Un changement de cap imposé: les candidats enterrent la «révolution Bush»

Avec un taux de désapprobation de 71 %, George W. Bush est devenu le président le plus impopulaire de l'histoire des États-Unis. On est donc en droit d'affirmer que la fin de sa présidence représente également la fin de ce qu'on a appelé la «révolution Bush», un changement de cap vers un gouvernement moins interventionniste dans la trame de la société civile et une politique étrangère devant refléter les intérêts exclusifs des États-Unis.

«Le gouvernement n'est pas la solution, le gouvernement, c'est le problème»

En fait, cette prétendue révolution remonte à plus loin. On peut voir son origine, pour la politique intérieure, dans le programme du «Contract with America» de Newt Gingrich, qui a donné la majorité aux républicains dans les deux chambres du Congrès aux élections de 1994. Pour la politique étrangère, il faut penser au mouvement néoconservateur, qui a reproché aux présidents George H. W. Bush (le père) et Bill Clinton de ne pas tirer profit de la grande victoire américaine à la fin de la guerre froide.

Plus loin dans le passé, le début d'une grande politique populiste et conservatrice se dessine avec l'arrivée de Ronald Reagan à la Maison-Blanche, en 1981. Le personnage de Reagan avait déjà quelque chose d'anachronique pour son époque. Il projetait sur une période trouble la grande autosatisfaction américaine des années 1950 et le cinéma empreint d'agrément et d'optimisme qui triomphait alors. Il a séduit la population américaine en énonçant les deux éléments fort simples et simplistes de sa politique: le moins de gouvernement possible à l'intérieur et la croissance de la puissance américaine à l'extérieur. Son slogan, «Le gouvernement n'est pas la solution, le gouvernement, c'est le problème», correspondait bien à la méfiance congénitale des Américains envers l'ordre politique.

Reagan exploitait aussi le sentiment que les programmes sociaux de la «grande société» de Lyndon Johnson avaient dépassé les limites dans la répartition de la richesse et entravé l'expansion d'entreprises créatrices de prospérité et d'emplois: il fallait supprimer des instruments de régulation vus comme nuisibles et s'en remettre à la loi du marché. Il fallait aussi faire confiance aux organisations religieuses privées pour venir en aide aux plus démunis. Pour l'essentiel, Reagan se faisait le président des riches, et cela était bien vu d'une population qui a toujours préféré se laisser emporter par le rêve d'une richesse à venir plutôt que de faire preuve de solidarité en vue d'éliminer la pauvreté.

Pour la politique étrangère, il suffisait d'augmenter les dépenses militaires, tout en affirmant la toute-puissance et l'invincibilité des États-Unis, pour faire reculer tous les adversaires. Ainsi, de nombreux Américains croient encore que la politique musclée de Ronald Reagan est à l'origine de l'effondrement de l'Union soviétique. Il fallait donc, aux yeux des néoconservateurs, poursuivre dans la même veine et tirer parti du «moment unipolaire», selon les mots qu'a employés le journaliste Charles Krauthammer dans un célèbre article publié en 1990.

Le legs de George W. Bush

C'est bien ce que George W. Bush a compris en accédant au pouvoir en 2001 ou ce que lui ont fait comprendre Dick Cheney et Donald Rumsfeld, particulièrement à compter du 11 septembre, qui a servi de tremplin à une politique unilatéraliste tous azimuts. Pourtant, une lutte efficace contre le terrorisme des islamistes radicaux appelait plutôt à la concertation des efforts et au multilatéralisme.

En politique étrangère, la politique de puissance a bientôt révélé ses lacunes dans la foulée d'une occupation militaire prolongée en Irak. Sans jamais reconnaître ouvertement les failles de cette politique unilatéraliste, le gouvernement Bush, au cours de son second mandat, s'orienta partiellement vers la diplomatie, notamment par l'intermédiaire de la secrétaire d'État, Condoleezza Rice. Mais on ne renonçait pas pour autant, dans la «guerre globale contre le terrorisme», à des méthodes contraires à toute la tradition libérale, au maintien de la prison de Guantánamo, et, loin de prêter l'oreille aux recommandations d'une commission bipartite (Baker-Hamilton), Bush se fit le promoteur d'une intensification de l'action militaire en Irak.

Malgré le succès de cette opération de raffermissement («surge»), la population américaine appuie encore le retrait des troupes présentes dans ce pays. En politique intérieure, le président sortant n'avait qu'une expression à la bouche, «tax cuts», saupoudrée d'invocations à la religion et d'appels répétés aux sentiments les plus intégristes de la droite religieuse. Quand ses opposants lui reprochaient de favoriser les plus fortunés, il rétorquait en les accusant d'alimenter la lutte des classes. C'est cette politique entretenue depuis près de trente ans dans de larges secteurs de la population américaine qui est en train de s'effondrer aux États-Unis.

Vers un autre New Deal?

Dans le contexte de la crise financière qui accable le pays, il y a lieu de croire qu'une politique axée sur la puissance militaire est en voie de devenir de plus en plus impopulaire aux États-Unis. La légitimité de la politique reaganienne d'un gouvernement réduit à sa portion congrue est en déclin.

La démographie américaine évolue et la génération Y, mobilisée par la campagne de Barack Obama, appelle au retour du gouvernement avec de véritables politiques d'assurance-maladie, d'aide à l'éducation et de répartition de la richesse. La droite religieuse y perd des plumes, bien qu'elle ait trouvé un porte-flambeau dans la campagne, par la voix de la candidate à la vice-présidence, Sarah Palin. Mais les vieilles illusions ont la peau dure: John McCain est ainsi parvenu à placer un personnage tout reaganien au centre de la campagne présidentielle. Samuel J. Wurzerbachcher, dit «Joe le plombier», se plaint de ce que l'augmentation des impôts prônée par Obama, passé un seuil de 250 000 dollars par année, altère son «rêve américain».

Or le fait que la population semble encore portée à considérer cet éventuel nouveau riche comme le prototype de l'Américain moyen montre bien que cette vieille illusion n'a pas tout à fait disparu, en dépit des jours difficiles qui s'annoncent. Mais elle perd du lustre: il semble bien que cette campagne fasse long feu et que les autres plombiers de l'Ohio ne se retrouvent pas dans l'image de Joe. Peut-être, alors, qu'une page est en train de se tourner dans l'histoire des États-Unis et que les Américains appelleront un nouveau gouvernement, qui devra leur présenter un nouveau «New Deal» et une politique étrangère davantage orientée sur la diplomatie et la concertation.

***

L'auteur est professeur émérite de l'université Laval, président de l'Observatoire sur les États-Unis de la Chaire Raoul-Dandurand de l'UQAM et coauteur de La politique étrangère des États-Unis : fondements, acteurs, formulation, Presses de Sciences Po, 2008
3 commentaires
  • Serge Charbonneau - Inscrit 29 octobre 2008 05 h 50

    C'est délirant !

    Il ne faut pas vendre la peau de l'ours avant de l'avoir tué.
    Et il ne faut pas croire qu'on l'a tué tant qu'il n'est pas refroidi.

    Une des techniques en information lors d'une guerre ou d'une lutte, c'est de dire que l'adversaire est battu ou en faiblesse ou devenu "inoffensif" puisque tellement affaibli. Parfois, cette information stratégique est même lancée par le clan en question. Un groupe peut dire qu'il est désarmé pour que l'adversaire soit moins vigilant et baisse automatiquement ses défenses vis-à-vis lui, croyant que la menace que représentait son opposant soit disparue. Alors là, l'ours, qui faisait le mort, peut ressortir ses griffes et donner, par surprise, des coups fatals.
    C'est sans doute ma nature pessimiste qui me fait penser ainsi.

    « Les candidats enterrent la «révolution Bush »
    «La révolution Bush»
    N'était-ce pas un peu exagéré d'attribuer cette révolution à ce pantin du groupe du NWO (New World Order)? Est-ce à dire que les objectifs de ce puissant groupe seront abandonnés?
    Est-ce à dire que ce groupe est affaibli?

    Il est évident que la réalité est difficile à étouffer.
    On a beau parler de démocratie et de liberté, de valeurs humaines et de droits humains, la réalité dément le discours.

    La révolution "Bush", c'était de nier la réalité.
    On parle de droits humains et on crée Guantánamo.
    On parle de droits humains et on tolère Abou Ghraïb, on légalise même la torture.
    On dit qu'on veut la paix et on dépense 1600 milliards en armes.

    On ment comme on respire.

    Il est à espérer que l'enterrement de la «révolution Bush» signifie que les médias vont cesser d'être complaisants avec le mensonge.
    Il est à souhaiter que le 4e pouvoir reprenne pleinement sa place et abandonne ses allures de propagandistes à la solde du mensonge.

    Ce n'est pas d'hier que l'on titre que Bush est «le président le plus impopulaire de l'histoire des États-Unis.»
    Est-ce que cette impopularité a ralenti les guerres (bah! peut-être empêché la guerre d'Iran!)?
    Est-ce que cette impopularité a ralenti l'adoption de multiples budgets militaires extraordinaire?
    Est-ce que cette impopularité a empêché Bush de forcer le vote de 700 milliards de l'argent des petits contribuables pour sauver les grands joueurs?
    Bush (tout comme Harper) se fout de son "impopularité".
    On se demande qui donc vote pour eux, tellement ils sont "impopulaires"!
    Ils possèdent une technique incroyable pour être réélus.

    « La fin de l'ère Bush ? » Rien n'est moins sûr. Le NWO ne sera pas abandonné. La puissance de l'Empire, malgré cette petite crise de «crédibilité», n'est pas tellement "altérée".

    Tout indique que McCain sera battu.
    Moi, j'y croirai lorsque Obama sera élu.
    Je croirai que McCain sera battu lorsque ce socialiste, noir, terroriste, islamiste sera élu.
    Je demeure confiant que les nouvelles concernant le terrorisme (cassette-message d'Al Qaïda) vont surgir et faire osciller le vote vers celui qui dégaine le plus vite son pistolet à la ceinture. Le peuple états-unien aime les Cowboys et les Shérifs.
    God bless US!

    Même si tout l'indique et même si cette logique est solide comme du roc, je ne crois pas que l'on puisse dire: «que nous sommes en droit d'affirmer que la fin de sa présidence représente également la fin de ce qu'on a appelé la "révolution Bush"».

    M. Balthazar fait bien de remonter plus loin, jusqu'à Reagan.
    C'est pourquoi appeler «révolution Bush» m'apparaît ridicule. En fait, les Rumsfeld, Cheney, Wolfovitch, Gate, Rove, Libby, etc. ne sont pas "au pouvoir" depuis Bush, mais depuis un bon moment. Bush a été l'imbécile de service idéal. Rien ne l'affecte. Il garde son regard de justicier sensible ayant constamment la larme à l'oeil ou le regard vengeur quoiqu'il advienne et il continue sa marche, vers où on lui dit d'aller, peu importe sa popularité. D'ailleurs sa popularité, il s'en fout.

    Les élections du 4 novembre prochain, démontreront si le système "démocratique" des États-Unis est efficace. Avec une impopularité de 70%, avec Powell et plusieurs gros canons se rangeant du côté Obama, il serait "normal" que les républicains mordent la poussière. On pourrait alors retrouver une certaine confiance dans ce système qui a mis au pouvoir un homme qui n'a jamais été élu en 2000 (les juges l'ont nommé).

    AUX ÉTATS-UNIS,
    CE NE SONT PAS LES ÉLECTEURS QUI ONT LE PLUS DE POIDS.

    J'espère voir la presse dénoncer vertement ce système si jamais j'avais raison et que McCain soit élu.
    Avec un système réellement démocratique, jamais McCain ne pourrait être élu.
    70% des gens désapprouvant Bush, presque autant désapprouvant les Républicains. La crise économique, tous ces gens qui perdent leur maison. Les sinistrés de Katrina à peine rétablis, les dépenses militaires de plus en plus gênantes et... et...
    Non, il est impensable que McCain puisse être élu.
    Pourtant... il reste Ben Laden (le terrorisme peut tout justifier).

    Eh oui! Mon délire persiste!


    Serge Charbonneau
    Québec

  • Carmen Lamarche - Abonnée 29 octobre 2008 12 h 10

    Magnifique délire, monsieur Charbonneau

    Votre analyse est d'un pessimisme réaliste! Bravo!
    Si seulement de tels écrits étaient mis à la portée d'un plus grand nombre d'américains!
    Puisqu'il faut dormir pour rêver, l'American dream les entretient-il dans un sommeil profond?

  • Denis Savard - Abonné 24 janvier 2009 17 h 04

    Merci Louis Balthazar !

    Bravo pour ce texte très éclairant.
    Je vous lis toujours avec le plus grand intérêt!
    Denis Savard