Les démocrates à l'assaut de la dernière frontière

Oléoducs au terminal de Valdez, en Alaska
Photo: Agence Reuters Oléoducs au terminal de Valdez, en Alaska

C'est le dernier État qui s'est joint à l'Union, en 1959, la réserve énergétique des États-Unis avec environ 20 % de la production nationale. Son flanc septentrional. Et un bastion républicain qui a toujours voté rouge, sauf en 1964. Depuis la découverte du plus grand gisement pétrolier des États-Unis à Prudhoe Bay en 1968 (80 % des revenus de l'État proviennent des hydrocarbures aujourd'hui), il souffle, sur cet État qu'on appelle «la dernière frontière», un vent d'opulence puisque la ruée vers l'or noir a métamorphosé sa situation économique. Et cet automne, il y règne une effervescence politique inédite.

L'autre « effet Palin »

L'Alaska a toujours été la grande oubliée des élections présidentielles. D'une part parce qu'elle ne représente que trois grands électeurs du collège électoral chargé d'élire le président. D'autre part parce que le seul candidat à visiter l'Alaska a été Nixon en 1960, pour tenir sa promesse de faire campagne dans les 50 États: il s'y était rendu au lieu de clore sa campagne dans des États-clés comme le Texas et l'Illinois (ce que faisait alors Kennedy), qu'il a perdus le jour du scrutin.

Les choses ont pourtant changé. Elles se sont transformées à la fin des années 60 lorsque l'Alaska est devenu le nouveau Klondike. Elles ont évolué en 2008 en raison de la crise énergétique et des tensions au Moyen-Orient, qui ont mené les Américains à privilégier une source d'approvisionnement plus «locale».

Elles ont changé également avec la nomination de Sarah Palin comme colistière de John McCain, plaçant de ce fait l'État alaskien sous les projecteurs. Sans surprise, la présence de la gouverneure de l'Alaska sur le bulletin du 4 novembre va consolider les bases républicaines d'un État lointain, traditionnellement oublié des campagnes présidentielles, dont la population de 700 000 âmes a parfois plus d'affinités avec ses voisins canadiens et russes qu'avec ses compatriotes du continent. La présence d'une Alaskienne dans la course peut permettre aux électeurs de renouer des liens avec les 49 autres États.

À cet égard, pour la première fois de l'histoire de l'État, la population de l'Alaska est présente dans la campagne électorale fédérale, elle a trouvé une tribune pour faire valoir sa puissance énergétique, ainsi qu'une porte-parole. Depuis sa conversion de simple territoire en véritable État en 1959, l'Alaska cherche sa place au sein de l'Union, et 2008 pourrait donc marquer le début d'une nouvelle ère.

Un combat difficile

L'emprise républicaine est incontestée depuis l'élection du président républicain Richard Nixon en 1968. Lors des précédentes élections, d'ailleurs, en 2004, le démocrate John Kerry avait écarté toute possibilité de remporter les votes de ces grands électeurs: il n'y avait donc fait aucun effort de campagne.

Durant ce même cycle électoral, les électeurs alaskiens avaient choisi deux autres républicains pour les représenter à Washington: Lisa Murkowski, au Sénat, et, sans surprise, Don Young, qui représente l'Alaska à la Chambre depuis 1973. De fait, depuis la défaite du sénateur Mike Gravel en 1980, l'Alaska n'est représenté au Congrès que par des républicains.

Et pourtant, avec ses sept bureaux, pour la plupart concentrés dans certains quartiers d'Anchorage, l'équipe Obama-Biden mène la course en Alaska comme s'il s'agissait d'un véritable État-clé. La démarche d'Obama en Alaska, comme ailleurs dans des bastions républicains plus déterminants dans cette course telles la Virginie et la Caroline du Nord, relève de la «Stratégie des 50 États», mise en place par le président du Comité national démocrate (DNC), Howard Dean. Ainsi, de Kodiak et Juneau à Barrow, les équipes de campagne se sont mobilisées à travers l'État pour se rendre, en avion de brousse, jusque dans tous les villages inaccessibles pour rencontrer les électeurs les plus septentrionaux des États-Unis et installer des affiches là où le Parti démocrate avait été absent pendant plus de quarante ans.

En ce sens, ce qui se passe en Alaska est symptomatique de l'évolution du Parti démocrate et de la spécificité de la campagne de Barack Obama. Bien sûr, l'Alaska est — contrairement à l'image qu'en renvoie Sarah Palin — moins axé sur le conservatisme moral (les positions des Alaskiens sur l'avortement ou le mariage gai équivalent à celles de la moyenne des Américains), mais probablement plus encline au conservatisme économique. Moins vulnérable que le continent au séisme financier et économique qui a secoué Wall Street, cet État est moins perméable aux inflexions sociales du candidat démocrate.

L'audacieux pari du parti de l'âne

Pourtant, l'équipe démocrate tente le pari. D'abord, Barack Obama et le Parti démocrate ont les moyens financiers, compte tenu de la disproportion des coffres des deux candidats, d'investir dans des États qui ne tomberont pas nécessairement dans leur escarcelle — John McCain y bénéficie d'une avance de 15 points. Et ce, d'autant plus que Barack Obama dispose probablement de plus d'argent qu'il ne pourra en dépenser d'ici le scrutin.

À moyen terme, et particulièrement pour l'élection en 2012, cet investissement pourrait finir par rapporter, car les candidats républicains à la présidentielle y voient leur soutien décroître lentement (en 2000, l'écart était de 31 points, en 2004, de 25 points, en 2008, de moins de 20 points).

Enfin, à court terme, Barack Obama veut pouvoir, s'il est élu, bénéficier du soutien d'un Congrès démocrate: en investissant en Alaska, il appuie donc indirectement les candidatures des démocrates au Congrès et a toutes les chances d'obtenir gain de cause. En effet, alors que les républicains sortants — le sénateur Ted Stevens et le représentant Don Young — ont subi les affres d'enquêtes criminelles, les candidats démocrates Ethan Berkowitz et Mark Begich ont bon espoir de parvenir à conquérir respectivement la Chambre des représentants et le Sénat.

De toute évidence, en ouvrant un nouveau front électoral en Alaska, le Parti démocrate a décidé de mettre un terme à la domination républicaine qu'avait imaginée Karl Rove.

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L'auteur est doctorant en science politique et chercheur à l'Observatoire sur les États-Unis de la Chaire Raoul-Dandurand de l'UQAM