Temps durs pour les musées américains

Au Seattle Art Museum, l’affiche de la récente exposition consacrée aux peintures d’Edward Hopper invitait les visiteurs à débourser ce qu’ils voulaient pour payer leur entrée.
Photo: Au Seattle Art Museum, l’affiche de la récente exposition consacrée aux peintures d’Edward Hopper invitait les visiteurs à débourser ce qu’ils voulaient pour payer leur entrée.

Aux États-Unis, les musées n'échappent pas à la récession et sortent l'artillerie lourde pour séduire les foules: cours de yoga parmi les sculptures, visite libre dans les voûtes et pourquoi pas... payez ce que vous voulez!

La crise fait mal aux institutions muséales américaines, très mal. Coincées avec des revenus en baisse pour cause de fonds de dotation malmenés en Bourse, tous les grands musées américains sabrent des postes, les budgets et les expositions à grand déploiement.

Il y a quelques jours, le Metropolitan Museum of Art de New York (Met) annonçait la fermeture de 15 de ses boutiques aux États-Unis d'ici juillet, sabrant ainsi 250 postes, soit 10 % de sa main-d'oeuvre. Avec des pertes de l'ordre de 800 millions à son fonds de dotation, le Met comprimera jusqu'à 10 % de son budget annuel de 220 millions. Dans un cri du coeur, l'illustre musée vient de réquisitionner un immense panneau publicitaire sur Times Square clamant «It's time we Met» et affichant un couple d'amoureux déambulant dans les galeries du musée.

Même portrait au Museum of Modern Art (MOMA), où les compressions atteindront aussi 10 % cette année, et que le Museum of Contemporary Art (MOCA), à Los Angeles, vient d'éviter de justesse la fermeture grâce aux largesses d'un mécène local.

«Pay what you can»

Pour conjurer la crise, certains musées ont gonflé de 50 % leur prix d'entrée, notamment le Chicago Art Institute, où il faudra à compter de juillet allonger 18 $ pour passer la porte. L'Académie des sciences naturelles de Philadelphie vient de réclamer à l'autorité municipale le droit d'augmenter ses tarifs d'autant.

Mais dans l'adversité, d'autres institutions optent pour la survie par la créativité. À preuve, le Seattle Art Museum (SAM) lançait en février une campagne de pub coup de poing, invitant les visiteurs à payer selon leur bon vouloir. «Tough times. Find refuge in art. [...] Pay what you can», pouvait-on lire sur l'affiche destinée à promouvoir la récente exposition consacrée aux peintures d'Edward Hopper. Normalement, la «contribution suggérée» par le SAM est de 15 $ pour les adultes.

«Le prix d'entrée a toujours été suggéré, mais nous ne le disions pas trop fort! Avec cette campagne, nous avons pris un risque, c'est vrai. Mais cela a engendré une hausse du nombre de visiteurs, même si la plupart d'entre eux ont continué de payer le prix normal. Cela a donné une image amicale au musée et a créé une effervescence incroyable dans les médias», a expliqué au Devoir Cara Egan, porte-parole du SAM.

Carburant à ce filon récessionniste, le SAM récidivera avec la même verve humoristique pour sa prochaine exposition consacrée à l'art américain avec une affiche reprenant l'une des plus célèbres phrases de la déclaration d'indépendance des États-Unis de 1776. Le credo de Thomas Jefferson: «Life, liberty, and the pursuit of happiness», l'équivalent américain du «Liberté, Égalité, Fraternité», des Français, sera recyclé en «Life, liberty and the suggested admission»!

Il faut dire que dans la plupart des grands musées américains, le prix d'entrée, qui oscille autour de 20 $, est en effet souvent «suggéré» et non obligatoire. Si la plupart des visiteurs s'acquittent du montant indiqué, en ces temps de disette plusieurs se rabattent sur l'affichette «prix suggéré» pour verser une maigre obole. C'est le cas au Met, notamment, qui a vu le nombre de ses visiteurs chuter de façon sensible.

Yogart

Au MOMA, c'est avec le yoga qu'on appâte le New-yorkais au chômage ou sans le sou. Le mois dernier, le musée tentait une première séance de yoga dans l'atrium, où trônait la monumentale installation vidéo de l'artiste suisse Pipilotti Rist. «En ces temps durs, il faut frapper le plus de points sensibles. Nous faisons tout ce que nous pouvons pour rejoindre le plus large public», confiait le directeur général du MOMA, Glenn D. Lowry, au New York Times. En quête de visiteurs, le MOMA vient d'ailleurs d'ajouter une seconde nocturne par mois à ses célèbres soirées animées du vendredi.

Idem au Musée Hammer, lié à la University of California à Los Angeles (UCLA), qui tiendra en avril une soirée «vélo» où les cyclistes seront invités à pédaler dans les jardins, puis à siroter un cocktail en visionnant un film. Bref, de quoi s'amuser pour pas cher sur la côte Ouest. De tout pour tous, c'est le nouveau credo des directions muséales.

Art dépôt

Pour limiter leurs dépenses, plusieurs musées ont aussi choisi d'ouvrir leurs entrepôts au public lors de soirées spéciales. Faute d'espace, la plupart des institutions n'exposent en effet qu'une infime partie de leurs collections (2 à 4 %), laissant normalement leurs cimaises aux expositions temporaires à grand déploiement (blockbusters), toutefois très coûteuses à organiser. C'est le cas au Met, qui n'expose au public qu'une parcelle des deux millions d'objets et d'oeuvres de sa richissime collection.

Sans le sou, quelques établissements font aujourd'hui une croix sur les blockbusters et dépoussièrent leurs trésors pour les mettre en vitrine. Le Met, le Musée de Brooklyn et le Smithsonian à Washington ont récemment emboîté le pas en donnant au public l'accès à des «galeries entrepôts».

Pour l'instant, ce nouveau mode de gestion de l'art en temps de crise n'a pas encore atteint les musées canadiens, même si la prudence est de mise.

«Dans l'ensemble, ce n'est pas facile. On investit prudemment et il va falloir travailler pour rebâtir nos fonds de dotation», explique Marie-Claude Morin, présidente et chef de la direction de la Fondation du Musée des beaux-arts du Canada, qui contribue à fournir environ 2 % du budget du musée national d'Ottawa.

Heureusement, la plupart des musées canadiens, subventionnés en partie par les gouvernements, ne sont pas à la merci des fluctuations de leurs fonds de dotation. «Pour cette raison, on ne peut pas comparer notre situation à celles des musées américains», soutient Danielle Champagne, directrice des communications pour le Musée des beaux-arts de Montréal.

En fait, le MBAM nage à contre-courant de nos voisins du Sud, dit-elle, puisqu'il vient de fracasser un autre record en attirant plus de 130 000 visiteurs lors de trois expositions consécutives (Cuba, Yves Saint-Laurent et Andy Warhol). Et cela, sans même dérouler un seul tapis de yoga!
1 commentaire
  • Eve Renaud - Inscrite 25 mars 2009 09 h 40

    Cause ou effet?

    Voici deux semaines, je suis allée au MoMA. Alors que j'attendais en file au vestiaire où il faut obligatoirement déposer nos sacs, une préposée a surgi de derrière un mur et s'est mise à aboyer (je traduis) : « Bougez-vous! J'ai six guichets dans ce vestiaire, alors circulez! » - « Please... », ai-je fait. Elle m'a regardée d'un air interrogateur, attendant sans doute une question. J'ai répondu que mon mot était simplement un complément à son intervention, ce qui a plu à mes malheureux compagnons de file.

    Qu'on nous traite comme du bétail dans bien des aéroports, comme si la politesse allait empêcher la capture des gros méchants, ça ne me plaît pas non plus, mais nous n'avons pas tellement le choix. Comme me l'a si bien dit une agente dans un de ces endroits, « où vous acceptez où vous restez chez vous ». Mais dans un musée? Un lieu où les clients - payants - sont en quête de culture et de beauté?

    Il me reste à espérer que cette préposée savait déjà que son emploi était menacé et qu'elle a agi ainsi parce qu'elle était sous le choc... Mais son attitude reste bien ancrée dans mon souvenir de ce musée et de la ville.