Les relations canado-américaines - Le Canada dans la file d'attente

Le pont Ambassador qui relie Windsor à Detroit symbolise parfaitement l’intégration économique du Canada et des États-Unis.
Photo: Le pont Ambassador qui relie Windsor à Detroit symbolise parfaitement l’intégration économique du Canada et des États-Unis.

Chaque fois qu'un nouveau président américain arrive à la Maison-Blanche, la même question se pose au Canada. Quel genre de relation les deux gouvernements adopteront-ils? Le Canada pourra-t-il faire valoir ses intérêts à Washington? L'élection du démocrate Barack Obama à la présidence des États-Unis a relancé le débat et le verdict est clair. Ottawa devra mettre les bouchées doubles pour ne pas passer inaperçu.

Jeudi, le bureau du premier ministre Stephen Harper était tout fier de faire savoir qu'il avait eu une conversation téléphonique avec le président élu Barack Obama. Aux dires de son personnel, les deux hommes avaient «insisté sur le fait qu'il ne peut y avoir plus proches amis et alliés» et souhaité «maintenir et renforcer cette solide relation».

Belles paroles, mais Louis Bélanger, spécialiste des relations canado-américaines à l'Université Laval, ne se fait pas d'illusions. «Les relations canado-américaines ne sont pas du tout une priorité de la nouvelle administration américaine. Il faudra attendre en ligne et prendre un numéro. La simple logique froide des faits et des intérêts ne permet pas d'espérer une première place», affirme-t-il.

«Le plus grand défi du Canada sera de réussir à occuper une place de choix dans l'ordre de priorité de Washington, car on fera la file en ces temps de difficultés économiques. Le président élu a hérité de tellement de problèmes qu'il aura aisément la tête ailleurs», renchérit Allan Gotlieb, ambassadeur du Canada aux États-Unis de 1981 à 1989 et observateur averti de la scène politique américaine.

Louis Bélanger s'attend à des années difficiles car le Canada, qui est préoccupé avant tout par son accès au marché américain et aux problèmes à la frontière, fera face à des États-Unis «centrés sur eux-mêmes et davantage animés, surtout au Congrès, d'un sentiment protectionniste».

Il faut donc que le premier ministre établisse et maintienne le contact rapidement avec son vis-à-vis, recommande M. Gotlieb, et fasse «comprendre que le Canada est le plus important partenaire des États-Unis sur le plan économique et de la sécurité».

En fait, note Roland Paris, de l'Université d'Ottawa, le Canada doit prendre les devants. «Historiquement, chaque fois qu'un grand projet a été mis de l'avant entre le Canada et les États-Unis, c'est le Canada qui l'a poussé.»



L'ALENA

Parler de relations bilatérales mène inévitablement à parler de l'Accord de libre-échange nord-américain, que Barack Obama a dit à maintes reprises vouloir renégocier, du moins en partie. Tiendra-t-il parole? Les avis divergent. Roland Paris en doute, mais craint que le reste du dossier commercial souffre de paralysie.

Louis Bélanger est un de ceux qui croient que le sujet sera soulevé. Il reviendra au Canada de gérer le dossier avec doigté pour limiter les discussions aux normes du travail et environnementales. «Mais le plus frustrant pour le Canada est que cela exigera énormément de travail pour simplement maintenir le statu quo, alors qu'il voudrait faire des progrès sur nombre de questions, en particulier la fluidité des échanges aux frontières.»

Le nouveau ministre des Affaires étrangères, Lawrence Cannon, a un argument tout prêt. «L'entente qui a été signée entre les partenaires est une entente extrêmement bénéfique à la fois pour le Canada et les États-Unis. C'est une entente qui est mutuellement bénéfique», dit-il en entrevue. Et Ottawa compte le rappeler à Washington.

Selon Allan Gotlieb, l'ALENA est effectivement un atout dans le jeu canadien car cet accord offre aux Américains des garanties en matière d'approvisionnement énergétique. Rouvrir l'entente, c'est mettre ça en péril. «Je crois que même l'administration américaine voudra s'en tenir à des discussions sur les normes environnementales et de travail car ce n'est pas dans l'intérêt national des États-Unis de rouvrir l'accord.»

Dans ce contexte, la relation qui s'établira entre les deux chefs de gouvernement est importante, croit Stéphane Roussel, titulaire de la Chaire de recherche en politiques étrangère et de défense canadiennes à l'UQAM. «Si la chimie adéquate s'installe, cela peut contribuer à dénouer des impasses ou relancer des discussions importantes. C'est un facteur important pour le ton de la relation.»

Mais jusqu'où s'approcher? Tout dépend de qui occupe le siège de président et de la perception que les Canadiens en ont, explique Roland Paris. «Le point d'équilibre est mouvant. George W. Bush était si impopulaire qu'il n'y avait pas beaucoup de sympathie pour la coopération. Obama est tellement populaire que c'est l'inverse.»

Voir plus large

Le défi posé au Canada par l'arrivée d'Obama ne se limite pas à la relation bilatérale entre les deux pays, mais affecte le reste de la politique étrangère canadienne.

En matière d'environnement, par exemple, la stratégie canadienne qui était de s'allier aux pays opposés au protocole de Kyoto se retrouve remise en question avec l'arrivée d'Obama. Le gouvernement Harper a d'ailleurs pris tout de suite les devants en disant vouloir adopter une approche nord-américaine en matière de lutte contre les changements climatiques, particulièrement en ce qui a trait à la mise sur pied d'un système d'échange de crédits de carbone.

Dans le cas de l'Afghanistan, note Louis Bélanger, il s'agit d'un enjeu avant tout bilatéral pour le Canada, mais multilatéral pour les Américains. Barack Obama, qui veut se retirer d'Irak et concentrer ses efforts en Afghanistan, a dit à maintes reprises attendre un appui supplémentaire de ses alliés. La plupart des experts croient que cela se traduira par des pressions accrues sur le Canada pour qu'il poursuive sa mission de combat au-delà de 2011.

À cet égard, le gouvernement Harper maintient sa position. «Je tiens à préciser que la position américaine, même si elle est renouvelée à certains égards, ne changera pas la position canadienne telle qu'elle a été adoptée par le Parlement. Nous allons quitter l'Afghanistan en 2011», a martelé le ministre Cannon en entrevue.

Philippe Lagassé, spécialiste des affaires internationales à l'Université d'Ottawa, pense que l'augmentation du nombre de soldats américains en Afghanistan peut en fait permettre au Canada de se retirer. Il est possible qu'il subisse des pressions pour y rester, mais, selon lui, ce serait impossible sans «briser l'armée» qui est à bout de souffle. Par conséquent, il pense que le Canada pourrait s'en tirer en se donnant un rôle différent pour l'après-2011 et en discutant rapidement avec Washington. «Obama ne veut pas avoir à demander publiquement au Canada de rester pour ensuite se faire dire non.»

Roland Paris rappelle qu'un sommet de l'OTAN est prévu pour la fin avril et il pense qu'Obama voudra démontrer qu'il a obtenu l'appui de ses alliés. «Je pense que la préoccupation d'Obama est davantage d'avoir un plan d'ensemble à offrir au peuple américain, que de s'attarder à la contribution de chaque pays.»

M. Obama a aussi indiqué vouloir être plus actif dans les forums multilatéraux où le Canada était traditionnellement très présent, du moins jusqu'à l'arrivée de Stephen Harper.

Louis Bélanger ne blâme pas nécessairement ce dernier. À son avis, la présence moins appuyée du Canada dans l'arène internationale au cours des dernières années est surtout attribuable à des raisons structurelles. La personne qui occupe la Maison-Blanche n'y est pour rien. «On le vivra avec encore plus d'acuité au cours des prochains mois et des discussions autour de nouvelles initiatives pour faire face à la crise financière et économique internationale. Le seul fait qu'on parle maintenant de consulter le G20 au lieu du G8 annonce que la voix du Canada sera diluée. Dans le G20, le Canada devient un joueur de seconde zone.»

Il s'attend au même phénomène dans le dossier des changements climatiques car, croit-il, le président élu voudra convaincre la Chine et d'autres puissances émergentes de faire leur part. «Ce sera intéressant, dans ce nouveau contexte, de voir comment le Canada tirera son épingle du jeu sur la scène multilatérale.» À son avis, il sera plus difficile pour le Canada de jouer un rôle actif.

Stéphane Roussel n'en est pas aussi sûr. Il pense que l'approche canadienne peut changer. «Mais l'ironie serait que ce soit un changement de cap aux États-Unis qui pousse le Canada à revenir à son modèle diplomatique traditionnel, à retourner sur un terrain qu'il connaît bien et où il a longtemps eu une forte crédibilité.» M. Paris pense aussi que l'arrivée d'Obama pourrait provoquer un nouveau brassage d'idées qui mènerait à l'élaboration d'une «politique étrangère canadienne cohérente».

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Collaboratrice du Devoir
3 commentaires
  • william morris - Inscrit 8 novembre 2008 09 h 48

    L'éternel défi...

    Bonjour,

    La question des relations Canada-U.S.A. est un éternel défi.

    Le Canada occupe un grande superficie mais sa population est dix fois plus petite que celle des États-Unis.

    C'est un peu comme dans une grande famille. Lors d'une visite par la parenté, on a l'équivalent du G.20, beaucoup de monde en présence. Les plus grands et les plus forts
    se font entendre plus facilement. Le Canada est comme un adolescent dans cette réunion.

    Tout de même, le Canada a d'importantes ressources. Avec de l'habile diplomatie comme à l'époque de Lester B. Pearson, le Canada saura tirer son épingle du jeu.

    Il ne faut pas se décourager, mais avoir confiance avec soi-même.

    Qu'en pensez-vous ?

    William Morris
    www.lemont.canalblog.com

  • Pierre Rousseau - Abonné 8 novembre 2008 11 h 35

    Le Canada?

    Depuis qu'il s'aligne sur Washington, le Canada n'est plus rien au niveau international car les USA peuvent très bien parler pour eux-mêmes et n'ont pas besoin de porte-parole. Des pays plus petits que le Canada occupent une place de choix dans le monde diplomatique car ils ont une approche internationale innovatrice et non-alignée sur une autre super-puissance, comme la Norvège par exemple. De plus, en s'alignant sur Washington, le Canada devient non-pertinent car il est déjà un acquis pour l'Administration en place et n'a pas grand chose à offrir de plus que ce qu'il fournit déjà aux USA. L'approche internationale canadienne est insignifiante et le Canada étant donc une non-entité, il n'a que peu d'intérêt pour la nouvelle administration Obama.

  • mhglrnu@gmail.com - Inscrit 10 novembre 2008 13 h 03

    La place!

    Qurel place vos voisins du sud ont besoin de vos resources.Le reste il s'en foute comme dans l'an 40.Quel place?