique à la suite d'une nouvelle crise, se fasse de manière ordonnée. Ce système serait rendu possible grâce à un fonds de 50 milliards, prélevé auprès des institutions dont les actifs sont supérieurs à 50 milliards.

Enfin, on veut mettre sur pied une agence de protection des consommateurs, par rapport aux institutions financières, et on veut surveiller le commerce des produits dérivés qui sont à l'origine de la crise.

Le projet de réforme devait assurément faire jaser à la réunion des ministres des Finances du G20, tenue hier à Washington. On devait notamment aborder deux idées: une taxe bancaire à l'échelle mondiale pour financer un fonds d'urgence, ce qui ne fait pas l'unanimité, et l'augmentation des liquidités que doivent garder les banques.

Le Canada, seul dans son coin

Pour l'instant, la France, l'Allemagne, les États-Unis et la Grande-Bretagne sont en faveur d'une taxe. Mais Ottawa fait bande à part. Tant le gouvernement Harper que les banques estiment que le Canada n'a pas à payer pour les erreurs des autres. Jeudi, le ministre des Finances, Jim Flaherty, a dit que «le Canada n'empruntera pas la voie d'une réglementation excessive, arbitraire ou punitive du secteur financier». Il suggère plutôt une augmentation du niveau de capital que les banques doivent garder dans leurs coffres.

Le milieu de la finance n'apprécie pas nécessairement ce grand tourbillon d'idées, lequel a tendance à concentrer l'attention sur le rôle qu'il a joué dans la crise. Se disant victimes d'une campagne visant à en faire les boucs émissaires de la crise, les grosses pointures maintiennent que les événements de 2008 sont une sorte d'accident de parcours et que, de manière générale, tout va bien.

D'ailleurs, au sujet de l'accusation déposée par la SEC le 16 avril, Goldman Sachs aura l'occasion de venir s'expliquer devant un comité sénatorial la semaine prochaine. La haute direction y sera, de même que le vice-président Fabrice Tourre, visé personnellement par la SEC pour avoir coordonné la fabrication du produit financier en question.

Que fait M. Tourre présentement? Goldman Sachs, qui nie toute forme d'inconduite, a indiqué aux grands médias qu'il est en congé payé. Sans date de retour prévue.
2 commentaires
  • Jacques Morissette - Inscrit 24 avril 2010 08 h 32

    Le temps est l'allié d'Obama si...

    Si notamment la réforme de la santé donne de bon résultat dans le concret auprès de la population. C'est ce qui pourrait permettre à Obama d'avoir l'appui, la confiance de la population pour ses autres réformes. La confiance de la population serait son plus bel atout considérant la partie de poker qui se joue, ou se jouera dans l'avenir des réformes. D'autant plus qu'un pays est d'autant plus fort quand la population fait entière confiance en ses élus.

  • maxime belley - Inscrit 25 avril 2010 08 h 32

    Obama quoi?

    qu'a t'il fait Obama? rien. Il a les mains liées de toute façon et s
    'il tentais quelque chose de gros, il se fera assassiner. Sérieusement toutes ces bonnes idées arrivent malheureusement 25 ans trop tard. Les grand financiers sont maintenant trop puissant pour se faire imposer des limites à leur avarice.

    Avez vous remarqué que dans notre belle modernité les capitaux et les flux monétaires qui font le jour ou la nuit sur des millions de vies peuvent aller comme bon leur semble sans aucune restrictions tandis que les hommes eux sont de plus en plus circonscrit dans leur petite région? N'avez vous pas remarqué le mouvement de balancier qui nous ramène du progrès et de la modernité à un archaique système féodal et une nouvelle super noblesse financière? Au moyen age on apeurait le peuple avec des histoires de religion pour empêcher les pauvres de collaborer entre eux et créer plus de frontières. Aujourd'hui aussi. Les champs sont plein de blé mais le monde crève de faim pour le bonheur de la haute finance et des société d'investissements.