Un sauvetage sans enthousiasme

Photo: Agence Reuters

Washington — Malgré les appels répétés de tous leurs dirigeants politiques au cours des 15 derniers jours, c'est à reculons que les élus du Congrès ont approuvé cette semaine le plan de sauvetage du secteur bancaire.

Ce plan prévoit que le gouvernement fédéral américain consacre jusqu'à 700 milliards de dollars pour renflouer les banques privées et autres institutions financières, y compris les sociétés étrangères ayant des activités aux États-Unis, qui sont menacées par les retombées de la crise immobilière américaine.

Cette somme porte à plus de 1000 milliards de dollars les engagements pris par le gouvernement, et donc par les contribuables américains, pour éponger les pertes enregistrées par les banques et les compagnies d'assurances sur le marché des produits dérivés du crédit immobilier et pour tenter de stabiliser l'économie américaine, la locomotive de l'économie mondiale.

Après avoir surpris en rejetant le plan lundi, 95 élus démocrates s'alliant alors à 133 républicains pour voter contre, la Chambre l'a adopté hier. La dynamique avait en effet changé dans les jours qui suivirent le premier vote.

La dégringolade historique de Wall Street à la suite du rejet de la Chambre a effrayé nombre des quelque 50 % des Américains ayant des investissements à la Bourse, notamment les adhérents de l'Association nationale des retraités, qui ont inondé de plaintes les bureaux de leurs députés. Puis, mercredi soir, le Sénat augmentait la pression sur les représentants qui s'étaient opposés au plan en approuvant le texte à une large majorité.

Le Sénat a amendé légèrement la version que la Chambre avait repoussée lundi en y ajoutant une protection accrue, mais temporaire, pour les comptes bancaires et en y incluant toute une série de baisses d'impôt. Bien qu'elle soit limitée à un an, la garantie des comptes bancaires à hauteur de 250 000 $US, et non plus seulement 100 000 $US, a persuadé des détracteurs démocrates et républicains qui reprochaient au plan initial d'aider les riches investisseurs et de négliger les Américains moyens.

Mais c'est tout de même à reculons que les élus du Congrès ont approuvé le plan de sauvetage. Beaucoup ont souligné que leur décision est la plus difficile qu'ils aient eu à prendre, même plus que celle sur l'invasion de l'Irak en 2003.

Le déficit

La difficulté s'explique en partie par le fait que des élections législatives sont prévues en même temps que le scrutin présidentiel du 4 novembre et que les 435 sièges de la Chambre et un tiers de ceux du Sénat y seront en jeu.

Mais la difficulté a trait aussi à des objections fondamentales par rapport à un plan que les députés estiment ne pas avoir eu assez de temps pour l'étudier et en débattre.

Si les réductions d'impôt ont fait changer d'avis plusieurs opposants du Parti républicain, elles sont en effet critiquées par les tenants de «la discipline fiscale», notamment des démocrates centristes qui, traditionnellement, rechignent à aggraver le déficit budgétaire.

La cour des comptes américaine (Congressional Budget Office) calcule que les baisses d'impôt contenues dans le plan de sauvetage des secteurs bancaire et financier augmenteront le déficit déjà énorme des États-Unis de près de 110 milliards de dollars d'ici 2018. «La version adoptée par le Sénat a changé mon vote: au lieu de voter "non", je vote "sacrément non"!», a donc lancé hier le démocrate Lloyd Doggett, un député du Texas. «Ce texte va de pis en pis, avec 110 milliards de plus en dette publique», a-t-il ajouté.

Les objections des détracteurs du plan de sauvetage vont toutefois bien au-delà des amendements apportés mercredi par le Sénat. «C'est le plus gros prêt à haut risque dans l'histoire», poursuit ainsi Lloyd Doggett, en faisant référence à la crise des subprimes qui est à l'origine du désastre économique actuel. Même les députés et sénateurs qui ont voté pour le plan affirment qu'il n'est «pas parfait», comme le dit le sénateur Mel Martinez, un républicain de la Floride.

À l'image de la situation à la Chambre, ce sont surtout les sénateurs représentant les deux extrêmes de l'échiquier politique américain qui ont voté contre le plan de sauvetage. Le seul socialiste du Sénat, le Vermontais Bernie Sanders, a ainsi considéré que les riches investisseurs de la Bourse «devraient régler la facture, pas le contribuable». De son côté, le sénateur ultraconservateur de la Caroline du Sud, Jim DeMint, reproche au plan de «forcer les contribuables innocents à payer les pots cassés pour les politiques gouvernementales erronées et les fautes de Wall Street»

Depuis sa présentation par l'administration Bush le 20 septembre, la plupart des élus de la Chambre et du Sénat, y compris ceux qui ont fini par voter en sa faveur, ont remis en cause tout le projet ou une partie de celui-ci. À commencer par le principe même du plan: autoriser un engagement financier sans précédent de la part des contribuables afin de racheter de mauvaises créances.

Indignation

Malgré les amendements qui ont été insérés la semaine dernière à la Chambre et cette semaine au Sénat, de très nombreux parlementaires continuent d'être indignés, notamment par les pouvoirs dévolus à l'exécutif pour gérer le plan et par le manque d'aide aux propriétaires menacés de saisies immobilières.

Beaucoup remettent en question la nécessité du plan et la manière dont il a été promu par l'administration Bush et par la direction démocrate et républicaine du Congrès. «On nous dit que le choix se situe entre faire quelque chose et ne rien faire, mais c'est un faux choix, le vrai choix est entre une décision en connaissance de cause et la panique, or le Congrès a choisi la panique», considère ainsi Richard Shelby, le républicain le plus haut placé à la commission bancaire du Sénat.

George Bush et les deux hommes qui briguent sa succession ont souligné tout au long de la semaine l'urgence qu'il y aurait, selon eux, à approuver le plan. «Nous sommes dans une situation urgente, et chaque jour qui passe sans que nous agissions ne fait qu'aggraver les conséquences», avertissait George Bush.

De son côté, John McCain estimait que «l'inertie n'est pas une option» parce que «si le Congrès n'agit pas, la boîte de vitesses de l'économie américaine tombera en panne». Quant à Barack Obama, il ajoutait même que le rejet du plan serait «catastrophique».

Les médias américains grand public ont appuyé l'idée d'une urgence, donnant surtout la parole à des économistes favorables au plan de sauvetage. Mais la grande majorité de ces économistes sont employés par des sociétés financières qui ont intérêt à militer pour le renflouage d'un secteur dont elles font partie.

Par contre, de nombreux économistes, qui sont plus indépendants parce que employés par des universités publiques ou privées, remettent en cause le bien-fondé du plan. Plus de 200 d'entre eux, dont trois Prix Nobel d'économie, ont ainsi fait parvenir une pétition au Parlement américain dans laquelle ils exhortent le Congrès à «ne pas se précipiter» et à «mener les enquêtes parlementaires adéquates» afin de pouvoir «envisager la meilleure marche à suivre» pour gérer la crise financière. Dans leur pétition, les économistes reprochent au plan de sauvetage d'être «inéquitable, vague et risqué à long terme».

«Les conditions de crédit pourraient bien devenir difficiles pendant un certain temps, mais rien n'indique que l'économie américaine s'achemine vers Armageddon», déclare Jeffrey Miron, professeur à l'université Harvard.

Pour sa part, James Galbraith, professeur à l'Université du Texas et fils du grand économiste John Kenneth Galbraith, estime que les prédictions relatives à une nouvelle Grande Dépression relèvent d'une «rhétorique sur-enflammée». Selon lui, aucune crise ne serait comparable à la dépression de 1929, puisque le rôle du gouvernement américain dans l'économie est bien plus important aujourd'hui qu'il ne l'était alors, à la fois en ce qui concerne les dépenses publiques et en ce qui a trait à la réglementation.

Pour Joseph Stiglitz, Prix Nobel 2001 et ancien chef du service économique de la Banque mondiale, le plan de sauvetage est «terriblement mal conçu», car le gouvernement va s'encombrer de créances immobilières «toxiques» au lieu de recapitaliser les banques en réduisant le nombre des saisies immobilières et en s'attaquant vraiment aux causes de la crise.

Le milliardaire et spéculateur George Soros pense lui aussi que le plan traite le symptôme et non pas la cause du mal. Il aurait préféré que le gouvernement américain s'inspire du gouvernement suédois pendant la crise scandinave des années 1990 et recapitalise les banques en demandant d'abord à leurs actionnaires de mettre la main à la pâte.

En tous les cas, les difficultés que le plan a rencontrées manifestent l'échec de l'ensemble du leadership politique américain.

George W. Bush, président impopulaire qui quittera la Maison-Blanche en janvier, a essentiellement confié la défense du plan à son ministre de l'Économie, Henry Paulson, ancien patron du géant du secteur financier Goldman Sachs, dont la crédibilité est autant mise en doute que son habileté à naviguer parmi les turbulences politiques qui agitent la nation. Pour le reste, les appels répétés du président aux parlementaires et sa décision d'envoyer son vice-président Dick Cheney au Capitole pour démarcher personnellement tel ou tel député ont été largement ignorés.

Les deux hommes qui aspirent à remplacer George W. Bush n'ont pas assumé leurs responsabilités de chef de leurs partis respectifs. Ni Barack Obama ni John McCain, qui est pourtant allé jusqu'à suspendre sa campagne électorale pendant deux jours pour rentrer à Washington, n'ont joué un rôle majeur dans la résolution de la controverse, ni réussi à assurer la cohésion de leurs troupes au Congrès lors des votes sur le plan.

Quant aux dirigeants démocrates et républicains au Congrès, notamment la présidente de la Chambre Nancy Pelosi, ils ont sous-estimé la colère des électeurs et de leurs représentants en programmant un vote à la Chambre lundi sans y avoir réuni de majorité en faveur du plan.

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Collaboration spéciale
1 commentaire
  • Roland Berger - Inscrit 5 octobre 2008 09 h 02

    Karl Marx avait raison, mais...

    Karl Marx avait prédit que la révolution prolétarienne (le pouvoir aux ouvriers) allait venir des États-Unis, où les citoyens étaient victimes plus que n'importe où ailleurs sur la planéte de l'exploitation de l'homme par le capital. Il était loin de se douter qu'au début du XXIe siècle, cette exploitation se traduirait par le sauvetage gouvernemental des spéculateurs des grandes banques en vidant les poches des contribuables. Mais pour le fond, il avait raison. L'ironie dans cette histoire, c'est que des républicains ont rejeté ce sauvetage parce que, selon eux, il provoquerait une dérive vers le socialisme.
    Roland Berger
    St-Thomas, Ontario