Après l'euphorie de mardi

Barack Obama se prépare à Chicago à assumer la présidence.
Photo: Agence France-Presse (photo) Barack Obama se prépare à Chicago à assumer la présidence.

Pas encore en poste à la Maison-Blanche, Barack Obama est déjà entré dans l'Histoire, en étant le premier Noir à être élu à la présidence d'un pays qui n'abolit l'esclavage qu'en 1863 et la ségrégation qu'en 1954. Porté par la soif de changement des Américains après les huit années tourmentées de la présidence de George Bush, ce fils d'un père noir du Kenya et d'une mère blanche du Kansas a lui-même suscité une vague d'euphorie. Mais après l'euphorie qui a entouré l'élection, la réalité reprend ses droits.

Washington — Le journal américain Politico parle de «la révolution Obama». Le magazine Time assure que «la victoire d'Obama marque le début d'une nouvelle Amérique». Même George Bush est apparu élégiaque, sinon euphorique, au lendemain de l'élection de Barack Obama. «C'est un rêve devenu réalité», a-t-il estimé.

«On est en face d'une nouvelle réalité avec un président Obama», déclare au Devoir Laurent Murawiec, auteur de nombreux ouvrages et chercheur à l'Institut Hudson, un centre de réflexion de tendance républicaine à Washington. «Son élection est un grand pas, vraiment une rédemption, la première ayant été la guerre civile, pour mettre un terme à l'esclavage», explique-t-il.

Deux jours avant le scrutin, Barack Obama a reçu le soutien de Bruce Springsteen, la star rock qui chante l'Amérique ouvrière et moyenne aux prises avec les défaillances, les béances et les incohérences du système démocratique, économique et militaire «born in the USA». Le Boss a fait campagne avec Barack Obama à Cleveland, l'une des villes les plus touchées par les saisies immobilières dans un Ohio qui est l'un des États les plus ravagés par les délocalisations d'emplois.

La distance

«J'ai passé la majeure partie de ma vie à mesurer la distance entre le rêve américain et la réalité américaine, et je crois que le sénateur Obama a pris cette mesure dans sa propre vie et dans son travail», déclara alors Bruce Springsteen. Mais, après le scrutin et l'euphorie qui l'a entourée, les Américains s'apprêtent à mesurer la distance entre le rêve Obama et sa réalité.

Barack Obama a axé sa campagne sur le thème du changement. Lors de son discours de vainqueur, il a de nouveau affirmé que «la victoire n'est pas le seul changement que nous recherchons» et il s'est proposé de «reconquérir le rêve américain».

Barack Obama a aussi tenté de minimiser les espoirs. «Il y aura des revers», a-t-il ainsi prévenu, avant de souligner que le changement qu'il promet ne pourra pas être instauré rapidement, «pas même en un seul mandat» présidentiel de quatre ans.

Mais, plus que le calendrier de sa mise en place, c'est le contenu de ce «changement» qui doit être rapidement clarifié.

Cynthia McKinney, Noire de Géorgie, candidate du parti des verts à la présidence cette année et ancienne députée démocrate, exprime les interrogations de beaucoup quand elle dit «Je me réjouis de voir cette méchante et scandaleuse administration Bush venir bientôt à son terme, mais qu'est-ce qui va la remplacer? Quel type de changement allons-nous réellement avoir avec une administration Obama?»

Pour sa part, Simon Heffer, observateur des États-Unis pour le Daily Telegraph britannique, intitule sa chronique de l'après-scrutin ainsi: «Nous avons maintenant besoin de savoir ce que le mot changement signifie». «On ne peut s'empêcher d'avoir l'immense sentiment que les attentes sont trop follement grandes et que la réalité, et aux États-Unis et à l'extérieur, est si insoluble sur le court et même le moyen terme que ce nouveau gouvernement ne peut que décevoir», poursuit-il.

L'économie

Le changement le plus probable que le président Obama pourrait apporter a trait au rôle du gouvernement fédéral dans la sphère économique, et peut-être sociale. Gérard Roland, professeur de science politique et science économique ainsi que directeur du département économique à l'université de Californie à Berkeley, a indiqué que l'élection du jeune sénateur marque «un renouveau dans le sens où c'est la fin d'une époque qui a commencé avec Ronald Reagan et qui a été caractérisée par une déréglementation très importante et une foi quasi mystique dans les forces du marché, ce qui a contribué à une augmentation des inégalités d'une façon importante aux États-Unis».

Mais, si renouveau il y a, il ne sera pas fondamental. Dans une nation qui désespère de s'extirper de deux guerres, Barack Obama veut en effet recruter des milliers de soldats supplémentaires, continuer ainsi d'augmenter l'énorme budget militaire et procéder à une escalade en Afghanistan, et peut-être au Pakistan. Dans un pays où la crise économique ne fait qu'augmenter les rangs des 37 millions de pauvres et des 46 millions de personnes dépourvues d'assurance-maladie, Barack Obama ne parle pas de lancer une nouvelle «guerre contre la pauvreté», comme l'avait fait Lyndon Johnson en 1964, ni d'établir un système universel de couverture médicale, comme l'a proposé cette année encore le candidat indépendant à la Maison-Blanche, Ralph Nader.

Du reste, Ralph Nader estime que les débuts du président élu ne sont «pas très encourageants jusqu'à présent» et offrent même «un spectacle bien désolant». «C'est toujours la même chose en termes de domination de Washington par les intérêts des grandes entreprises», déclare Ralph Nader. «Barack Obama a ramassé beaucoup plus d'argent que John McCain à Wall Street, auprès des grandes entreprises, et la question qui doit être posée est celle-ci: pourquoi ces gens-là investissent-ils autant dans Barack Obama? Parce qu'ils pensent qu'il est leur homme, donc, préparez-vous à être déçus», ajoute le fondateur du mouvement des consommateurs.

Nader est particulièrement troublé par les nominations qui ont déjà été annoncées par Barack Obama, notamment celle du député Rahm Emanuel au poste crucial de chef de cabinet de la Maison-Blanche. «Rahm Emanuel est un politicien traditionnel, un réactionnaire, un démocrate de droite, un ancien de l'administration Clinton, un type qui sait comment lever des fonds auprès des groupes de pression et un militariste dur qui soutient la répression du peuple palestinien par Israël», déplore Ralph Nader.

Une différence ?

Si Barack Obama se présente comme un «agent de changement», John Pilger, l'auteur du documentaire La guerre contre la démocratie, voit dans le président élu «un homme du système». «Il n'y avait pratiquement aucune différence entre John McCain et Barack Obama pendant la campagne électorale en ce qui concerne la politique étrangère — à vrai dire, Obama est allé plus loin. Je veux dire, il a même déclaré Jérusalem capitale d'Israël, il a menacé l'Amérique latine et il a paru, parfois, aller même plus loin que Bush», affirme John Pilger.

Même si le président démocrate Obama aura l'avantage d'avoir une majorité démocrate au Congrès, la puissance des lobbys, ces groupes de pression que Dwight Eisenhower, pourtant un général-président, dénonçait comme le «complexe militaro-industriel», est l'un des obstacles majeurs au changement.

Gérard Roland, de l'université de Californie à Berkeley, avertit qu'il «ne faut pas attendre des miracles, ni se faire d'illusion, car les lobbys sont très puissants, et ces lobbys ont beaucoup financé Barack Obama». «Au Congrès, même s'il y a maintenant une majorité démocrate élargie, la discipline de vote est moins forte que dans les régimes parlementaires comme au Canada ou en Europe, car les lobbys influencent des candidats particuliers qui négocient avec leurs partis, ce qui amènera Obama, pour avoir l'accord de son propre parti et obtenir une majorité en faveur de réformes, à devoir faire des concessions à des partenaires individuels, à amadouer tel ou tel parlementaire, tel ou tel lobby», explique-t-il.

À cet égard, Laurent Murawiec, de l'Institut Hudson, rappelle cette plaisanterie à propos des deux partis qui dominent la vie politique aux États-Unis: le parti républicain est le parti des riches et le parti démocrate est le parti des super-riches.

Même s'il est sincère dans son aspiration au changement, Barack Obama ne pourra donc pas changer un système dont il est issu. «Ce système ne va pas changer sous Obama, mais Obama va essayer de fonctionner dans cette réalité», estime Gérard Roland.

Gouverner au centre

Il lui faudra donc louvoyer, ce que Murawiec appelle «trianguler énormément entre les espérances de l'électorat, les pressions de l'extrême gauche qui a joué un rôle crucial pour l'aider à se défaire d'Hillary Clinton et les pressions des réalités du budget, d'un squeeze financier» caractérisé par un déficit qui avoisine 1000 milliard de dollars et une dette publique qui, au moment où Barack Obama prendra ses fonction en janvier, crèvera tous les plafonds en dépassant la barre des

10 000 milliards de dollars.

Barack Obama ayant indiqué dans son discours de victoire qu'il vise un second mandat, le nouveau président américain devra gouverner au centre, «au milieu» comme l'a dit jeudi Nancy Pelosi, la présidente de la Chambre. «Obama va être beaucoup plus clintonien que cartérien», selon Laurent Murawiec. «À l'extérieur, le changement va être parfaitement cosmétique, mais il n'y aura pas de changement de substance, et à l'intérieur, Obama va prendre des mesurettes», ajoute l'expert de l'Institut Hudson.

Pour mettre en oeuvre le fameux «changement», Barack Obama est, certes, mieux placé que s'il l'avait emporté sur John McCain avec un écart de moins de six points et que s'il n'avait pas un parlement contrôlé par son parti. Mais sa marge de manoeuvre est limitée. Comme Bruce Springsteen mesure «la distance entre le rêve américain et la réalité américaine», les Américains et le reste du monde vont donc devoir «être prudents dans leurs attentes», comme le dit Gérard Roland, ou encore «mesurer la distance entre la rhétorique de l'altitude et les réalités», pour reprendre les termes de Laurent Murawiec à l'Institut Hudson.

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