Entre rhétorique et réalité - L'autre manière

Le président Barack Obama a profité de son périple en Europe pour se rendre en Irak visiter les troupes américaines.
Photo: Agence Reuters Le président Barack Obama a profité de son périple en Europe pour se rendre en Irak visiter les troupes américaines.

Barack Obama a bouclé mardi la première tournée internationale de sa présidence. Le nouveau locataire de la Maison-Blanche a profité de ce voyage d'une semaine, qui l'a mené en Europe, en Turquie et en Irak, pour tourner la page sur son prédécesseur et la «diplomatie de cow-boy» qu'il était accusé de pratiquer. Mais sur le fond, le bilan de la première tournée de Barack Obama à l'étranger est mitigé.

Homme politique américain hors pair qui a réussi à accéder à la présidence d'un pays où les Noirs étaient séparés des Blancs par un carcan de lois de ségrégation il y a encore 41 ans à peine, Barack Obama s'est désormais posé en homme d'État.

Lors de sa première tournée à l'étranger, dont l'itinéraire l'a conduit au Sommet du G20 à Londres, puis à celui de l'OTAN à Strasbourg et à Baden-Baden, ensuite à Prague, à Ankara et à Istanbul, avant de finir par un premier crochet en Irak en tant que président des États-Unis, Barack Obama, qui avait réservé au Canada son premier voyage hors des frontières nationales le 19 février, s'est affirmé sur la scène internationale aux côtés d'un groupe important de chefs d'État et de gouvernement.

Aidé par sa femme Michelle, ambassadrice de charme et de tête, il s'est aussi appuyé sur le capital politique que lui confère sa grande popularité pour contourner les chefs d'État et de gouvernement des pays qu'il a visités et s'adresser directement à leurs populations, pendant des débats avec des Français et des Turcs moyens ou durant un discours prononcé devant une foule en liesse à Prague.

À chaque étape de ce voyage, la seule similitude entre le déplacement de Barack Obama et ceux de George W. Bush fut les extraordinaires mesures de sécurité qui entourent les présidents américains depuis les attentats du 11 septembre 2001. Mais, contrairement à son prédécesseur, le nouveau locataire de la Maison-Blanche fut partout accueilli avec chaleur et respect, voire avec enthousiasme. Il a fait repartir la relation transatlantique d'un bon pied. Il a tourné la page, définitivement semble-t-il, sur l'ère bushienne.

«Cette tournée a été positive d'un point de vue général, car Obama a établi sa stature d'homme d'État, en même temps qu'il montrait le nouveau visage des États-Unis dans le monde et imprimait un ton plus modeste et modéré à la politique étrangère américaine», a déclaré au Devoir le professeur Daryl Harris, président du département de science politique à l'Université Howard de Washington, l'une des plus grandes universités noires des États-Unis.

«En opposition aux huit dernières années, à la diplomatie de cow-boy de George Bush et à cette attitude qui semblait dire au monde: "Nous, Américains, sommes forts et méchants et nous allons vous tuer", Obama veut adoucir l'image des États-Unis», explique Daryl Harris.

La sagesse

Mais la différence de personnalité entre Barack Obama et son prédécesseur n'est pas qu'en surface. «La célébrité et la popularité d'Obama le servent bien dans le monde, mais au-delà de sa position semblable à celle d'une star du rock que l'on a pu de nouveau constater lors de sa tournée internationale, Obama apporte une intelligence, une volonté d'écouter, un désir d'oeuvrer pour résoudre les défis qui se présentent au monde, ainsi qu'une profonde sagesse qui semble dépasser celle que l'on a à son âge et qui a impressionné les dirigeants étrangers rencontrés durant ce voyage», estime ainsi le politologue noir américain.

La majorité des Américains, qui, depuis 2005, avaient hâte d'être gouvernés et représentés à l'étranger par quelqu'un d'autre que George Bush, sont d'ailleurs très satisfaits de la prestation de Barack Obama lors de sa première tournée internationale. Selon un sondage effectué pour CNN et publié lundi, 79 % des Américains pensent que, grâce à Barack Obama, le monde aura désormais une opinion plus positive des États-Unis.

Cependant, la plupart des commentateurs américains considèrent que, malgré la bonne volonté que Barack Obama a mobilisée en direction des États-Unis, les résultats de sa tournée internationale ne sont pas probants.

«Obama n'a pas obtenu ce qu'il voulait vraiment ramener de ce voyage puisqu'il n'a pas convaincu les autres dirigeants du G20 de consentir à de nouveaux plans gouvernementaux de relance de l'économie, ni les États membres de l'OTAN d'envoyer des forces de combat supplémentaires en Afghanistan», indique le professeur Harris.

Cette analyse est généralement partagée par la presse américaine, que ce soit le Washington Times, le journal républicain de la capitale, le New York Times ou le Los Angeles Times, deux quotidiens qui tendent à soutenir le Parti démocrate de Barack Obama. Dans un éditorial, le Los Angeles Times juge ainsi le bilan de la tournée de Barack Obama «mitigé» et estime que «le président Obama a accompli moins de choses qu'il ne l'espérait» et «obtenu peu d'engagements solides de pays alliés».

À droite, le chroniqueur Charles Krauthammer — faisant référence à Barack Obama qui a déclaré que les États-Unis se sont montrés «égoïstes» pendant les années d'expansion économique et qui a laissé entendre que George Bush faisait la guerre à l'Islam — accuse pour sa part le chef de la Maison-Blanche d'avoir «insulté les États-Unis à l'étranger», ce qui, selon lui, «rompt avec la tradition des présidents américains qui se gardent de critiquer leur pays quand ils voyagent en dehors des États-Unis».

Une certaine naïveté

À droite comme à gauche, les envolées de Barack Obama à Prague sur «la trajectoire» qu'il entend suivre «vers un monde sans arme nucléaire» laissent perplexes. Pour une fois en effet, le commentateur conservateur William Kristol et le Los Angeles Times sont sur la même longueur d'onde. «Tandis qu'Obama parle d'un avenir sans arme atomique, la trajectoire sur laquelle nous sommes aujourd'hui conduit vers une Corée du Nord et un Iran dotés d'armes et de missiles nucléaires et vers un monde bien plus dangereux», écrit M. Kristol. Pour le Los Angeles Times, l'un des exemples les plus frappants de «choc entre rhétorique et réalité» pendant la tournée de Barack Obama fut «sa promesse d'arrêter la prolifération des armes nucléaires», qui «s'est heurtée au tir de missile à longue portée de la Corée du Nord».

«L'accusation de naïveté qui est souvent faite à Barack Obama, notamment à propos de son objectif d'un monde sans armes nucléaires, n'est pas une critique justifiée», indique néanmoins Dick Howard, politologue de l'Université de New York à Stonybrook et auteur de La Démocratie à l'épreuve (Éditions Buchet-Chastel) et d'Aux origines de la pensée politique américaine (édition de poche chez Hachette). «Pour que d'autres pays entrent en négociation, il faut multilatéraliser l'approche et, si les États-Unis ne se montrent pas prêts à discuter, le dossier du nucléaire et d'autres n'avanceront pas», explique-t-il.

«Le voyage de Barack Obama est un succès, affirme Dick Howard. Mais ce n'est qu'un début, car le leadership américain tel qu'on l'a connu est fini et il reste à trouver une autre manière de travailler ensemble tout en maintenant nos valeurs.»

Lors de sa tournée, Barack Obama a décrit les États-Unis comme «un acteur important» sur la scène internationale. Une définition plus modeste que celle que véhiculait George Bush. Une vision bien plus modeste que celle de «la nation indispensable», exprimée en 1997 par Bill Clinton.

De fait, c'est peut-être une redéfinition du rôle des États-Unis dans le monde que la première tournée internationale de Barack Obama a ébauchée, voire consacrée. Au grand dam de certains Américains qui, à gauche, veulent des États-Unis sans complexes pour soulever les violations des droits de la personne en Chine ou qui, à droite, veulent des États-Unis armés jusqu'aux dents.

«On va certainement vers une redéfinition du leadership américain et même du leadership tout court, estime Dick Howard. Avec Obama, il y a l'idée que l'on remet en cause l'existence d'une seule puissance mondiale et même que l'Amérique doit montrer qu'elle mérite le leadership qu'elle prétend avoir et prétend devoir assumer.»

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